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Glyphosate : le pesticide qui nourrit la controverse

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Glyphosate : le pesticide qui nourrit la controverse

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La Commission européenne a annoncé ce 29 juin, la prolongation de l’autorisation dans l’Union européenne du glyphosate, principe actif d’herbicides comme le célèbre Roundup de Monsanto, pour une période de dix-huit mois maximum en attendant l’avis de l’Agence européenne des produits chimiques. Cette substance est au coeur d’une vive polémique. Elle divise aussi bien les Etats membres que les responsables politiques et les scientifiques. Les pays de l’UE ne s’entendent que sur des solutions à court terme. Notre reporter Hans von der Brelie a constaté en Allemagne combien les pro- et anti-glyphosate étaient irréconciliables.

Dans le nord de l’Allemagne, nous découvrons un champ de maïs où aucune mauvaise herbe ne semble avoir sa place. Cela ne fait aucun doute : il a été traité avec du glyphosate. Un peu plus loin, une autre parcelle de la même culture a en revanche échappé à l‘épandage de ce pesticide. De nombreux coquelicots y ont pris leurs aises.

Ce produit controversé alimente un bras de fer au sein de l’Union européenne et met en opposition l’industrie chimique et les agriculteurs d’un côté et les écologistes et des groupes de consommateurs de l’autre. A l’approche de l’expiration de son autorisation dans l’Union, la Commission européenne proposait une prolongation de quinze ans, mais les Etats membres n’ont convenu que de solutions à court terme.

Nous rencontrons Michael Rubin, un éleveur de chèvres allemand qui estime être victime de l’utilisation du glyphosate. Il nous emmène visiter ses terres : “Voici ma prairie de fauche de 16-17 hectares, elle est entourée par des champs de maïs traités avec ces herbicides.”

Dans son élevage d’une centaine de bêtes, Michael Rubin produit de la viande, du lait et du fromage depuis 18 ans. L’exploitation déjà en difficulté depuis l’introduction de l’euro a récemment été exposée à un nuage de glyphosate poussé par le vent. Ce qui d’après lui, a causé la mort de ses 34 chèvres. “Cela s’est passé peu avant la récolte du colza, dans notre région, le colza est traité à fonds, nous indique-t-il. Mes bêtes ont été touchées parce que quand le glyphosate a été épandu, elles se sont retrouvées en plein dans le brouillard de pulvérisation, elles ont eu des crampes, des diarrhées, elles sont tombées à terre et elles sont mortes,” dénonce-t-il.

Direction Berlin pour rencontrer un industriel des phytosanitaires. En mars 2015, le glyphosate, herbicide le plus répandu dans le monde, a été classé “cancérogène probable” pour les humains par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). Un avis dénoncé par Thoralf Küchler, porte-parole de Monsanto, fabricant du célèbre Roundup à base de glyphosate. “C’est l’illustration d’une vaste campagne contre le glyphosate, assure-t-il. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a par la suite, émis un avis positif, donc de ce fait, on ne peut décider que de la réhomologation du glyphosate dans l’Union et je crois vraiment que c’est ce qui va se passer.”

Partons vers le sud, en Bavière. Les herbicides à base de glyphosate ne sont pas réservés qu‘à l’agriculture, on les utilise aussi dans les espaces verts publics et les jardins des particuliers. Comme le précise notre reporter Hans von der Brelie, “on peut acheter ce glyphosate que l’on trouve dans le Roundup notamment, presque partout, sans difficulté aucune.”

Quelque 5500 tonnes de glyphosate sont vendus en Allemagne chaque année. 40% des champs du pays sont traités avec cette substance et on la retrouve dans l’eau et la nourriture. Karl Bär de l’Institut de l’environnement de Munich a établi que les bières les plus connues contiennent des traces de l’herbicide.

“Je soupçonne la Commission européenne de passer des arrangements avec les fabricants d’herbicides pour aboutir au renouvellement de l’autorisation du glyphosate, souligne Karl Bär. Le problème, c’est qu’on considère que les études fournies par les fabricants aux institutions européennes sont protégées par le secret professionnel, dit-il avant d’ajouter : Ce ne sont pas ceux qui alertent qui manquent de crédibilité, ce sont plutôt ces chercheurs qui touchent de l’argent de ceux qui fabriquent ces produits sur lesquels on doit statuer.”

A Berlin, nous nous rendons à l’Institut fédéral d‘évaluation des risques, une agence financée par le gouvernement qui met en avant son indépendance scientifique. Après avoir émis un avis pro-glyphosate, ses dirigeants ont reçu des menaces de mort. L’EFSA s’est appuyée sur les évaluations de cet institut pour estimer que le risque cancérogène du produit était improbable. “Ces études sur le glyphosate dans le lait maternel ou dans les bières ne sont pas scientifiques, elles ne répondent pas aux critères de fiabilité requis et ces études qui font un lien entre glyphosate et malformations du foetus, etc. ne sont pas valables non plus d’un point de vue scientifique, fait remarquer le vice-président de l’institut Reiner Wittkowski. Quand on utilise une substance, poursuit-il, ce doit être de manière appropriée : si vous buvez votre shampooing, vous ne vous sentirez pas bien.”

Les scientifiques travaillant pour l’Institut accusent le camp anti-glyphosate de faire de la sous-science. Ils affirment qu’il faudrait boire mille litres de bière sur une journée pour atteindre le taux maximal de glyphosate autorisé. Alors, les écologistes joueraient-ils sur les peurs ? “Ce n’est pas vrai, répond Karl Bär. L’Institut a une stratégie de communication pernicieuse : cet argument d’un millier de litres ne tient pas parce que cela consiste à rejetter toutes les preuves scientifiques affirmant que le glyphosate peut provoquer le cancer et que c’est un perturbateur endocrinien, mais on parle bien d’une substance qui cause probablement le cancer, rappelle-t-il. La législation européenne dit que les substances cancérogènes doivent être réduites et le risque de provoquer un cancer, c’est l’un des trois critères prévus pour décider d’une interdiction d’un pesticide,” conclut-il.

Devant une telle polémique, les Etats membres ont repoussé plusieurs fois, leur décision sur la prolongation de l’autorisation à la vente du glyphosate à l’heure où leurs opinions publiques sont de plus en plus sensibles aux arguments de ses détracteurs.

“Plus on creuse la question, plus on a le sentiment qu’il ne s’agit pas que de science, mais de politique, nous indique notre reporter. Allons voir ceux qui la font,” ajoute-t-il.

Nous avons rendez-vous avec Harald Ebner, député allemand écologiste. C’est l’un des plus fervents opposants aux herbicides à base de glyphosate. Lui aussi reproche à l’Institut fédéral de fermer les yeux sur les études établissant un risque de cancer. “Dans son rapport, l’Institut fédéral d‘évaluation des risques a indiqué que 1200 études devaient être évaluées, explique-t-il. Mais il a admis avoir repris tel quel 850 de ces études : pour celles-ci, l’Institut a employé les mêmes formulations utilisées par les fabricants d’herbicides. C’est un scandale et le mot est faible ! lance le député. Aujourd’hui, une prolongation de l’autorisation du glyphosate est inacceptable : il y a quand même un danger imminent : c’est ce risque de cancer,” insiste-t-il.

Voici ce que rétorque le vice-président de l’Institut, Reiner Wittkowski : “Toutes les études, toutes les connaissances à notre disposition ont été utilisées et analysées pour établir notre évaluation, nous avons vérifié tous les éléments et aujourd’hui, on connaît le résultat : le glyphosate ne cause pas de cancer,” assure-t-il.

Mais découvrons un autre cas où le glyphosate pose question : dans le nord-est de l’Allemagne, Ariane Failer est éleveuse de lévriers persans et elle est aussi confrontée au glyphosate à son insu. Son voisin, un agriculteur l’utilise sur son exploitation. D’après elle, le cancer de son chien Manoush est liée à cette substance. “Il n’y a que dix mètres entre la clôture de la propriété et l’enclos où se trouvent mes chiens, nous montre-t-elle avant d’ajouter : Il est inévitable qu’on soit atteint par le glyphosate transporté par le vent, on ne peut rien faire contre ça.”

Elle nous montre le ventre de son chien Manoush : “L’une des glandes mammaires a déjà été opérée, mais les tumeurs sont réapparues, il y a quatre tumeurs sur la même glande mammaire,” indique-t-elle. Mais les choses ne sont pas si simples : les taux de cancer sont élevés parmi les lévriers persans quel que soit leur environnement. L‘éleveuse dit avoir étudié la lignée de tous ces chiens et elle affirme que c’est uniquement depuis son installation sur place il y a quatorze ans que ses animaux sont touchés. Ils sont déjà douze à avoir succombé à la maladie.

“Quand tout suit le rythme de la nature, la naissance et la mort font partie de la vie et mourir, c’est normal, mais des morts prématurées à cause du glyphosate, ça non ! lance Ariane Failer. Je me souviens encore quand Bushur est mort : il était allongé, son museau était couvert de salive et de sang, le vétérinaire lui a fait un massage cardiaque, je lui ai fait une insufflation bouche à truffe, j’ai essayé de le ranimer, alors Bushur a poussé un dernier râle et il est mort, il n’avait même pas deux ans, raconte-t-elle. On n’a pas le droit de les empoisonner comme ça !” proteste-t-elle, les larmes aux yeux.

Vu les clivages au sein de la communauté scientifique et des institutions de santé internationales, on attend beaucoup de l‘évaluation qui devrait être publiée dans un an par l’Agence européenne des produits chimiques, chargée de la réglementation européenne sur les substances de synthèse.

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