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Portugal : la révolte silencieuse


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Portugal : la révolte silencieuse

Le calme et la mansuétude, qui faisaient la réputation des Portugais, ont fini par se transformer en colère, il y a 3 ans en 2012.
Des manifestations pleines de rages contre le plan d’austérité draconien que le gouvernement allait faire approuver au Parlement.

Pour éviter la banqueroute, le Portugal s’inflige, sous l‘égide de la troïka européenne, une hausse d’impôts sans précédent : la charge fiscale nationale devient l’une des plus élevées de l’Union européenne. Et c’est un gouvernement de centre-droit qui mène la danse, après l‘échec des socialistes aux élections de juin 2011.

Depuis le nombre de personnes ne percevant que le SMIC portugais, soit 505 euros, a augment de 70 %. Aujourd’hui, c’est le cas d’un salarié sur 5.
Cette rude austérité a provoqué une émigration massive.
Depuis 2011, un demi-million de Portugais ont quitté leur pays, qui compte un peu plus de 10 millions d’habitants. Les jeunes diplômés n’ont que deux choix, partir ou se résigner.

Ana Morgado, jeune diplômée sans emploi :
“Les gens sont de plus en plus amers, ils ont perdu confiance, se montrent rebelles. Quand je vois mes amis, je finis toujours par me demander ce qui va se passer quand les choses vont empirer.”

Selon les sondages, près de 60 % des 15-24 ans disent ne pas s’intéresser à la politique. Bref, la fatalité semble dominer la société portugaise.

Le calvaire économique et social subi par la population n’a point bouleversé le paysage politique, aucun nouveau parti n’a émergé. À en croire les sondages, le Premier ministre Pedro Passos Coelho pourrait bien être facilement réélu et les socialistes d’Antonio Costas n’auront pas d’autre choix que de mener tant bien que mal l’opposition.

Entretenons-nous maintenant avec Raquel Valera, spécialiste d’Histoire Contemporaine à l’Université neuve de Lisbonne, qui se trouve actuellement à Rio de Janeiro au Brésil.
Allons droit au but. Pourquoi au Portugal aucun parti de contestation n’a-t-il émergé malgré une base solide, comme Syriza en Grèce et Podemos en Espagne ?

Raquel Varela, spécialiste d’histoire contemporaine
“Je vois plusieurs explications : tout d’abord, nous avons un pacte social solide qui fait que les principaux conflits sociaux – comme les entreprises, les usines, les lieux de travail – sont absorbés par la famille. Et puis, le fait que les enfants habitent plus longtemps chez leurs parents a garanti une certaine stabilité sociale. Mais c’est quelque chose qui existe aussi en Espagne, en Grèce et dans les autres pays du sud de l’Europe, depuis trente ans. Il y a aussi la question des programmes d’aide qui se sont beaucoup développés. Ce n’est pas non plus l‘état providence, car l‘état providence, c’est de tous pour tous. Les programmes de protection sociale, comme le revenu minimum, ont tendance à devenir une gestion permanente des taux élevés du chômage, et cela amortis en quelque sorte les conflits sociaux. Je pense que la grande différence, c’est qu’au Portugal, c’est que nous avons eu un processus révolutionnaire plus tardif, qui a provoqué l‘émergence d’un grand Parti communiste et des mouvements sociaux. Et le Parti communiste portugais aide à maintenir un gouvernement représentatif démocratique.”

Nuno Pereira, euronews :
“A la fin de l’année 2012, nous avons assisté des manifestations violentes rares au Portugal. Mais aujourd’hui, pourquoi la révolte des Portugais se poursuit-elle dans le silence, ou bien au travers d’une abstention traditionnellement élevée lors des élections…”

Raquel Varela, spécialiste d’histoire contemporaine
L’un des thèmes les plus intéressants dans la société européenne en ce début de siècle est certainement la question de l’abstention. C’est un phénomène de critique institutionnelle, une critique de l’idée que le vote a très peu d’effet sur la vie réelle des électeurs. Et le tout, dans le cadre des institutions internationales, avec l’accord des institutions nationales –et une majorité de parlements– qui décident de l’adoption de mesures qui ne passeront pas par les urnes. Et cela vaut pour la Commission européenne par exemple. Et cela provoque une profonde usure du système de représentation démocratique, même si je pense que cette usure n’est pas définitive (irréversible ?). Nous ne sommes pas au bord de l’effondrement du régime démocratique. Les mouvements sociaux revendiquent que la démocratie ne peut pas être purement formelle. Il faut une démocratie sociale, économique et un contrôle stratégique des investissements et des grandes entreprises.

Nuno Pereira, euronews :
Le vieillissement de la population et l‘émigration massive des jeunes expriment-ils, d’une certaine façon, une résignation, une absence de rupture avec le pouvoir au niveau national et les institutions européennes ?

Raquel Varela, spécialiste d’histoire contemporaine
Nous avons une génération, voire deux, qui a commencé à devenir adulte à la fin des années 80, en plein pacte social qui a porté l’idée d’absence de conflit, l’idée que les gens n’ont pas besoin de se mobiliser politiquement.
Le fait de remettre en question les partis n’a pas ouvert la voie à la construction d’autres partis, cela a créé la voie pour la rechercher de solutions individuelles. Le soutien de la famille –puisque la grande majorité des chômeurs vit grâce à l’aide familiale–, l‘émigration, nous avons aujourd’hui certainement le taux d‘émigration le plus haut, comparable voire supérieur à celui des années 60. Et donc les solutions individuelles ont surpassé les solutions collectives.

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