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La police bavaroise fait la chasse aux passeurs

Les policiers d'élite bavarois sont en première ligne dans la lutte contre le trafic de clandestins. Un phénomène en expansion avec la "recrudescence des arrivées de migrants aux portes de l'Euro

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La police bavaroise fait la chasse aux passeurs

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Quatre heures du matin, un parking comme un autre dans le sud de l’Allemagne près de la frontière autrichienne. C’est là que Michael Emmer, un policier bavarois, nous a donné rendez-vous. Il tient à nous montrer une camionnette, sa dernière prise en date. Son chauffeur a été arrêté, il transportait des réfugiés. Ils étaient plusieurs dizaines entassés à l’arrière. Une odeur lourde persiste dans cet espace confiné.

“Transportés sans nourriture, sans eau et sans air suffisant”

“On a secouru 39 personnes, serrées les unes contre les autres à même le plancher. Parmi elles, il y avait un enfant en bas âge et un bébé, explique Michael Emmer. Vous imaginez : vous êtes au milieu d’une foule compacte, debout, tout le monde vous presse, vous ne pouvez plus bouger, c’est une tragédie humaine,” insiste-t-il. “Au moins, ils avaient de l’eau pour ce long trajet, mais on découvre souvent des situations où les gens sont transportés sans nourriture, sans eau et avec pas assez d’air pour respirer ; là, ils avaient un peu d’air au moins, il y a une petite ouverture sur la cabine du chauffeur, le passeur et les réfugiés pouvaient se parler. Mais, ajoute-t-il, on a d’autres cas où on doit appeler les secours : des gens inconscients tombent à nos pieds quand on ouvre les portes.” Il y a quelques semaines, un drame effroyable a fait la une de l’actualité : 71 hommes, femmes et enfants ont été retrouvés morts dans un camion firgorifique en Autriche.

Michael Emmer fait partie d’une unité spécialisée dans la traque de ces trafiquants qui profitent du désespoir des migrants. Sur les six premiers mois de l’année, en Allemagne, ils sont 2336 à avoir été appréhendés. Un record. Et face à l’ampleur de la tâche, le gouvernement a décidé de recruter 3000 policiers supplémentaires.

Pour les enquêteurs, l’activité des passeurs est liée au crime organisé. “On a peu de témoignages-clé, souligne Michael Emmer. Mais certains passeurs pensent rester moins d’années en prison s’ils racontent tout ce qu’ils savent sur les personnes qui tirent les ficelles. Ils disent devoir envoyer une partie de l’argent à une organisation mafieuse basée en Hongrie.”

Pour être efficace, la police bavaroise ne peut que multiplier les interventions le long de cette frontière au sud-ouest de l’Allemagne, ligne de mire des migrants qui pour la plupart, traversent l’Autriche depuis l’Italie ou la Hongrie.

Quinze arrestations par nuit en Bavière

Dans les rues de Passau, ville-frontalière, une même scène se répète : toutes les trente minutes, un véhicule des services pénitentiers achemine un passeur pour le présenter à un juge. Sur les trois derniers mois, chaque nuit, les enquêteurs bavarois ont mis la main sur quinze personnes soupçonnées de tels trafics. C’est deux fois plus depuis le rétablissement du contrôle aux frontières. Actuellement, ils sont 350 en détention préventive dans la juridiction de Passau, sous la responsabilité de la procureure générale Ursula Raab-Gaudin. “Toute personne qui fait entrer des sans papiers dans notre pays encourt une peine de cinq ans de prison, précise Ursula Raab-Gaudin. Cela peut être plus long si on expose les gens à un risque particulier pendant le transport : la peine peut ainsi être portée à dix ans ; si un passager meurt pendant le trajet, la sentence minimale est de trois ans de prison, mais cela peut aller jusqu‘à quinze ans.”

Dans cette ville traversée par le Danube marquant la frontière austro-allemande, les avocats ont désormais l’habitude de se confronter aux affaires de passage de clandestins. Elles sont beaucoup plus nombreuses depuis mai. Markus Ihle, par exemple, défend des dizaines de passeurs : “des petits poissons” comme il les appelle. “J’ai un client qui m’a demandé de travailler lentement, raconte-t-il. Il veut rester en prison pendant l’hiver parce qu’il y travaille : il gagne 170 euros par mois à assembler des pièges à souris, c’est plus que ce qu’il peut gagner dans son pays en Roumanie. Les chauffeurs qui sont attrapés, poursuit-il, ce ne sont que des malheureux sur lesquels toute la faute retombe alors que ceux qui sont derrière tout cela, ce sont des gros bonnets qui se font une fortune.”

30.000 passeurs seraient actifs en Europe

La police a dû trouver de nouveaux parkings pour y faire stationner les centaines de véhicules saisis aux passeurs dans l’attente de leur destruction. La plupart de leurs chauffeurs sont originaires de Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Syrie. Mais comment sont-ils recrutés ? “Tout se passe par téléphone, explique Markus Ihle, un ami d’un ami leur donne un numéro de téléphone et l’interlocuteur au bout du fil leur dit : “Tu n’a pas de travail ? Appelle cet autre numéro et tu en auras un.” Il y a aussi des affichettes avec ce type de messages dans les supermarchés,” ajoute-t-il.

Aujourd’hui, les responsables européens s’accordent à dire qu’il faut faire plus pour lutter contre le trafic de clandestins, non seulement en Méditerranée, mais aussi aux frontières terrestres. Les autorités estiment que 30.000 passeurs seraient actifs à travers l’Europe profitant du désespoir des migrants.

Peu après le lever du soleil, Michael rejoint ses collègues le long de l’autoroute. Avec leurs grosses cylindrées banalisées, ils rattrapent un van immatriculé en France. Fausse alerte : tous les passagers ont des papiers en règle. “On observe très attentivement chaque véhicule qui passe, indique Michael Emmer. Par exemple, en regardant les garde-roues : quand ils sont très bas, on sait que le véhicule est très chargé ; peut-être qu’il est conduit par un passeur, donc on l’arrête pour regarder à l’intérieur et le contrôler.”

Dans la banlieue de Passau, les policiers bavarois aperçoivent un groupe de réfugiés, ils les interceptent pour les contrôler. Partis de Syrie, Tarek et ses amis ont traversé la Méditerranée à bord d’un bateau qui a chaviré près des côtes. Ils ont nagé et ont réussi à s’en sortir. Au cours du trajet, ils ont payé des passeurs : “Chacun de nous a payé 2000 euros pour arriver en Grèce, raconte Tarek. Une partie de la somme – environ 1000 euros -, on l’a payé en Turquie ; plus tard, on a dû payer encore environ 1000 euros pour arriver ici.”

Vers une meilleure coordination internationale ?

A Passau, ce jour-là, le Ministre bavarois de l’Intérieur inaugure un bureau de coordination : des agents autrichiens, hongrois et allemands vont lutter ensemble contre le trafic de clandestins. Pour Joachim Herrmann, l’Europe doit surtout endiguer le flux de migrants en Europe grâce à une meilleure collaboration internationale. “La Hongrie est en charge de la frontière extérieure de l’espace Schengen : elle s’attaque à cette tâche de manière responsable, dit-il, elle est obligée de s’assurer que personne n’entre illégalement dans l’espace Schengen, ce n’est pas juste de critiquer la Hongrie. Dans le même temps, poursuit-il, l’Italie enfreint sans cesse la législation européenne en ne respectant pas les accords de Schengen et de Dublin.”

Il y a quelques mois, les passeurs réclamaient 10.000 euros par personne pour se rendre en Allemagne depuis l’Irak et la Syrie. Quand Berlin a ouvert ses frontières pour quelques jours, le tarif a fortement baissé. Mais les réfugiés risquent toujours de payer de leur vie. Au fil de ses interventions, Michael craint toujours d’assister à un nouveau drame. Il garde en tête une autre affaire qui a failli se finir par un “massacre”, dit-il. “Quand le passeur a vu qu’on le suivait, raconte Michael, il a freiné d’un coup et il a sauté de la camionnette pendant qu’elle avançait encore, poursuit-il. Les huit migrants qui étaient à bord dont un bébé et un enfant se sont retrouvés sans chauffeur sur la voie la plus rapide, le passeur a sauté par-dessus la rambarde, a traversé les voies d’en face et a atteint la forêt. Un chauffeur de poids lourd qui arrivait derrière la camionnette qui était en train de s’arrêter a réussi à freiner pour l‘éviter, indique le policier, je n’ose imaginer ce qui se serait passé s’il y avait eu un accident.” Cette fois-là, la police a rattrapé le passeur. Un parmi tant d’autres qui eux continuent leur activité sans le moindre scrupule.