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Much Loved : Sex, Drugs & Maroc’n roll…

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Much Loved : Sex, Drugs & Maroc’n roll…

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Un film qui est ce qu’il devait être : brut, sans tabou ni concession à la bienséance ou aux faux-semblants. Une fiction choc qui crée un précédent dans le monde arabe, servie par une direction et un jeu d’actrices exceptionnelles. A voir de toute urgence.

Il en fallait du courage pour filmer ce qu’a filmé Nabil Ayouch, et encore plus à ces actrices qui ont pris tous les risques pour interpréter ces personnages de prostituées, catalyseur des frustrations que la société marocaine refuse de voir. Ce film est important parce qu’il pourfend l’hypocrisie, exposant au grand jour, et sur grand écran, des femmes soumises à la fois au diktat de l’argent et des préjugés, à la violence physique, psychologique et symbolique qu’elles subissent.

Much Loved démarre dans une berline, de nuit : trois femmes boivent et se droguent pour oublier qu’elles vont vendre leurs corps. « Montrer vos jambes, vos lèvres, votre cul » lance la plus âgée à ces compagnes d’infortune. Derrière les vitres fumées-traveling en mouvement- on devine la misère de Marrakech, et pour qui connaît la ville autrement qu’à travers la Place Jemaa-el-Fna, le rendu est frappant de vérité. Des ruelles mal éclairées, la pauvreté des habitations qui font place quelques centaines de mètres plus loin à des palaces et à des jardins luxuriants… le Royaume du Maroc est exposé dans sa grande inégalité dès les premières séquences du film. Les femmes arrivent dans une villa luxueuse pour participer à une orgie financée par des Saoudiens. Alcool et sexe au programme, le Wahhabisme rigoriste en prend pour son grade. Plus tard, ce sont des français beaufs et avinés qui tenteront d’acheter les charmes de ces femmes pour quelques centaines de dinars. Dans les deux cas, elles ne sont utilisées comme objet de désir que pour être ensuite rabaissées ou humiliées.

La beauté qui est en elles…


Much Loved va donc suivre ces trois femmes dans leur quotidien, fardées ou non. Noha et ses « protégées », Randa, Soukaina, puis Hlima – une fille de la campagne qui va se joindre à la bande -, vont trouver au fil du récit la dignité que la société et les hommes leur refusent. La manière de filmer caméra à l’épaule (ou au poing ?), sans artifice, souvent en lumière naturelle, à la manière d’un film Dogma, donne une impression naturaliste proche du documentaire, d’images volées prises sur le vif. La caméra est constamment au plus près de ces actrices, Nabil Ayouch filme en mouvement leurs peaux, leurs corps, à la fois beaux et meurtris, sans jamais choisir l’esthétisation ni le vulgaire, pour privilégier l’expression et le regard de ses actrices. Le film d’ailleurs en arabe a pour titre « Zin li fik » qui signifie « la beauté qui est en toi »…

Nabil Ayouch est un cinéaste qui ose sans chercher la provocation. Pas de voyeurisme, mais au contraire une empathie constante pour ses héroïnes qui sont montrées non pas comme des victimes, mais des femmes obligées de lutter constamment pour vivre, trouvant entre elles assez de solidarité pour dépasser leur condition misérable. Il y a aussi beaucoup de tendresse et de joie de vivre chez elles. Furieusement vivantes, elles sont capables de se crêper le chignon pour un rouge à lèvres, et de se faire vengeance si l’on touche l’une d’entre elles… Ayouch a trouvé la bonne distance, évitant tout misérabilisme ou couplet moralisateur. Les femmes qu’il nous révèle sont des combattantes, face à des comportements hypocrites et phallocrates. Le cinéma retrouve sa force politique grâce à ce genre de film qui, par la fiction, saisit une réalité niée.

Much Loved, much hated…

Le film a connu une histoire chaotique . D’abord montré à Cannes pour la Quinzaine des Réalisateurs, ce sont extraits sortis de leur contexte mis sur la toile, et relayés par bon nombre de sites, blogs et autres forums conservateurs, réactionnaires, parfois fondamentalistes, qui ont mis le feu aux poudres. L’amalgame a été vite fait, ternissant selon les plus hautes autorités du pays l’image du Royaume. Le film a été interdit, ne passant même pas devant un comité de censure. Pour l’instant, le film n’est sorti qu’en France, où il rencontre un beau succès public et critique –200 000 entrées en un mois, much loved !-, et fais par ailleurs le tour des festivals de cinéma. Par contre, beaucoup moins réjouissant, Loubna Abidar, qui interprète Noha, a été menacée de mort et a dû fuir le Maroc.