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Klaus Regling : "L'effondrement de la zone euro évité de justesse"

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Klaus Regling : "L'effondrement de la zone euro évité de justesse"

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L’Europe a traversé sa pire crise économique et financière des dernières décennies et elle s’en est finalement sortie. Mais les citoyens ont dû payer le prix fort et aujourd’hui, ils ont de moins en moins confiance dans le projet européen.
Dans cette édition, nous interrogeons au Forum économique de Bruxelles un personnage-clé dans la gestion de cette crise, le directeur général du Mécanisme européen de stabilité (MES), Klaus Regling. Sur la situation de la Grèce, il indique que les évolutions positives ont été interrompues en 2015 quand le pays a inversé des réformes. Il estime par ailleurs qu’un Brexit serait “une perte considérable pour l’Union européenne”. Enfin, il affirme qu’en 2011 et 2012, la zone euro est passée tout près d’un effondrement.

Efi Koutsokosta, euronews :
“Vous dirigez un mécanisme créé au plus fort de la crise dans l’objectif d’accorder des fonds de sauvetage aux pays qui en ont besoin. Vous avez jusqu‘à présent déboursé plus de 250 milliards d’euros. D’où vient cet argent ? Je vous pose cette question en lien avec toute cette rhétorique sur les contribuables français et allemands qui paieraient pour les pays en difficulté. Est-ce réellement le cas ?”

Klaus Regling, directeur général du Mécanisme européen de stabilité :
“Oui et non. L’argent que nous accordons à ces pays provient des marchés. Quand nous effectuons un versement à la Grèce ou dans le passé, à l’Irlande ou au Portugal, ce n’est pas de l’argent qui vient des budgets nationaux de nos pays actionnaires. Cependant, l’accord prévoit que les budgets de nos actionnaires assument les risques parce que quand ils garantissent notre opération, ce sont des risques supportés par les budgets nationaux. Si cela tourne mal, ces risques peuvent entraîner des coûts qui sont bien réels.”


Biographie: Klaus Regling

  • Klaus Regling est un économiste allemand, il préside le Fonds de sauvetage de la zone euro (FESF, MES) depuis le début de la crise de la dette.
  • Il est le fils de Karl Regling, un menuisier de Lübeck qui a été élu au Bundestag avec les sociaux-démocrates.
  • Le FESF et le MES ont accordé 255 milliards d’euros sur les cinq dernières années à la Grèce, l’Irlande, le Portugal, la République de Chypre et l’Espagne.
  • Il a joué un rôle-clé dans l‘élaboration du pacte de stabilité et de croissance dans les années 90 alors qu’il était ministre allemand des Finances. Ce qui lui a valu de passer aux yeux de certains, pour un monétariste intransigeant et un néolibéral.

Grèce : “Les évolutions positives ont été interrompues en 2015”

Efi Koutsokosta :
“La Grèce est un cas particulier car c’est le seul pays qui fait encore l’objet d’un plan et d’une supervision du
MES. Quelle est sa situation aujourd’hui ? Une réunion de l’Eurogroupe a lieu ce jeudi. Que faut-il en attendre ?”

Klaus Regling :
“La Grèce est effectivement un cas particulier. Les quatre autres pays qui sont tous sortis des plans avec succès n’en ont eu besoin que d’un seul. La Grèce en est à son troisième parce que la situation de départ y était la plus difficile, l‘écart par rapport aux attentes était plus important et aussi parce qu’il y a eu un retour en arrière dans les réalisations grecques il y a un an. Pendant la première moitié de l’année 2015, elle a tenté une nouvelle approche, elle a inversé certaines réformes et donc, les évolutions positives que nous avions constatées également dans ce pays en 2014 ont été assez sérieusement interrompues.”

Efi Koutsokosta :
“Voulez-vous dire que ce troisième plan aurait pu être évité ?”

Klaus Regling :
“Je ne sais pas s’il aurait pu être évité complètement, mais il est certain qu’il aurait été beaucoup moins important.
Toujours est-il qu’aujourd’hui, il y a ce troisième plan et que la coopération avec le gouvernement grec est à nouveau productive. Lors de la réunion de l’Eurogroupe, je crois qu’il y a de bonnes chances qu’une décision soit prise sur le prochain versement."

Efi Koutsokosta :
“Il y a aussi ce grand débat sur l’allègement de la dette, la restructuration de la dette grecque. Lors de sa dernière réunion, l’Eurogroupe a évoqué le fait qu’un mécanisme pourrait être mis en place après le plan, si nécessaire. Qu’est-ce que ça veut dire “si nécessaire” ? La dette est-elle soutenable ou non ?”

Klaus Regling :
“Vu que ce plan est mis en oeuvre selon une perspective à très long terme, il s’achèvera à un moment donné, mais les prêts eux ne seront remboursés qu‘à une échéance de 30 ou 32 ans. Nous voulons être sûrs que pendant cette période, la Grèce puisse de nouveau se tenir debout, on doit gérer les aléas qui peuvent survenir sur un laps de temps si long.
Nous savons tous que les prévisions sont toujours hasardeuses, il y a une part d’incertitude même pour ce qui concerne l’année prochaine et comme nous nous inscrivons dans une période de trente ans, cela va de soi que l’incertitude est beaucoup, beaucoup plus grande.
Donc, ce qu’ont dit les partenaires de l’Eurogroupe est plutôt approprié, à savoir qu’ils se tiennent prêts à aider la Grèce si elle mène des réformes de son côté. Je pense que c’est une très bonne chose parce que si on prenait toutes les décisions maintenant, elles seraient peut-être trop limitées ou insuffisantes et si ce n’est pas suffisant, la Grèce en souffrira ou si au contraire, ces décisions s’avèrent trop vastes, alors les pays membres de la zone euro ne seront pas très contents.”

“Une perte considérable pour l’Union si le Royaume-Uni la quitte”

Efi Koutsokosta :
“Dans moins de dix jours, les Britanniques décideront s’ils veulent rester ou non dans l’Union européenne. S’ils se prononcent pour un Brexit, quelles conséquences pour l’Europe ? De quoi avez-vous le plus peur ?”

Klaus Regling :
“Politiquement, ce sera une perte considérable pour l’Union si le Royaume-Uni la quitte et c’est pour ça que tous les gouvernements européens veulent son maintien. Je pense que d’un point de vue économique, cela aura un coût comme de nombreuses études l’ont établi.
Le coût précis n’est pas clair parce qu’il dépendra beaucoup de ce qui se passera dans les années d’après et du genre d’accords que le Royaume-Uni pourrait passer avec l’Union.
Il y aura des échanges bien entendu, il y aura du commerce, des relations, mais à quoi cela ressemblera-t-il exactement ? On ne le sait pas. On ne sait pas combien de temps cela prendra pour aboutir à un tel accord. Et donc, il est très difficile de prévoir exactement ce qui va se passer. Il est aussi possible que les marchés soient très volatiles.”

Efi Koutsokosta :
“Cela pourrait-il générer une nouvelle crise dans la zone euro ou dans l’Union ?”

Klaus Regling :
“Je ne sais pas parce que la volatilité sur les marchés ne signifie pas toujours qu’il y a immédiatement une crise. Mais la volatilité sur les marchés peut nuire aux évolutions économiques.
En tout cas, je ne m’attends pas à ce qu’une crise se déclenche de ce fait.”

Un pacte de stabilité plus flexible ? “Une bonne chose dans une certaine mesure”

Efi Koutsokosta :
“Comme vous êtes l’un des architectes du pacte de stabilité et de croissance tel que nous le connaissons aujourd’hui, Jean-Claude Juncker – le président de la Commission européenne – a été critiqué pour avoir donné une nouvelle fois de la latitude, du temps à la France pour atteindre l’objectif des 3% de déficit public. La France est-elle un cas à part ?”

Klaus Regling :
“Je pense qu’il est important d’avoir des règles fiscales claires dans l’Union monétaire. Parce qu’au sein de l’Union monétaire européenne, il y a ces conditions inédites où la politique monétaire est totalement centralisée, il y a un seul taux d’intérêt, un seul taux de change. Les autres politiques comme la politique fiscale et les réformes structurelles sont mises en oeuvre dans les différents pays de manière décentralisée et il y a d’ailleurs, toujours eu des gens qui depuis des décennies, jugent que ça ne peut pas marcher ainsi. Nous avons toujours répondu en disant que ça peut marcher, mais qu’il faut agir en bonne coordination.
Ces dernières années, nous avons aussi rendu le pacte de stabilité plus flexible pour s’adapter à différentes situations économiques et je pense que c’est une bonne chose dans une certaine mesure.”

Efi Koutsokosta :
“Faudrait-il donner plus de temps à la France pour s’adapter ?”

Klaus Regling :
“Tout dépend comment on analyse les choses et c’est la Commission qui le fait. Comme je l’ai dit, davantage de facteurs sont aujourd’hui pris en compte dans la décision d’accorder de la flexibilité, mais globalement, il faut une égalité de traitement entre les différents pays.”

Zone euro : “Nous pouvons être fiers du résultat que nous avons atteint”

Efi Koutsokosta :
“Vous êtes-vous dit un jour que la zone euro pouvait s’effondrer ?”

Klaus Regling :
“Je pense que nous l’avons évité de justesse en 2011 et 2012. Mais avec toutes ces différentes initiatives de la part de la Banque centrale européenne, du Fonds européen de stabilité financière (FESF) / MES, mais aussi l’Union bancaire, l’ajustement dans les pays concernés, la situation était déjà en voie d’amélioration, donc aujourd’hui, a posteriori, il est très facile de comprendre pourquoi au final, cela ne s’est pas produit.
Nous l’avons évité de justesse et je pense aussi que sans la création du FESF par exemple, certains pays auraient été probablement forcés de quitter la zone euro et je suis heureux que nous n’en soyons pas arrivés là.
Donc nous avons traversé des périodes particulièrement à risque ces dernières années, mais je crois que nous pouvons être assez fiers du résultat que nous avons atteint.”

Efi Koutsokosta :
“Ce qui veut dire qu’aucun pays ne risque de devoir quitter la zone euro à l’heure actuelle.”

Klaus Regling :
“Non, pas du tout.”

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