DERNIERE MINUTE

Vous lisez:

L’aventure électro-malienne de Midnight Ravers


monde

L’aventure électro-malienne de Midnight Ravers

En partenariat avec

Les membres de Midnight Ravers bâtissent depuis 2010 un projet musical et visuel innovant, entre Lyon et Bamako. Carnet de route de deux artistes lyonnais sur la terre d’Ali Farka Touré.

Photo d'illustration : Midnight Ravers sur la scène du Centre Fleury-Goutte d’Or- Barbara à Paris en décembre 2015 – Copyright Antoine Danon

Au Mali, l’expression “partir à l’aventure” désigne l’émigration, en quête de ressources économiques. Pour le Lyonnais Dominique Peter, l’aventure en terre malienne a plutôt consisté à s’extraire d’une zone de confort et à faire de la rencontre la matière de l’échange. Du Mali, il connaissait à peu près tout ce dont il avait pu s’imprégner en termes de littérature, de photographie, de cinéma… et de musique. Batteur et cofondateur du groupe High Tone – 7 albums et près de 20 ans à jouer sur les scènes françaises et étrangères un dub hybride et constamment réinventé –, il vibrait depuis quelques années déjà au son du blues d’Ali Farka Touré ou de Boubacar Traoré et prêtait à la kora, harpe traditionnelle à 21 cordes, cette vertu de « soigner l’âme ».

Le premier voyage à Bamako a eu lieu en 2010. A ses côtés, le dessinateur Emmanuel Prost : un œil acéré de reporter, un coup de crayon prodigieux. Ce familier des vagabondages artistiques croque alors la capitale malienne entre ombre, lumière et poussière rouge, restituant l’animation quotidienne de ses grandes artères, de ses recoins plus isolés, ses ambiances nocturnes avec notamment les Balani Shows investis par les rappeurs et les DJ, les cours des concessions où s’organise la vie sociale et familiale mais aussi les mariages, les musiciens, les instruments de musique…
Les deux compagnons de route se retrouvent avec des stocks d’images et de sons sous le bras. Ainsi naît Midnight Ravers, un projet qui combine musique, dessins et vidéo.

Sur scène, le duo s’entoure de Fatim Kouyaté (chant), de Madou Sidiki Diabaté (kora), d’Assaba Dramé (ngoni, tama) et de Pierre Duforeau (scénographe) :


Midnight Ravers en concert au Centre Fleury-Goutte d’Or le 5 décembre 2015


Si le nom « Midnight Ravers » sort tout droit du répertoire de « Catch a fire », album de Bob Marley qui popularisa le reggae à travers le monde en 1973, il caractérise surtout l’atmosphère des nuits bamakoises, électrisée par les orchestres et musiciens locaux. De maquis en cabarets, Dom Peter et Emmanuel Prost se sentent très vite dans la peau des « noceurs de minuit » – traduction française de « Midnight Ravers ». Blues, rap, reggae ou jazz, à la sauce mandingue, ils s’enivrent de musique live. « Il y avait énormément de plaisir et de sensations musicales », raconte Dom Peter, qui se délecte tout autant du répertoire plus improvisé des griots appelés à rythmer les mariages.

Il craque aussi sur des rappeurs « aux textes sensés » et à rebours du « mimétisme vis à vis du rap américain ou nigérian ». Des liens se nouent encore avec des instrumentistes virtuoses : Madou Sidiki Diabaté et Assaba Dramé. Le premier, 71ème joueur de kora de sa lignée, est le frère de Toumani Diabaté, emblème de cet âge d’or de la world music du début des années 2000 et récipiendaire d’un Grammy Award en 2006. Le second, joueur de guitare traditionnelle (ngoni), est quant à lui le fils de Mama Dramé, membre de l’Ensemble instrumental du Mali, un de ces grands orchestres subventionnés créés à l’indépendance et connus dans toute l’Afrique de l’ouest. « Ces musiciens ont une telle technicité qu’ils pourraient t’en mettre plein les oreilles, mais non… Ils ne sont pas dans ce rapport-là et ont une approche très humble », constate Dom Peter.



De gauche à droite : Madou Sidiki Diabaté, Assaba Dramé, Le pinceau et l’encre d’Emmanuel Prost et la chanteuse Fatim Kouyaté – copyright Antoine Danon

Partie prenante, elle aussi, des premières heures de Midnight Ravers : Fatim Kouyaté. A l’instar des deux instrumentistes du combo, cette chanteuse appartient à la caste des griots. Le terme, qui signifie « sang » en bambara, peut renvoyer au barde, au communicant ou même à la bibliothèque, de celles qui archivent la généalogie d’une famille et sa trame de fond historique. Ces griots-là sont aussi les dépositaires d’un patrimoine musical considérable hérité de l’empire mandingue. Aujourd’hui, ils le décloisonnent à leur façon. « Assaba cherche à électrifier ou électronifier son instrument, Fatim s’inspire de sujets contemporains pour écrire ses chansons. Ils cherchent à transformer ce patrimoine et ne se cantonnent pas à leurs acquis », observe Dom Peter. « Le fait de composer avec des sonorités électroniques, c’est nouveau pour moi, ça m’a poussée à m’investir », explique quant à elle Fatim Kouyaté. Elle se dit aussi séduite par la « mélancolie » de certains morceaux, qu’elle incarne d’une voix soul, profonde et dépouillée.


Les dessins et aquarelles d’Emmanuel Prost publiés sur le blog de Midnight Ravers retracent le périple artistique des Lyonnais au Mali et la genèse du groupe. Egalement peintre et dessinateur de bande-dessinée, Emmanuel Prost a déjà réalisé des carnets de route en Palestine, à La Réunion et au Nigeria.


Qu’il célèbre la musique de rue dont il diffuse une bande-son brute, qu’il raconte l’exil, chante la paix ou la maternité, le deuxième album de Midnight Ravers, « Sou Kono », enregistré au studio Humble Ark de Bamako et produit par le label indépendant lyonnais Jarring Effects, narre l’échange, pointe les affinités. Les programmations léchées de Dominique Peter enrobent moins qu’elles ne dialoguent avec les voix et les cordes. Pas de quête d’hybridation à tout prix, chacun a sa place. Les MC maliens « aux allures de transe festive » cohabitent avec des standards mandingues, des basses électroniques imposantes et envoûtantes, ou des chants à la gloire d’un guerrier dans la tradition pur jus des griots.

Midnight Ravers : “Diarabi”

En cinq ans et quatre séjours au Mali, les Français ont été témoins de nombreuses transformations à Bamako, qu’elles soient urbaines (émergence de nouveaux quartiers due à la pression démographique), technologiques (les smartphones devenus les incontournables « outils du quotidien »), ou culturelles (le port plus fréquent du voile intégral par les femmes)… Mais c’est sur le plan politique que le paysage a surtout été bouleversé. Coup d’Etat du capitaine Sanogo en mars 2012, proclamation d’indépendance de régions du Nord peu après, intervention militaire étrangère en janvier 2013, guerre, attentats… « On a vu le pays accumuler les coups durs et se relever à chaque fois », résume Dom Peter, qui assiste, après la prise de contrôle de territoires du nord par des groupes djihadistes armés à l’été 2012, à un afflux de déplacés, accueillis par des familles dans la capitale. Il raconte aussi la psychose générale lorsque des cas de virus Ebola sont détectés au Mali en novembre 2014. « On se disait bonjour avec le pied, en disant : « Ebola Ebola », il y avait un climat de paranoïa, se souvient le musicien. Mais malgré tout ça, la musique a continué ».

De crise en crise, l’aventure de Midnight Ravers se poursuit donc entre le Mali et la France, avec, décidément, cet impérieux désir de rencontre. Parce qu’au-delà de la musique, « rassembler ces personnes si différentes » est devenu « très important », souligne Dom Peter.

Le choix de la rédaction

Prochain article

monde

Présidentielle au Portugal : mode d'emploi