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Pologne : qui veut sauver la dernière forêt vierge d’Europe ?

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Pologne : qui veut sauver la dernière forêt vierge d’Europe ?

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Bialowieza est le nom d’un massif forestier abritant les derniers vestiges de forêt primaire en Europe. Située sur la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, elle s’étend sur un espace de 1 500 km2 et accueille pas loin de 5 500 espèces de plantes et 11 564 espèces d’animaux, parmi lesquelles la plus large communauté de bisons d’Europe. C’est ici que poussent les plus hauts arbres du continent.

Classé au Patrimoine mondial par l’UNESCO, le site de Bialowieza est aujourd’hui au cœur du conflit qui oppose d’un côté les autorités polonaises et les exploitants forestiers, et de l’autre côté les écologistes, de nombreux scientifiques ainsi qu’une large partie de la société civile polonaise. Les uns ont engagé des opérations d’abattage d’arbres sous prétexte de vouloir endiguer l’invasion d’un insecte xylophage, le scolyte. Les autres dénoncent cette politique motivée, selon eux, principalement par l’objectif de tirer profit de la vente du bois.

« Il faut intervenir pour empêcher le déclin de la forêt », disent les pouvoirs publics et l’administration des forêts

Tout a commencé quand, fin mars, le ministre polonais de l’Environnement Jan Szyszko a annoncé un nouveau plan d’exploitation de la forêt de Bialowieza. Ce dernier prévoyait la multiplication du volume d’arbres à abattre dans le but de protéger la forêt d’une présence envahissante des scolytes et des risques d’incendie et de chute d’arbres sur les sentiers touristiques. Le précédent ministre de l’Environnement avait donné en 2012 son accord pour couper environ 60 000 m3 de bois en dix ans mais son successeur a triplé ce chiffre. En même temps, Jan Szyszko n’a pas manqué d’accuser ses prédécesseurs de négligence en dressant un bilan catastrophique de leur gestion des lieux. L’inscription du site sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO en 2014 a même été qualifiée d’erreur qui empêchant la lutte contre les insectes ravageurs.

Appuyés par le nouveau gouvernement conservateur de Varsovie, les gardes forestiers ont commencé des « opérations de protection nécessaires » le 24 mai. « Notre objectif est d’arrêter la dégradation de la forêt mais aussi de protéger la vie et la santé des populations locales, le trafic routier et de combattre le risque d’incendies », a alors déclaré aux médias le directeur des Forêts nationales, Konrad Tomaszewski. Selon lui, il s’agit seulement d’abattre les arbres risquant de tomber sur des sentiers et de blesser les gardes forestiers ou les touristes, très nombreux à venir admirer la richesse de la faune et de la flore de ce lieu unique. Il a également souligné l’existence de « zones de référence » sur un tiers de la surface de la forêt, non concernées par les opérations.

Quant à la présence des scolytes, ils ont pris pour cible l’épicéa, l’espèce qui constituerait 30% de des arbres de Bialowieza et qui y serait actuellement en surreprésentation. Selon les gardes forestiers polonais, un sur cinq serait agressé par cet insecte xylophage. « Leur population est gigantesque », a expliqué à l’AFP Andrzej Antczak, inspecteur local des forêts. « Ils ne se contentent plus d’achever les épicéas affaiblis. Ils attaquent aussi des arbres en bonne santé », a-t-il ajouté.

« Laissons la nature se défendre toute seule comme elle a toujours su faire », répondent les écologistes et les scientifiques

La réaction des défenseurs de l’environnement ne s’est pas faite attendre longtemps. Dès l’annonce du nouveau plan d’exploitation du site de Bialowieza, des groupes écologistes, dont le WWF et Greenpeace, ont immédiatement dénoncé les mesures entreprises par le nouveau gouvernement. Greenpeace a ainsi lancé une pétition, signée par 140 000 personnes, à l’adresse de la Première ministre du pays pour stopper le projet.

Une coalition de sept ONG a également déposé plainte devant la Commission européenne en arguant de la violation par les autorités polonaises de la directive européenne concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages. L’auteur de la plainte, la juriste de l’ONG ClientEarth Agata Szafraniuk, avait relevé que le gouvernement polonais n’avait pas prévenu l’UNESCO de ses projets de coupes sanitaires comme il en avait l’obligation, étant donné la présence de Bialowieza sur la liste du Patrimoine mondiale de l’organisation.

Ce que ces groupes reprochent aux gardes forestiers et aux pouvoirs est de modifier le caractère unique de la forêt de Bialowieza (définie par l’UNESCO comme «irremplaçable pour la conservation de la biodiversité»), pour en faire une exploitation seulement lucrative. Secondées par les scientifiques, elles rejettent, par ailleurs, l’argument de la nécessité urgente de combattre les scolytes. Au cours des 10 000 ans d’existence, disent-elles, la forêt de Bialowieza a survécu à des centaines d’invasions de ce type d’insectes, sans aide de personne. Plus encore, ces insectes ravageurs contribueraient même à son écosystème. En effet, les bois morts ou âgés permettraient de diversifier la forêt par l’apparition de champignons qui accélèrent leur décomposition.

« En apparence, les arbres autour de moi sont morts mais en réalité ils vivent plus que lorsqu’ils étaient vivants parce que désormais ils abritent une centaine d’espèces d’insectes. Un arbre mort c’est une grande richesse biologique », a souligné le professeur Rafal Kowalczyk, directeur d’une antenne de l’Académie polonaise des sciences, cité par l’AFP. Selon lui, « couper des arbres dans cette forêt c’est comparable à ce que font les talibans lorsqu’ils détruisent des œuvres d’art ».

En procédant aux coupes sanitaires, on détruirait donc l’équilibre naturel de ces lieux, en rendant ainsi le remède plus nocif que la maladie elle-même.

D’autres scientifiques, comme le naturaliste Przemyslaw Chylarecki de la Fondation Greenmind, remettent en question l’efficacité même de la méthode de lutte contre le scolyte entreprise par les autorités. «Pour éliminer le scolyte, il faudrait couper au moins 80% de toute la population d’épicéas présents à Bialowieza, ce qui paraît totalement impossible», a-t-il déclaré au quotidien Gazeta Wyborcza.

Les associations écologistes voudraient étendre le Parc national à l’ensemble de la forêt. Actuellement, seulement 105 km2 de sa partie polonaise (625 km2) en font partie.

L’UNESCO et la Commission européenne volent au secours de Bialowieza : qui aura le dernier mot ?

Une délégation des experts de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), mandatée par l’Unesco, est venue en Pologne du 4 au 8 juin pour mener l’enquête. La finalité de leur visite était d’émettre un avis sur la situation avant la réunion du Comité du patrimoine mondial de l’Unesco qui aura lieu à Istanbul du 10 au 20 juillet.
Pour l’heure, sans donner de recommandations précises, la délégation a enjoint le gouvernement polonais à ne mener aucune opération pouvant modifier les zones protégées par les textes de loi internationaux. C’est actuellement le cas de la moitié de la partie polonaise de la forêt de Bialowieza. L’un des experts, le Suisse Hervé Lethier, a expliqué à Varsovie que le zonage pourrait être modifié mais uniquement à condition de ne pas violer les critères pour lesquels le site a été inscrit sur la liste du patrimoine mondiale de l’Unesco (notamment les processus naturels qui ont lieu dans cette forêt vierge) et en accord avec l’organisation.

Après le départ des experts de l’Unesco, c’était au tour de la Commission européenne, « préoccupée » par les décisions de Varsovie, de dépêcher sa délégation en Pologne. Suite à la procédure « Pilot » (vérification de la cohérence des décisions des autorités polonaises avec le droit européen), Bruxelles a informé de son intention d’envoyer en juin une lettre de mise en demeure pour violation du droit européen. L’étape suivante serait un recours auprès de la Cour de justice de l’Union européenne pour l’arrêt des opérations dans la forêt de Bialowieza. A suivre…

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