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Pourquoi les écoles françaises vont-elles aussi mal ?


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Pourquoi les écoles françaises vont-elles aussi mal ?

A l’approche de la publication du nouveau classement PISA sur les performances scolaires des pays de l’OCDE, nous nous sommes intéressés au système éducatif français considéré depuis quelques années, comme inégalitaire. Une dernière étude parue en septembre est venue le confirmer et l‘état des lieux est accablant, notamment pour l‘éducation prioritaire.

Au collège Jean Moulin de Marseille, dans l’un des quartiers les plus défavorisés de la ville, on lève la main, on pose des questions et on y répond. On essaie d’instaurer la discipline et le respect comme le proclame une affichette sur le mur de l’une des classes. Ici, la plupart des élèves sont boursiers. L‘établissement fait partie du nouveau Réseau d‘éducation ultra-prioritaire (REP +) et bénéficie de ce fait, de certains aménagements.

“On est un petit peu moins nombreux par classe, explique Arnaud Sallaberry, professeur. Dans un collège lambda, on peut être jusqu‘à 27, 28, 29, 30 alors que là, les élèves sont maximum 24 élèves par classe : c’est plus confortable, estime-t-il. En plus, poursuit-il, on a mis en place des groupes de besoins, de compétences ; avec deux classes, on fait trois groupes de compétences.”

Refonte de l‘éducation prioritaire

La mise en place de l‘éducation prioritaire date de 1982 et visait à donner plus de moyens aux écoles des quartiers démunis. elle a été revisée à plusieurs reprises. La dernière fois en 2015 quand l’Etat a alors redistribué les ressources et privilégié les établissements les plus en difficulté comme le collège Jean Moulin.

“Avant la réforme, on avait 40% des élèves qui réussissaient leur examen et à peine, 50% des élèves qui allaient au lycée, précise Dominique Duperray, principal du collège. Maintenant, on a 70% – voire plus les bonnes années – d‘élèves qui réussissent leur examen et on a 100% des élèves qui vont au lycée, certains en général, d’autres en professionnel, dit-il. Donc le fait d’avoir ces moyens complémentaires en enseignement prioritaire, l’implication, la réflexion des équipes sur des méthodes pédagogiques innovantes permettent d’améliorer le parcours scolaire des élèves,” indique-t-il.

Des politiques éducatives qui aggravent les inégalités

Mais ces bons résultats ne peuvent pas occulter la situation dramatique de l‘école française. Elle est devenue depuis quelques années, la plus inégalitaire des pays développés et en septembre dernier, le CNESCO – le Conseil national d‘évaluation du système scolaire – a conclu après deux années d‘étude que depuis trente ans, les politiques éducatives n’ont fait qu’aggraver les inégalités.

L‘échec de l‘éducation prioritaire est pointée du doigt. Elle qui concerne aujourd’hui un millier de collèges, 8000 écoles et un élève sur cinq en France. Suite à la publication de ce rapport accablant, les académies de Lyon et de Créteil ont rejetté nos demandes de tournage.

“Comment la France peut-elle avoir le système éducatif le plus inégalitaire des pays de l’OCDE ? se demande notre reporter Valerie Zabriskie. Nous sommes dans l’un des quartiers les plus pauvres de la région parisienne à Bobigny et ici aussi, nous n’avons pas été autorisés à filmer dans cette école : sa directrice a accepté de nous parler à l’extérieur,” indique-t-elle.

“Des écoles ghettoïsées”

Dans l‘école de Véronique Decker, tous les élèves appartiennent à des familles issues de l’immigration et en difficulté sociale. Bien que son établissement soit classé “Education prioritaire”, elle dit que peu de moyens supplémentaires lui ont été affectés. Le mauvais classement de la France ne la surprend pas. “Il n’y a pas d‘égalité entre l‘école publique et l‘école privée, dénonce-t-elle. L‘école privée est favorisée par le fait de pouvoir percevoir des fonds des parents, choisir les élèves alors que nous, nous ne pouvons pas percevoir des fonds des parents – et c’est heureux – et nous ne pouvons pas choisir nos élèves – et c’est heureux aussi -, mais du coup, il n’y a pas d‘égalité entre le privé et le public, il n’y a pas d‘égalité non plus entre les différentes écoles publiques puisque l’Etat français accepte qu’il y ait sur son territoire, des quartiers de relégation dans lesquels du coup, l‘école du quartier se retrouve à être une école ghettoïsée,” affirme-t-elle.

Parfois, les conditions d’enseignement sont aberrantes, y compris dans les établissements en réseau d‘éducation prioritaire. C’est le cas du collège République également à Bobigny où l’un des fils de Laurence Blin est scolarisé. Enseignants et parents assurent qu’au cours des dernières années, malgré la récente réforme et l’arrivée de cinquante nouveaux élèves, aucun moyen supplémentaire n’a été attribué. Laurence Blin et d’autres parents ont saisi le Défenseur des droits pour dénoncer “une rupture d‘égalité des usagers” subie par leurs enfants.

Non-remplacement des professeurs

“Le non-remplacement des professeurs est un gros problème, insiste-t-elle. Puisque mon fils en 6ème, pendant tout un trimestre, n’a pas eu de professeur d’anglais ; en 5ème, à chaque fois, le premier trimestre, pas de prof d’histoire-géographie et pendant deux trimestres, toujours en cinquième, pas de professeur d’arts plastiques et là, en 4ème, le premier mois, pas de profeseur de sciences de la vie et de la terre, c’est énorme, déplore la mère de famille. Là aussi, en termes de réussite, comment veut-on que les enfants de collège où il y a de tels manques puissent avoir le même niveau que ceux qui ont des profs des années entières ?” lance-t-elle.

Nathalie Mons, présidente du CNESCO, a dirigé le rapport publié en septembre sur les inégalités sociales à l‘école.
Elle relève ces inégalités dans les ressources à disposition des élèves, dans leurs résultats, leur orientation, leur diplôme et même leur accès au marché du travail. “En France, nous menons depuis une trentaine d’années des politiques scolaires qui sont très similaires et qui ne montrent pas des effets significatifs dans la lutte contre les inégalités sociales à l‘école, assure-t-elle. Par exemple depuis le début des années 80, nous menons une politique d‘éducation prioritaire dont aucune recherche n’a pu montrer des effets positifs : il est évidemment très important de donner davantage de ressources pédagogiques aux établissements qui accueillent les publics les plus en difficulté, c’est nécessaire, mais lorsqu’on a regardé quelles étaient ces ressources, on s’est rendu compte qu’il s’agissait finalement de moyens supplémentaires qui sont très peu en lien avec les apprentissages,” regrette-t-elle.

“Redonner confiance à l‘école”

A Marseille, c’est la remise des brevets pour les élèves qui l’ont obtenu en juin dernier. Un diplôme en grande partie symbolique qui fait malgré tout la fierté de ces jeunes et de leurs familles.

A l’image des progrès de ce collège et de ses élèves, le CNESCO salue quelques orientations encourageantes comme les heures consacrées au travail en petits groupes dans le secondaire, mais il insiste sur la nécessité d’une politique volontariste de mixité sociale à l‘école.

“La France, l‘école française n’est plus véritablement un ascenseur social et donc, il faut à tout prix, casser cela, estime Dominique Duperray, le principal du collège Jean Moulin. Il faut, comme le demandent les familles et les élèves, redonner confiance à l‘école.”

Valerie Zabriskie avec Stéphanie Lafourcatère