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Quelle justice pour celles qui tuent leur mari violent ?

En France, Jacqueline Sauvage est devenue un symbole pour les victimes de violences conjugales qui finissent par tuer celui qui les maltraite. Une

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Quelle justice pour celles qui tuent leur mari violent ?

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En France, Jacqueline Sauvage est devenue un symbole pour les victimes de violences conjugales qui finissent par tuer celui qui les maltraite. Une affaire qui interroge : pourquoi ne pas quitter le domicile devant une telle brutalité ? Faut-il modifier la législation en matière de légitime défense ?

Point of view

Il me tapait tellement tous les jours que cela devenait un rituel.

Comme ses chats, Alexandra Lange a plusieurs vies. Mais il en est une qu’elle voudrait pouvoir oublier. Pendant quatorze ans, cette mère de quatre enfants a été battue par son mari jusqu‘à ce jour de 2009 où elle a cru qu’il allait la tuer, mais c’est elle qui lui a donné la mort en le poignardant. Un geste pour lequel elle a été acquittée il y a trois ans.

Avant d’en arriver là, elle était allée voir la police. “Quand j’ai interpellé des policiers qui étaient dans leur voiture, raconte-t-elle, ils m’ont vu debout, avec un peu de sang, on voyait encore les traces au niveau du cou, un peu de sang autour de ma bouche, mon œil tumifié et une balle de ping-pong à mon arcade et le flic, en restant dans sa voiture, m’a dit : “C’est vous, la dame qui voulez porter plainte ?” Je lui ai dit : “Oui, c’est moi, je viens de subir des violences de la part de mon mari et j’en peux plus.” Il m’a répondu : “Mais, vous n‘êtes pas assez en sang !” Je lui ai dit : “Pardon ? Tant pis, je reviendrai quand je serai morte,” ironise-t-elle. Son histoire a été racontée dans un livre et un “téléfilm de Claude-Michel Rome intitulé : “L’Emprise”“:http://www.telestar.fr/2015/photos/l-emprise-alexandra-lange-raconte-sa-nouvelle-vie-et-sa-reconstruction-photos-79565#offset0.

Meurtrière et acquittée

Lors de son procès, Alexandra a plaidé la légitime défense : elle lui avait donné un coup de couteau alors qu’il était en train de l‘étrangler. Après les faits, elle a passé dix-huit mois en détention préventive avant d‘être libérée dans l’attente de son procès. “Quand j’ai commis cet acte et que je suis arrivée en prison, je croyais être la seule femme à avoir tué mon mari parce qu’il m’avait frappée, indique-t-elle, et là je vois un reportage à la télévision sur des femmes dans la prison de Bapaume, j’entends que telle, telle et telle femme a tué son mari sous le joug de la violence conjugale, je me suis rendue compte que je n‘étais pas la seule.”

En France, récemment, c’est le cas de Jacqueline Sauvage qui a eu le plus d‘écho. Pour elle, la légitime défense n’a pas été retenue. Elle a été condamnée en appel en décembre dernier, à 10 ans de prison pour avoir tué son mari violent qui pendant plus de quarante-cinq ans, avait abusé d’elle et de ses enfants : elle l’a abattu en lui tirant trois coups de fusil dans le dos.

Le président François Hollande lui a accordé en janvier, une grâce partielle après une mobilisation nationale en sa faveur. Parmi ses soutiens, Eva Darlan.

Un droit de légitime défense différée ?

Victime de violences par le passé, la comédienne est favorable à une proposition de loi qui instaurerait un droit de légitime défense différée pour les femmes battues. Aujourd’hui, seul le Canada dispose d’une telle législation. “C’est une loi qui va protéger les femmes, souligne Eva Darlan. Il est bien évident que la légitime défense doit aussi être différée parce qu’on ne peut pas se défendre simplement au moment où on vous tue, lance-t-elle avant d’ajouter : Peut-être que comme dans le cas de Jacqueline Sauvage, elle venait de se faire tabasser et le temps qu’elle prend le fusil, ce n’est plus de la légitime défense : c’est inacceptable, le jugement de Jacqueline Sauvage était inique et scandaleux, très injuste et douloureux,” insiste la comédienne.

Crue et Nue – Le Manifeste de mon corps, c’est le titre du one woman show qu’Eva Darlan a écrit et produit. Elle y raconte les femmes et leur corps, mais aussi les violences dont elles sont victimes. Elle qui a été la cible d’un père abuseur et d’un compagnon violent. “Les lois ne sont pas appliquées, pas vraiment appliquées ou seulement un peu appliquées, affirme-t-elle. La loi de la protection en dehors du domicile – avec un périmètre de 500 mètres à respecter – est rarement appliquée, le harcèlement moral n’est pratiquement jamais appliqué non plus, poursuit-elle. Moi, j’avais un dossier de harcèlement moral très étoffé : il a été classé sans suite,” dénonce-t-elle.

Tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son compagnon

L’affaire Jacqueline Sauvage a mis une nouvelle fois en lumière la douloureuse question des violences conjugales qui chaque année, font 216.000 victimes en France. Tous les trois jours dans le pays, une femme meurt sous les coups de son compagnon.

Comment enrayer ce fléau ? Et quelles réponses la justice et les services de l’Etat peuvent-ils apporter ? Ce sont ces questions que le magistrat Luc Frémiot aborde dans son “livre : “Je vous laisse juges…”“:http://blog.francetvinfo.fr/justice/2014/01/30/luc-fremiot-un-magistrat-qui-sort-du-rang.html où il évoque son combat contre les violences intrafamiliales.

Luc Frémiot était également avocat général dans le procès d’Alexandra Lange. Dans son réquisitoire, il avait appelé les jurés à l’acquitter et relevé l’inaction des autorités. S’il prend largement le parti des femmes battues, il estime malgré tout que réécrire la législation sur la légitime défense dans le sillage de l’affaire Jacqueline Sauvage, c’est s’engager sur un terrain glissant.

Luc Frémiot : “Il n’y a pas de danger mortel permanent”

“Ce qui me choque, dit-il, c’est qu’on va donner à ces femmes un chèque en blanc, presque une permission de tuer lorsqu’elles considèreront qu’elles ne peuvent pas faire autrement. Parce qu’on part du principe qu’elles sont dans un état de danger mortel permanent, ce qui n’est pas vrai, assure le magistrat. Il y a des périodes où les choses se passent mieux, des périodes qu’on appelle “lunes de miel” où au contraire, l’auteur de la violence essaie de revenir vers sa femme en promettant qu’il ne le refera plus, ajoute-t-il. Il y a plein de périodes entre les scènes de violence et c’est ces périodes-là qu’elles doivent mettre à profit pour s’en aller, déposer plainte, contacter un avocat ou une association,” estime-t-il.

“On peut comprendre que légitimement, une femme ait de la haine pour la personne qui depuis des années, la bat, reconnaît Luc Frémiot. Elle peut préparer un assassinat en se disant un jour : “J’en ai assez, je vais le tuer” et c’est possible de préparer un assassinat dans ces conditions-là en disant après : “Il y avait “légitime défense différée”, je ne suis pas coupable,” ce n’est pas possible de faire cela, c’est remettre en cause tous les fondements du droit et les règles de vie en société,” insiste-t-il.

L’amour et l’espoir empêchent de partir

Morgane Seliman a subi des violences de la part de son mari pendant quatre ans jusqu‘à ce qu’elle finisse par déposer plainte et obtienne sa condamnation à une peine de prison. Elle a écrit un livre “Il m’a volé ma vie” pour alerter les femmes qui vivraient la même chose et les inciter à réagir. “Cela a commencé vraiment quand j‘étais enceinte et cela pouvait démarrer d’un rien, confie la jeune femme. En fait, cela démarrait le matin, si je n’avais pas rangé une télécommande ou remis des coussins à leur place, cela pouvait être prétexte pour me taper et mettre son fameux compte à rebours en place sachant qu’on couchait notre fils à 14h, si je faisais une erreur le matin, il me disait : “Dans quatre heures, je te défonce ; puis dans trois heures ; dans deux heures ; dans une heure ; dans dix minutes ; il ne te reste plus que cinq minutes” jusqu‘à l’heure fatadique,” explique-t-elle.

Quand notre reporter Valerie Zabriskie lui demande pourquoi elle est restée aussi longtemps avec son mari, elle répond : “Il y avait l’amour quelque part et j‘étais enceinte, j’avais l’espoir de fonder une famille et que cet homme change et devienne bon, dit-elle. La peur a pris de plus en plus de place parce que je me disais que cet homme était fou, qu’il allait me tuer et qu’il allait peut-être s’en prendre à ma famille, poursuit-elle. Il arrivait un moment où il me tapait tellement tous les jours que cela devenait un rituel, la seule chose à laquelle je pensais, c‘était l’humeur dans laquelle il allait être et l’espoir que demain, j’allais être en vie pour nourrir mon fils, je n’avais plus le temps de penser à partir ou quoi que ce soit,” se souvient-elle.

Aujourd’hui, Morgane Seliman vit en Normandie avec son fils après s‘être cachée pendant plus d’un an. Elle dit être reconnaissante envers les associations qui l’ont aidée. Mais elle reste inquiète. Son ex-mari est sorti de prison et la justice l’autorise à voir son fils. Il l’a menacé quand elle a écrit son livre. “J’ai plus aussi peur qu’avant, c’est certain, indique la mère de famille. Mais ce n’est plus la même peur, maintenant, précise-t-elle, j’ai peur du jour où il va péter un plomb un jour plus qu’un autre et que ce jour-là, il passe à l’action et qu’il me tue.”