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Le blues d'Angela Merkel

La ‘‘Power Frau’‘ de l’Europe, la chancelière allemande Angela Merkel, a brandi le pouvoir de son pays pour lutter contre une crise financière

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Le blues d'Angela Merkel

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La ‘‘Power Frau’‘ de l’Europe, la chancelière allemande Angela Merkel, a brandi le pouvoir de son pays pour lutter contre une crise financière dévastatrice, une crise des réfugiés et une crise dans l’Union européenne même. Mais sa popularité est en baisse, alors que la crise des réfugiés s’aggrave et que l’industrie automobile allemande est aux prises avec le scandale des émissions.

Pendant ce temps, l’extrême droite progresse. Les troubles internes pourraient réduire son influence politique, alors que le sommet sur le climat à Paris approche et que le Royaume-Uni se demande s’il doit sortir ou non de l’UE. Si celle que les Allemands surnomment “Mutti” est en difficulté, l’Europe l’est-elle également ? Il y a même une rébellion à l’intérieur de son propre parti. Et si Merkel n’est pas le leader de l’Europe, qui dirige alors ?

Désormais connecté à cette édition de The Network, ici au Parlement européen à Bruxelles avec :

Jo Leinen, membre de la commission des Affaires étrangères, ici au Parlement européen, et membre du Parti social-démocrate qui fait partie de la grande coalition en Allemagne.

Pieter Cleppe de Open Europe, un think-tank politique non-partisan et indépendant.

Stephen Brown, rédacteur en chef adjoint chez Politico Europe, un hebdomadaire en ligne.

Les jours d’Angela Merkel sont-ils comptés ? Combien de temps, encore, peut-elle rester au pouvoir, vu la façon dont les choses se passent en ce moment ?

Jo Leinen : il y a le chaos au sein du Parti chrétien-démocrate (CDU). Il y a deux partis en un. L’un veut fermer les frontières, l’autre cherche un moyen d’intégrer des centaines de milliers de réfugiés dans notre société. Il est donc difficile pour Merkel de gérer cette situation.

Chris Burns : Mais va-t-elle survivre à cette situation ?

Jo Leinen: C’est une question ouverte. Je pense que l’hospitalité que nous avons montrée est une bonne chose, mais il y a des limites. Si nous devons accueillir un million de personnes supplémentaires durant l’hiver pour les intégrer dans nos villes et villages, cela pose un vrai problème pour son parti d’accepter cette situation, de s’adapter.

Chris Burns : C’est une grande question. J’aimerais souligner que nous avons invité la CDU, l’Union chrétienne-démocrate, mais ils ne pouvaient pas participer à cette émission, donc nous avons parmi nous un membre de la coalition gouvernementale, du côté social-démocrate. Peter, qu’en pensez-vous ? Combien de temps, pensez-vous, qu’Angela Merkel va tenir ?

Pieter Cleppe : Eh bien, on voit bien qu’elle a un problème en terme de soutien populaire. Sa politique clé, cet été, concernant le plan de sauvetage à la Grèce, n’est pas soutenue par la majorité du peuple allemand.

Chris Burns : Stephen, qu’en pensez-vous ?

Stephen Brown : Personnellement, je crois que vous ne devriez pas sous-estimer la capacité de Merkel à surmonter cela. Je crois qu’elle suscite énormément d’admiration à l‘étranger pour ce qu’elle a fait. Elle a connu des moments difficiles pour convaincre l’opinion publique allemande, les électeurs, les contribuables, que cela vaut la peine d’aide la Grèce.

Chris Burns : Concernant la crise des réfugiés. Merkel, dans un premier temps, s’est vu reprocher d‘être trop dure avec les réfugiés. Puis, on lui a reproché d‘être trop souple. A-t-elle échoué à trouver le juste milieu ? Mais
peut-on vraiment le trouver, Jo?

Joe Leinen : Elle a ouvert la bouteille mais elle ne sait pas à l’heure actuelle comment la refermer. Donc le message “Venez en Allemagne, il y a une culture d’accueil” s’est répandu dans tout le Moyen-Orient, et il est évident que nous ne pouvons pas intégrer des millions de personnes en Allemagne. Sa grande mission est donc d’obtenir la solidarité européenne, de convaincre les dirigeants européens à agir. Et c’est un test pour sa capacité à diriger cette politique.

Chris Burns : Elle estime que si on ferme les frontières trop vite, cela pourrait faire exploser les Balkans. Qu’en pensez-vous Stephen ?

Stephen Brown : Je pense que c’est l’un des risques. Mais elle pourrait avoir repéré une opportunité. Il y a cet argument, probablement optimiste que, comme les Etats-Unis, quand ils ont connu les grandes vagues d’immigration, cela a donné un énorme coup de pouce à la croissance. Cela pourrait être le cas de l’Allemagne, qui est confrontée actuellement à une pénurie de main d‘œuvre chronique. Ce sont peut-être les réfugiés qui permettront de combler ce vide après plusieurs années, le temps de les intégrer, de leur apprendre l’allemand puis de les amener sur le marché du travail.

Chris Burns : Mais à quel point cela fait-il le jeu de l’extrême droite, Peter ?

Pieter Cleppe : Eh bien, fondamentalement, je pense que l’immigration est une très bonne chose, bien sûr. Mais aujourd’hui, je crois que les limites ont été atteintes et que la politique allemande a été perturbée par un ensemble de tabous. Tout d’abord, l’Allemagne n’a pas voulu déclarer la Turquie comme un pays sûr. Aujourd’hui, elle refuse d‘évoquer des options comme l’approche australienne, alors que cela sauve des vies. Donc, aussi longtemps que cela ne change pas, il ne sera pas possible de protéger les frontières extérieures de l’espace Schengen.

Chris Burns : Restons sur cette question de l’extrême-droite. Jo, comment l’extrême-droite va-t-elle profiter de la situation et à quel point cela peut-il menacer la grande coalition ?

Joe Leinen : Heureusement, nous n’avons pas une extrême-droite comme celles que nous pouvons voir dans d’autres pays.

Chris Burns : Mais elle progresse dans les sondages.

Joe Leine : Elle a déjà atteint dans les sondages le niveau de Die Linke, le parti de gauche, et bien sûr, cela va continuer et cela affecte en premier lieu le Parti chrétien-démocrate, le parti au pouvoir.

Chris Burns : Cela va-t-il les pousser vers la droite ?

Joe Leinen : Nous avons un test en mars. Deux élections majeures dans le Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat. On verra alors quelle orientation prend la politique en Allemagne.

Chris Burns : Je me tourne vers Stephen. Si les chrétiens-démocrates prennent un virage à droite, cela pourrait-il diviser le gouvernement?

Stephen Brown : Je pense, comme l’a souligné Sigmar Gabriel, que ces personnes ont besoin d’une sorte de représentation. Les gens de l’aile droite avec un sentiment anti-immigrant. C’est difficile, à l’heure actuelle, pour la CDU de les absorber, car leurs opinions sont repoussantes pour beaucoup d‘électeurs ordinaires. Donc, je crois – et c’est à mons avis ce qui va se passer – que l’AFD a l’opportunité, une opportunité unique, de leur faire une place.

Chris Burns : L’AFD, l’Alternative pour l’Allemagne ?

Stephen Brown : L’Alternative pour l’Allemagne, le parti de droite, oui.

Chris Burns : Sans transition. Passons maintenant au scandale des émissions de Volkswagen. Peter, à quel point cela impacte Merkel ? Ou bien est-elle blindée contre cela ?

Pieter Cleppe : Je pense que c’est vraiment injuste de reprocher cela à Merkel, c’est un problème qui concerne une entreprise en particulier.

Chris Burns : Mais c’est son gouvernement qui est responsable de la surveillance de l’industrie ?

Pieter Cleppe : C’est une erreur de surveillance, certes, mais c’est tellement loin de la chancelière, que je ne pense pas que cela va la mettre en difficulté, pour être honnête.

Chris Burns : Jo, à quel point cela impacte Angela Merkel?

Joe Leinen : Ce n’est pas bon pour l’Allemagne. Nous avions une bonne réputation et maintenant, cette réputation est un peu fragilisée. Et si cela se répand dans toute l’industrie automobile, cela aura des répercussions sur les dirigeants politiques, sur la vie politique en Allemagne.

Chris Burns : Cela peut nuire à sa stature, quand elle ira au sommet mondial sur le climat à Paris ?

Stephen Brown : Je pense que oui. Alors qu’elle a pris une position de principe, sur l’immigration, une décision importante sur le nucléaire, elle est fragilisée par le fait que la transparence de la technologie allemande, sur une question aussi importante, a été ébranlée par une entreprise privée.

Chris Burns : A quel point ressent-on cela aujourd’hui au niveau européen, en terme de leadership européen. Car tant de personnes attendent de la chancelière qu’elle règle des problèmes. Jo, qu’est-ce que vous observez sur le terrain ici à Bruxelles ?

Joe Leinen : Donald Tusk, le président du Conseil européen, vient de dire que l’Allemagne est le plus grand pays, qu’il doit avoir beaucoup de leadership, et c’est pourquoi ce serait bon pour l’Europe que le gouvernement allemand reste fort, qu’il ne se disloque pas, car nous avons tellement de gouvernements qui sont faibles, qui luttent pour continuer à exister.

Chris Burns : Merkel affaiblie. Quel impact cela a-t-il à un niveau européen, Peter?

Pieter Cleppe : Eh bien, au final, si le gouvernement allemand s’effondre prématurément, plus probablement, si la crise des réfugiés venait à dégénérer, cela conduirait à un changement, je pense, à un niveau européen. Et ce ne serait pas nécessairement pour le pire. Je pense que c’est une bonne chose que certains des tabous, qui ont perturbé une politique efficace pendant des années, soient finalement jetés par-dessus bord. Et également, dans le débat européen, par exemple, l’ordre du jour britannique de Cameron, cela pourrait vraiment être quelque chose, qui réponde à certains des problèmes en France, avec l’extrême-droite. Donc, je ne pense pas que ce sera nécessairement une mauvaise chose.

Chris Burns : Voyez vous les choses comme cela Stephen ?

Stephen Brown : Je crois que le problème, c’est qu’il n’y a pas d’autres candidats pour diriger l’Europe en ce moment. David Cameron va probablement quitter l’Europe. Le dirigeant espagnol, Rajoy, va probablement quitter le pouvoir. Francois Hollande a des restrictions sur son pouvoir pour diriger l’Europe de toutes façons. Qui d’autre va le faire ? J’ignore si ce sera quelqu’un à Bruxelles.

Chris Burns : Qui d’autre Jo ?

Joe Leinen : Je ne pense pas qu’il y ait de tabous. Si on met en danger le système de Schengen, si on met en danger le système monétaire, que reste-t-il ? On se retrouve avec une Europe des Nations, on ferme les frontières, on renationalise les politiques. Est-ce la réponse adéquate à la mondialisation, l’Europe dans un monde mondialisé ? Donc, j’espère que nous pouvons encore résoudre cette crise des réfugiés, aussi difficile soit-elle, comme on a pu le faire avec la crise financière.

Chris Burns : J’aimerais remercier nos invités : Jo Leinen, Pieter Cleppe et Stephen Brown. Je suis Chris Burns. A bientôt, merci de vous être connecté à The Network.