DERNIERE MINUTE

Vous lisez:

"La crise syrienne va continuer" : entretien avec le Libanais Walid Joumblatt


interview

"La crise syrienne va continuer" : entretien avec le Libanais Walid Joumblatt

Notre journaliste Randa Abou Chacra a rencontré à Beyrouth Walid Joumblatt le chef du parti socialiste progressiste et leader historique de la communauté druze au pays des cèdres. A 66 ans, le député libéral a été plusieurs fois ministre durant sa carrière. Walid Joumblatt occupe toujours un rôle important sur la scène nationale libanaise et fait partie de ces “politiciens”:
http://www.dailystar.com.lb/News/Lebanon-News/2015/Oct-14/318884-jumblatt-abu-faour-meet-hariri-in-jeddah.ashx qui connaît parfaitement la Syrie.

Randa Abou Chacra : Commençons par l’actualité la plus chaude : vous avez déclaré que les attaques sanglantes de Paris vont provoquer un sentiment de rancune contre les arabes et les musulmans. Doit-on s’attendre à une nouvelle escalade de violence ? Et comment se traduirait-elle ?
Walid Joumblatt : Elle se traduirait par une restriction pour accueillir les réfugiés syriens qui ont fui les massacres du régime syrien et aussi par la montée de la droite fasciste et raciste comme Marine Le Pen en France. Et même l’ex-président français Nicolas Sarkozy n’est pas loin de cette question qui provoque la droite européenne et française. Elle se traduira aussi dans différents pays européens qui voient se former le noyau de ces organisations de droite fasciste comme en Allemagne, en Suède et dans bien d’autres pays. Ce qu’on appelle « l’ Etat Islamique » essaie de nous pousser et de pousser l’humanité dans un conflit qu’on appelle “conflit entre civilisations et entre religions” selon la théorie du maudit penseur américain Huntington. Le problème est que la troisième génération d’immigrés arabes dans les pays occidentaux, n’a pas pu s’adapter, s’intégrer, et être en harmonie avec la société, parce qu’elle ne connaît rien de ses origines ni de l’islam et refuse la laïcité française ou bien l’intégration dans les pays occidentaux.

Selon vous, quelles sont les conséquences de l’attaque turque contre l’avion militaire russe à la frontière syrienne ?
La Turquie ne peut attaquer un avion russe sans qu’il y ait, d’une façon ou d’une autre, une coordination avec l’Otan. Ce n’est pas la première fois que l’espace aérien turc est violé. Mais cette fois-ci je pense qu’il existe un conflit, quelque part, entre l’Otan et la Russie et ceci augmente la tension sur la scène internationale. Elle s’est traduite d’abord par la question de la Crimée, puis en Ukraine, et aujourd’hui la Russie s’oppose à la Turquie. La réponse a été évidement violente, mais je ne pense pas actuellement qu’il y aura des représailles et qu’elles se traduiront par une attaque contre un avion turc. Par contre la Russie bombarde les civils syriens d’origine turkmène afin de les déloger de la région de Lattaquié.

Trouver un moyen pour un changement pacifique en Syrie ne sera qu’une chimère

Pensez-vous que l’accord Sykes-Picot, signé il y a un siècle, et qui a tracé les frontières actuelles des Etats de la région soit toujours toujours d’actualité ?
Cet accord est mort. Aujourd’hui nous sommes au début d’un long chemin qui tracera de nouvelles frontières entre les minorités. Minorités kurdes et turkmènes, ainsi qu’entre les religions et les confessions. Nous ne sommes qu’au début d’un long processus. Mais je ne pense pas que les Etats syrien et iraquien resteront en place.

Dernièrement, vous avez déclaré que la Syrie faisait l’objet d’un conflit entre les nations et d’une course pour mettre la main dessus ou au moins sur ce qu’il en reste, et que nous n’en sommes qu’au tout début de ce conflit, pouvez-vous nous en dire davantage ?
Bachar El Assad croyait pouvoir réprimer et étouffer la révolution syrienne, la révolution des enfants de Daraa de 2011. Cette tentative a échoué. La révolution s’est propagée partout, puis elle s’est transformée en conflit armé. Mais Bachar a été dépassé par les événements. La Syrie et sa souveraineté ne sont plus de son apanage. Les décisions aujourd’hui sont prises en grande partie par les Iraniens d’un côté et la Russie de l’autre. Par ailleurs, il y a la coalition occidentale qui appelle à une période de transition entre régime syrien et l’opposition : à mon avis, cette solution est impossible à réaliser, vu la structure du régime que je connais parfaitement, C’est pour cette raison-là que le conflit sera long, très long.

*Selon vous, quelle serait la meilleure “solution”:
http://www.dailystar.com.lb/News/Lebanon-News/2015/Oct-31/321037-dialogue-only-solution-to-syria-conflict-jumblatt.ashx pour sortir de la crise en Syrie ?*
Je ne vois pas de solution, je ne vois aucune solution adéquate. Elle aurait pu être possible, c‘était une possibilité. Mais aujourd’hui n’est plus valable. Au début de la révolution, il aurait pu y avoir une réconciliation, des élections législatives libres par la suite, et une pluralité politique avec des élections présidentielles pour remplacer Bachar. Mais aujourd’hui, ce n’est plus possible. Car avec cette marée de sang, trouver un moyen pour un changement pacifique, ce ne sera qu’une chimère. Comme je vous le disais au début de l’interview, nous sommes au début d’un long chemin qu’il s’agisse de la Syrie ou en Irak.

Parlons de la situation politique au Liban qui est, depuis un an et demi sans président : les bruits qui courent actuellement confirment que le député Soleimane Frangié est favori pour être élu à ce poste. Pourquoi lui ?
J’ai été parmi les premiers à soutenir Soleimane Frangié comme candidat à la présidentielle. Pourquoi pas ? Durant un an et demi nous tournons en rond et nous nous avons assisté à des séances parlementaires qui n’aboutissaient à rien. Au fond, pourquoi pas lui finalement. Le Liban est divisé politiquement entre partisans du régime syrien et de l’Iran d’un côté, et ce qu’on appelle les souverainistes de l’autre côté, ceux-ci sont appuyés par des pays comme les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite…
Pour arriver à un compromis, on a proposé Soleimane Frangié comme président de la République et Saad Hariri comme Premier ministre. Pourquoi faire cette proposition ? Uniquement parce que les institutions sont au bord d’une désintégration complete et parce que la situation économique est très mauvaise. Par conséquent, l’année prochaine s’annonce très difficile.

Ce qui est étonnant dans ce choix, c’est qu’il donne l’impression que cette désignation était le choix, comme jadis, du régime d’Assad, sachant que Frangié est proche de Bachar El Assad.
Je ne suis pas d’accord ni de près ni de loin avec cette théorie. Je suis responsable de mes propos. J’ai déjà entendu ceci de mes proches, de ceux qu’on appelle les souverainistes, et de bien d’autres. Mais je pense que Bachar El Assad a plus de fil à retordre que de s’occuper des affaires libanaises. Et puis que gagnerait-il au Liban ? Il y a déjà le Hezbollah qui l’a impliqué dans les combats se déroulant en Syrie. Donc il n’y a pas de profit. Rien. Comme je vous l’ai dit au début, le conflit va continuer. Travaillons donc sur un accord commun, la politique, vous savez n’est qu’un compromis.

Dans un tweet, vous avez adressé un message au président russe Vladimir Poutine pour lui dire que Moukhtara, votre siège, est entre de bonnes mains. Qu’est-ce que vous insinuez ?
Parfois j’aime bien être cynique à ma manière sur twitter. J’ai lu quelque part – peut-être que c’est faut, peut-être pas – que le ministre des affaires étrangères libanais (Jobran Bassil) a essayé de provoquer les russes contre moi, et c’est mon ami le vice-ministre des affaires étrangères russe Bogdanov qui lui a répondu d’une façon courtoise, que «Moukhtara est entre de bonnes mains et que Walid Joumblatt restera toujours notre ami». C’est parce que nous avons une longue relation entre nous, avec l’URSS avant, et avec la Russie ensuite. Quant à notre ministre des affaires étrangères, il vient juste de débarquer dans cette relation.

Chaque histoire peut être racontée de plusieurs manières differentes : retrouvrez les perspectives des autres journalistes d'euronews dans nos autres équipes linguistiques.

Prochain article

interview

Objectif "décarbonisation" complète