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Kiarostami: le vent l'a emporté

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Kiarostami: le vent l'a emporté

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Il portait toujours des lunettes noires, en intérieur comme en extérieur. Abbas Kiarostami était un homme réservé et timide et ses lunettes étaient en partie dues à une rétine sensible, mais aussi, on peut l’imaginer en tout cas, pour se protéger et ne pas livrer ses émotions au premier venu. Pudeur et humilité, en somme, à l’image de son œuvre.

J’ai rencontré Kiarostami plusieurs fois, mais la première était peut-être la plus forte, celle qui en tout cas restera gravée dans ma mémoire. C’était à Lyon, au début des années 90. A l’époque, les CNP, fondés par l’illustre Roger Planchon, s’étaient donnés pour mission de repérer les têtes chercheuses du cinéma contemporain. Pas une semaine sans une découverte ou une avant-première en présence souvent des réalisateurs. Ce fut Où est la maison de mon ami ? qui fut projeté ce soir-là, le premier film du maître –alors totalement inconnu- distribué en France. Le choc fut immense. Les 400 cents coups de Truffaut me vinrent immédiatement à l’esprit après la projection et, privilège du critique, je fus invité au repas organisé par les CNP en son honneur. Nous avons discuté par bribes –Kiarostami parlait alors un anglais et un français rudimentaires-, mais ces bouts d’échanges étaient suffisants pour me convaincre que j’étais en présence d’un géant du cinéma.

Le film suivant distribué en France fut Close-up, que je considère comme l’un de ses chefs d’oeuvres. Un Mockumentary avant l’heure où Kiarostami mêle réalité et fiction, avec l’histoire véridique d’un homme qui s’est fait passer pour le réalisateur Moshen Makhmalbaf. L’imposteur dupera une famille en leur faisant croire qu’il fait des repérages pour son prochain film et qu’ils en seront les principaux protagonistes. Le film est tourné comme une enquête après l’arrestation de cet homme, et le réalisateur ne porte aucun jugement sur sa conduite, il cherche simplement à en comprendre les motivations. Le film sera salué par les plus grands réalisateurs du monde, de Jean-Luc Godard à Quentin Tarantino, en passant par Nanni Moretti ou Martin Scorsese. Du beau monde !

Sa carrière prend alors son vrai élan à l’international et on découvre l’étendue de son oeuvre, commencée dans les années 70 avec plusieurs courts métrages dont les thèmes tournent autour de la liberté individuelle et de la justice sociale. Il est l’un des piliers de la renaissance cinématographique iranienne que l’on a appelé un peu commodément « Nouvelle Vague ». En 1979, après la révolution iranienne, il choisit de rester dans son pays avec une philosophie simple résumé par sa citation : « Si vous prenez un arbre qui est enraciné dans la terre et si vous le replantez en un autre endroit, l’arbre ne produira plus de fruits, dit-il, et s’il le fait, le fruit ne sera pas aussi bon que s’il était dans son endroit originel. C’est une règle de la nature. Je pense que si j’avais fui mon pays, je ressemblerais à cet arbre »

L’une des vertus majeures du cinéma de Kiarostami est de ne pas céder à la psychologie. Ses films laissent une grande liberté aux spectateurs. Le pouvoir des mollahs n’a pu exercer sa censure sur ses oeuvres, beaucoup trop subtiles pour les obscurantistes. Les autorités religieuses ont laissé faire ce cinéaste qui montrait l’Iran dans sa quotidienneté, sa normalité, loin des images de barbus fanatiques véhiculées par l’Occident. La critique sociale et sociétale sous-jacente dans son oeuvre sont passées inaperçues, et ses films ont pu être largement diffusés en Iran et dans la monde entier. En 1997, il reçoit ex-aequo la Palme d’or pour Le Goût de la cerise, l’histoire d’un homme qui cherche vainement de l’aide pour se donner la mort. Le courage lui manque et ses rencontres le mettent face à ses propres faiblesses et sa propre moralité. Le film, dont le sujet froissait terriblement les religieux, s’est vu interdire de visa… jusqu’à la veille de sa projection à Cannes !


Extrait: Le Goût de la Cerise d'Abbas… par DVDPost

La reconnaissance internationale gagnée avec cette Palme d’or, Kiarostami creuse le sillon d’une filmographie personnelle, en constante quête de sens. En 2001, il part en Afrique de l’Ouest à la demande des Nations Unies pour préparer un film. Les repérages se transforment immédiatement en tournage, Kiarostami sentant l’urgence de filmer et de témoigner à propos du Sida en Afrique. Il restera 10 jours en Ouganda et rapportera un film passionnant dans son propos comme dans sa forme, ABC Africa. Il fera la même chose l’année suivante avec Ten, tourné entièrement dans une voiture à l’aide d’une caméra miniature. Ten, comme les dix conversations que la conductrice va avoir avec ses passagers successifs, de l’auto-stoppeuse prostituée à la jeune mariée abandonnée. La voiture devient le réceptacle des aspirations et des frustrations des iraniens, et le film une ode à la parole libérée.

La fin de sa carrière sera marquée par la quasi-obligation de filmer loin de son pays, et dans une autre langue que le farsi, les réactionnaires au pouvoir l’empêchant de plus en plus à exercer son art librement. Il tournera deux productions internationales, Copie conforme en 2010 avec Juliette Binoche qui recevra le Prix d’interprétation féminine à Cannes pour son rôle d’une femme antiquaire installée en Italie et qui flirte avec un critique littéraire anglais. Deux ans plus tard, il réalisera Like Someone in Love, l’histoire d’un triangle amoureux au Japon entre un vieil érudit, une étudiante qui se prostitue et son petit ami follement jaloux. Le film est là encore en compétition à Cannes mais reviendra bredouille. En 2014, son histoire d’amour avec Cannes continue puisqu’il préside la Cinéfondation en compagnie de son vieil ami Martin Scorsese. Nous l’avions interviewé à cette occasion…

L’une de ses dernières apparitions publiques se fera à Lyon, lors du Festival Lumière en 2015, dont le Prix fut attribué à… Martin Scorsese. Pour l’occasion, il réalisa spécialement un court métrage de 3’ fait d’un seul plan séquence magistral dans lequel deux chevaux s’ébattent dans un paysage enneigé sous les yeux d’un homme qui les contemple. Tout le génie de Kiarostami est contenu dans ce film court : la beauté du regard, une photographie lumineuse, le lent mouvement de la nature… Martin Scorsese aura cette phrase définitive après la vision du film : « Un simple geste de beauté, un film dont chaque image est l‘égal du trait du peintre, de l’accord d’un violon, du vers du poème. Du cinéma comme un art pur… »

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