DERNIERE MINUTE

Vous lisez:

Réfugiés syriens en Jordanie : une solidarité coûteuse


insiders

Réfugiés syriens en Jordanie : une solidarité coûteuse

En partenariat avec

Les murs qui l’entourent s‘étirent à perte de vue… Situé à quelque 80 kilomètres au nord de la capitale jordanienne, Amman, et à une dizaine de kilomètres de la frontière syrienne, le camp de Zaatari est devenu une véritable ville. Ouvert depuis juillet 2012, il accueille aujourd’hui 79 000 réfugiés syriens.
La plupart d’entre eux viennent du sud de la Syrie et en particulier de la région de Deraa, où la révolte contre le régime de Bachar el-Assad a éclaté en mars 2011.

Le camp de Zaatari est administré par le Haut Commissariat pour les réfugiés des Nations Unies et le gouvernement jordanien. Les milliers de tentes dressées au début de l’afflux des réfugiés ont fait place à des bâtiments préfabriqués. Signe que le camp, à l’aune de la crise syrienne, est ici pour durer.
“On investit dans les infrastructures, tout simplement parce que c’est plus digne pour les réfugiés et que c’est moins cher”, explique le chef de camp du HCR Hovig Etyemezian. “Si le camp doit demeurer encore une année, il est plus économique pour nous d’investir dès maintenant dans la distribution d’eau, les installations sanitaires et l‘électricité, que de continuer à agir dans l’urgence.”

Diminution de l’aide et rationnement

Dans les allées ensablées du camp de Zaatari, Hovig Etyemezian salue un vieil homme qui l’interpelle aussitôt au sujet des créneaux de distribution d‘électricité. Il souhaiterait suivre les informations à la télévision dans l’après-midi, tandis que d’autres habitants du camp préfèrent un accès au chauffage durant la nuit. Un dilemme pour le chef de camp du HCR. “Avant, on avait l‘électricité 24h sur 24 et 7 jours sur 7, mais ce n‘était pas tenable. La facture d‘électricité a atteint près d’un million de dollars par mois. Il a alors fallu rationner l‘électricité”, indique Hovig Etyemezian.

L’ONU a récolté moins de 40% des fonds nécessaires pour venir en aide aux réfugiés syriens cette année et cela se ressent.
Toutefois, ces familles n’ont guère le choix, et l‘électricité rationnée est un moindre mal au regard de la guerre qui continue de sévir en Syrie.

A l’abri des bombes

“On s’est adapté à la vie ici”, concède Ibrahim Al-Khalil, un réfugié syrien. “C‘était trop dur en Syrie : les bombardements, les avions… Ici mes enfants sont en sécurité. Alors qu’en Syrie, si le petit ou mon fils Hammoudeh allait chercher du pain, – déjà, où trouver du pain là-bas-, il pouvait y avoir un avion qui largue une bombe sur le chemin.”
Ibrahim et sa famille sont en Jordanie depuis plus de trois ans et demi. Ils ont tout laissé derrière eux. Pour cet agriculteur, même les travaux aux champs s’avéraient dangereux :
“Mon fils Bilal travaillait dans les champs et un char a tiré un obus. C’est miraculeux qu’il soit en vie, vraiment c’est un miracle”, estime Ibrahim Al-Khalil. “Je peux bouger un peu ma main, mais je ne peux plus m’en servir pour travailler”, ajoute Bilal, dont la partie supérieure du bras droit est rongée par les éclats d’obus.

A l’instar de la mère d’Ibrahim qui n’a pas supporté la vie rudimentaire à Zaatari, de nombreuses familles ont décidé de quitter le camp, pour d’autres villes syriennes, pour retourner en Syrie ou pour tenter la traversée vers l’Europe. Mais ce n’est pas si simple, explique Fadwa al-Khalil, la femme d’Ibrahim : “On aimerait bien partir d’ici, mais ce n’est pas possible. Il faut de l’argent, il faut pouvoir louer une maison, trouver du travail, et il n’y a pas de travail en dehors du camp.“ 

Education et alimentation de base gratuites

Parmi les motifs poussant les familles à rester dans le camp, le fait qu’il dispose d’un supermarché où la nourriture est gratuite, est essentiel. Cet accès aux produits de base est possible grâce à l’aide du Programme alimentaire mondial (PAM). L’un de ses responsables, toutefois, s’inquiète de l’amenuisement des financements :
“Ce qui me préoccupe vraiment, c’est de savoir si nous aurons encore les fonds nécessaires pour répondre aux besoins fondamentaux des réfugiés au printemps prochain, et là nous ne parlons pas de besoins luxueux, mais d’hébergements très basiques, souvent de piètre qualité, nous parlons d‘éducation pour les enfants, ce qui est évidemment essentiel pour l’avenir, nous parlons de nourriture et d’eau… Si nous n’avons pas les fonds, je pense que les Syriens n’auront pas d’autre choix que de partir ailleurs et il est donc extrêmement important que l’aide financière soit renouvelée et je ne suis pas convaincu qu’elle le sera”, avance Jonathan Campbell, coordinateur des urgences au PAM.

Mesures d’accueil des Syriens dans d’autres villes jordaniennes

Une ville, une communauté se sont recréées à Zaatari. La plupart des réfugiés syriens, soit plus d’un million qu’accueille la Jordanie préfèrent cependant vivre en dehors de ces murs. Dans les villes jordaniennes où loin de leur pays, ils retrouvent un semblant de normalité.

Dans la ville de Mafraq à quelques kilomètres du camp, les Syriens peuvent aussi compter sur la solidarité du gouvernement jordanien et les subventions de l’ONU. Les hôpitaux, par exemple, sont gratuits.
Près de 3000 enfants syriens sont nés l’année dernière à l’Hôpital pour femmes et enfants de Mafraq et près de la moitié des patients sont des réfugiés.

Face à l’afflux des familles, le gouvernement a par ailleurs ouvert les portes de ses écoles à des milliers d’enfants syriens.
« L‘éducation est gratuite, les livres aussi, Dieu merci les choses se passent bien ici”, s’enthousiasme un père syrien accompagnant ses deux garçons à l‘école. Les établissements scolaires s’organisent, à l’instar de l’Ecole pour garçons de Mafraq, qui a mis en place des demi-journées de classe dévolues aux enfants Syriens.
“Il y avait beaucoup de Jordaniens inscrits dans cette école, mais quand on a instauré le système de deux sessions d’enseignement par jour pour accueillir les Syriens, certaines familles jordaniennes ont retiré leurs enfants pour qu’ils aient une journée entière de cours et ils les ont mis dans des écoles où il n’y a pas de réfugiés. C’est vrai que l’enseignement des Jordaniens a été affecté par la présence des Syriens”, témoigne Yacine Al-Hayan, directeur de l’Ecole pour garçons de Mafraq.

Le droit au travail des réfugiés syriens en discussion

Vivre hors des camps de réfugiés a un coût. A l’exception de l‘école et de la santé qui sont gratuites, et l’aide alimentaire devenant de plus en plus aléatoire, les Syriens de Mafraq doivent subvenir à la plupart de leurs besoins.
Hanane Salloum, originaire de Damas, était femme au foyer en Syrie. Ici, elle fait vivre sa famille.
“Je cuisine. Je prépare des plats orientaux traditionnels que je vends. Je n’ai pas le choix, il faut bien qu’on s’adapte surtout qu’on ne peut pas travailler légalement ici. A notre arrivée, mon mari a travaillé et l’inspection du travail est intervenue. Dans ce cas, on est envoyé directement au camp de réfugiés et moi je ne peux pas vivre au camp, j’ai essayé mais je n’ai pas supporté”, explique Hanane Salloum.
Son mari, Mohammed, ne désespère pas de retrouver du travail :
“Je veux essayer de retravailler, mais le soir, quand il n’y pas de contrôle de l’inspection du travail. Dans n’importe quel domaine, comme vigile, dans un restaurant, dans un café.”

La présence massive des Syriens à Mafraq est sujet de mécontentement pour la population locale, déjà affectée par le chômage et la pauvreté avant l’arrivée des réfugiés. Certains se plaignent de leur forte présence dans les écoles, dans les hôpitaux et surtout sur le marché du travail.
“Les Syriens sont prêts à faire n’importe quel boulot et pour moins cher “, déplore un bijoutier dans une rue de Mafraq.
“On a beaucoup perdu”, renchérit un autre habitant. Avant je pouvais gagner jusqu‘à 20 ou 25 dinars par jour, maintenant j’arrive à peine à 10 dinars.”

“lassitude des donateurs” selon le ministre du Plan Imad Fakhoury

Pour en savoir plus sur les répercussions économiques de la crise syrienne, nous avons rencontré à Amman le ministre jordanien du Plan Imad Fakhoury. Légaliser le travail des Syriens est à l‘étude, nous a-t-il dit en substance. Ils pourraient ainsi percevoir un salaire et payer des impôts, ce qui soulagerait un peu l‘économie du pays.
Mais la préoccupation pour l’heure reste le manque d’aide internationale.
“Nous sommes inquiets car nous observons une lassitude chez les donateurs, déclare Imad Fakhoury. Nous poursuivons notre politique d’accueil car cela est ancré dans le système de valeurs jordanien, nous continuons de voir des Syriens qui profitent de notre économie et s’intégrent dans nos villes et villages. Mais considérez les choses différemment ; les réfugiés en Europe vous coûtent au moins quatre à cinq fois plus cher que si l’Europe aidait les pays voisins de la Syrie qui accueillent les réfugiés. Et dans ces pays frontaliers, ils auraient probablement été plus près de chez eux et prêts à se réengager dans la reconstruction de leur pays, au moment où, espérons-le, cette occasion se présentera.”

Rentrer au pays, un espoir partagé par tous les Syriens que nous avons rencontrés. Mais ils le savent, l’attente sera longue. Et tant que la Jordanie aura les moyens de les accueillir et de “comprendre la crise” selon les termes de l’ ambassadeur de Jordanie en Grande-Bretagne, ils tenteront d’y reconstruire leur vie.

Prochain article

insiders

Quel avenir pour les mineurs isolés réfugiés en Allemagne ?