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Mon fils a rejoint le djihad en Syrie

Des mères françaises et belges brisent le silence pour mieux se battre contre la radicalisation des jeunes

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Mon fils a rejoint le djihad en Syrie

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Des mères françaises et belge dont les fils sont partis combattre en Syrie témoignent. Elles racontent leur histoire, déterminées à lutter contre la radicalisation des jeunes et l’endoctrinement des réseaux djihadistes

Point of view

Il faut qu'on nous reconnaisse en tant que victimes et pas en tant que familles de terroristes

“Tu appartiens à un groupe, on fait de toi ce qu’on veut et tu rentres dans une espèce de secte. Quand tu ouvres les yeux, tu es de l’autre côté, en Syrie”

“Ils leur mettent dans la tête que la mort c’est pas grave”

“Ce ne sont pas des marginaux. Ce ne sont pas des enfants qui n’ont pas fait d‘études. Ce ne sont pas des enfants qui nous ont posé des problèmes”.

“Il faut qu’on nous reconnaisse en tant que victimes, et pas en tant que familles de terroristes”.

Malgré le fracas des attentats en France, la voix de ces mères commence à se faire entendre. Parmi les premières à avoir été confrontées à ce drame, Dominique Bons, une Toulousaine de 62 ans. Elle a perdu son fils, Nicolas, tué en Syrie en décembre 2013. Il s‘était converti à l’islam trois ans auparavant.

“Ils enlèvent du mental tout le passé de ces jeunes-là”

Nicolas, 29 ans, est apparu dans des vidéos de propagande aux côtés de son demi-frère Jean-Daniel, parti avec lui et également décédé. Dans l’une d’elles, il lance face caméra : “Allah nous a mis l’amour des moudjahidins et l’amour du djihad dans le coeur.” Dominique se souvient : “Il disait toujours que ça allait bien. Des fois, je lui répondais : “Tu es dans un pays en guerre, Nicolas, ne me dis pas que tout va bien, ce n’est pas possible”.

Selon elle, son fils a été victime d’un réseau de recrutement à l’extérieur de la mosquée qu’il fréquentait à Toulouse. “Ils sont très forts”, dit-t-elle, “ils arrivent à enlever du mental tout le passé de ces jeunes, ça fait comme un nettoyage au kärcher. Ils leur mettent dans la tête que la mort ce n’est pas grave, que c’est une finalité, que c’est bien de mourir”.

Dominique est vice-présidente de l’association Syrie prévention famille. Objectif : rompre l’isolement des familles et faire de la prévention. Le but est aussi de s’unir pour être plus forts et se faire entendre. Ce jour-là, c’est en Belgique qu’elle a rendez-vous, à Bruxelles, chez une mère à l’histoire similaire.

Apporter du soutien aux familles concernées

Saliha Ben Ali est d’origine marocaine. Son fils Sabri, radicalisé, est mort en Syrie il y a deux ans à l‘âge de 19 ans. Depuis, elle se bat, elle aussi, contre l’endoctrinement par les réseaux de djihadistes. Elle a participé à la campagne stop-djihadisme du gouvernement français.

Elle a surtout créé et dirige l’association SAVE Belgium (Society Against Violent Extremism). “Le travail de l’association en Belgique”, explique-t-elle, “c’est la prévention et la sensibilisation des jeunes et des familles et c’est le soutien aux familles concernées. Tu essaies d’apporter des choses que tu aurais bien voulu avoir quand tu as été touchée par ce drame-là”.

Depuis les attentats de Paris, elle a le sentiment d‘être davantage entendue. “Avant j’allais solliciter les écoles, j’ai eu deux ou trois écoles qui m’ont accordé audience si je peux m’exprimer ainsi, mais depuis le 13 novembre, ce sont les écoles qui m’appellent “au secours” alors que cela fait deux ans que je suis sur le terrain”.

“Il était comme un jeune de son temps”

Retour en France, à Narbonne, à la rencontre d’une autre mère, Christine. Elle témoigne avec beaucoup de précautions. Son fils est vivant, il a 29 ans. Converti en mai 2014, il part neuf mois plus tard en Syrie. Elle garde de rares contacts via des messageries instantanées. Elle ne souhaite pas que l’on donne son prénom, ni son nom de famille. Elle ne veut montrer de lui que des photos d’enfance. “C‘était un petit garçon à l‘école pas bagarreur, gentil, très réservé, il avait beaucoup d’empathie, c’est quelqu’un qui avait – je pense – des envies d’une société différente de ce qu’elle est”, raconte-t-elle. “Après, il grandit, il va vivre à Paris, il vit normalement, il travaille, il aime le hard rock, il est comme un jeune homme de son temps et puis, il fait de mauvaises rencontres à Paris et se convertit à l’islam. Là, tout va très vite, il se radicalise et puis, il disparaît.” Christine estime par ailleurs que “cela touche tous les milieux, les familles unies et les familles désunies, les familles de Maghrébins, les familles de Chrétiens et toutes les catégories sociales.”

Christine a peu d’espoir de revoir son fils vivant

Ces mères s’efforcent de comprendre l’impensable. “Ca à avoir avec une façon de penser de ces jeunes-là, un modèle de société, une quête de quelque chose, mais est-ce que cela, c’est mal en soi ?” interroge Christine, “parce qu’en fait, les criminels, les gens dangereux, ce sont ceux d’en face, ceux qui dirigent ces jeunes-là sur ce chemin, c’est ceux-là qu’il faut poursuivre,” assure-t-elle.

Dans un documentaire intitulé ““La Chambre vide” de Jasna Krajinovic, Saliha Ben Ali s’est laissée filmer dans l’intimité de son quotidien et de son deuil. Dominique Bons assiste à l’avant-première à Bruxelles. Le film participe de la volonté de ces mères de sortir du silence, convaincues du rôle qu’elles ont à jouer dans la lutte contre la radicalisation. “Je suis prête à intervenir au niveau des jeunes pour leur dire la souffrance que cela peut apporter à la famille et puis surtout pour eux, pour leur dire, que c’est la mort assurée si vous partez là-bas,” souligne Dominique Bons.

Quant à Christine, elle ne se fait guère d’illusions sur les possibilités de revoir son fils vivant. “Les bombardements se sont beaucoup intensifiés, ils vivent péniblement, il y a beaucoup de morts, donc la vie est suspendue à un fil”, dit-elle avant d’ajouter, “je n’ai pas beaucoup d’espoir, j’espère qu’il va revenir, mais je ne pense pas.”