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Daech ou la résurgence d'une pensée destructrice

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Daech ou la résurgence d'une pensée destructrice

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Depuis 2013, le groupe qui se fait appeler “Etat islamique” ou Daech mène bataille en Irak et en Syrie, mais aussi sur le sol des puissances internationales dans le but d’imposer son califat où il prétend redonner sa pureté et sa grandeur à l’Islam. Son idéologie s’appuie sur une interprétation biaisée de l’histoire contemporaine et prend racine dans les mouvements djihadistes apparus dans le monde arabe dès le XIe siècle.

Depuis deux mois, la coalition internationale anti-djihadiste a lancé sa bataille pour la prise de Mossoul, dernier fief du groupe État islamique en Irak. Cette offensive préparée de longue date par tous les protagonistes se distingue de toutes les autres par sa dimension à la fois symbolique et stratégique : elle vise à mettre fin à l‘État d’Abou Bakr Al-Baghdadi. Mais en Syrie, Daech a repris le contrôle de Palmyre malgré d’intenses bombardements de l’aviation russe qui n’ont pas empêché les djihadistes d’entrer dans la ville qu’ils avaient déjà occupée en mars 2016. Alors, d’où puise Daech ses ressources combattives ?

L‘État selon Al-Baghdadi

Aristote construit le fondement de la chose publique sur une idée forte : toute cité est une communauté. Mais dans le lexique de l‘État “islamique”, cette formule devient : “Toute cité est une soumission de la communauté”. Dans sa cité, Daech entend bâtir sa communauté (Oumma), affichant un objectif propagandiste : redonner pureté et grandeur à l’Islam. Vu d’un angle durkheimien, la chose “daechienne” est nouvelle dans les champs académiques et n’a pas encore eu l’espace nécessaire à sa compréhension. Basée sur la notion du djihad, la stratégie de Daech est la continuité d’une pensée extrémiste et destructrice depuis le XIIIe siècle. Sur la scène internationale, Daech surprend par sa forme polymorphe et ses forces de frappe médiatique via son agence de presse Aamaq. Sa résonance interpelle à la fois les champs politiques et stratégiques. Depuis 2013, cette organisation terroriste s’est imposée sur l’agenda des puissances internationales et sème la terreur en Europe.

Abou Bakr Al-Baghdadi (autoproclamé calife à Raqqa en Syrie) jouit de son rôle d’idole pour les candidats à la terreur. Il demande allégeance et obéissance. Al-Baghdadi établit alors un lien avec les rares penseurs du djihad jadis combattus par les forces présentes dans le monde arabe au cours de l’histoire. Ces mouvements djihadistes réapparaissaient périodiquement depuis le XIe siècle, mais à chaque époque, la réponse par les armes a toujours échoué dans sa volonté de neutraliser leurs capacités de nuisance historique. Cette solution reste un échec depuis des siècles.

Aujourd’hui, il y a un malentendu historique profond chez Al-Baghdadi qui utilise l’aspect fondamental de la continuelle rupture avec toute volonté de réforme (Islaah) dans la pensée arabo-musulmane. Al-Baghdadi oublie toutefois le principe de la choura (concertation) et fait appel à la notion de complot (fitna). Pour lui, contrer les révoltes et les réformes font partie d’un complot contre l’Islam et la solution passe par le djihad contre les autres (Musulmans et Chrétiens), désignés comme source de la mécréance (kofr).

“L’autre” d’Ibn Taymiyah

Al-Baghdadi s’appuie beaucoup sur l’intervention de Bush en Irak comme point de départ pour mobiliser ses disciples. Pour ce faire, il se base notamment sur une méthode déjà utilisée au XIe, au XIIIe et au XVIIIe siècles.

Au XIe siècle, Omar El-Khayyam écrivait des poèmes chantant le vin et les femmes dans ses vers qui restent immortels (Les Roubaeyaat). En face, Ibn Al-Sabbah forme ses milices, sème la terreur et harcèle les vizirs. Il envoie ses tueurs empoisonner et étrangler les hauts responsables. Ces consommateurs de hachich (hachachines en arabe) sont désignés par les Occidentaux comme “les assassins”. Au milieu du XIIIe siècle, une armée mongole arrive du sud-est de l’Asie et occupe la Perse. En 1258, les Mongols venant de la région du sud de la Russie et du nord de la Chine s’emparent de Bagdad et menacent Damas et Le Caire. En exécutant le dernier calife, ils mettent fin à la dynastie des Abbassides (en place depuis l’an 750). Sous le règne des Abbassides, la culture arabe connaît un immense essor, intégrant les cultures perse et grecque. Lorsque Bagdad cède devant les Mongols, l’armée du général Houlagou, le petit-fils de Gengis Khan, met définitivement fin à la prospérité intellectuelle qui s‘étale sur cinq siècles. En effet, un personnage, Ibn Taymiyah, se lève contre cette avancée méthodologique et profite de l’invasion mongole pour répandre sa doctrine de lecture unique.

Les Abbassides peinent à mobiliser des forces contre les Mongols. Ils font appel aux Mamelouks (milice au service des souverains). Ibn Taymiyah qui quitte la Turquie et s’installe à Damas profite du conflit entre les Mamelouks et les Mongols. Les Mamelouks qui aspirent à accéder au pouvoir utilisent l’influence de la prédication d’Ibn Taymiyah et usent de la notion du djihad. Le Mamelouk Saif El-Dine Qoutoz, emprisonné dans sa jeunesse et vendu en Syrie par les Mongols comme esclave, revient du Caire avec une grande armée et remporte la première victoire contre les Mongols. C’est sur le sol de l’actuelle Syrie que la première grande défaite des Mongols a lieu, suivie du recul de leur empire.

Cette victoire aide la propagation des enseignements d’Ibn Taymiyah qui prône le refus de tout ce qu’il considère comme innovation dans la pratique religieuse. Il prône l’obéissance aux souverains, avance la notion de “l’autre” (Al-Aakhar) et autorise l‘élimination de tous ceux qui s’y opposent (Musulmans ou Chrétiens).

Ibn Taymiyah entame alors une vague de rejet de l’ensemble de puissants penseurs du IXe et du Xe siècles comme Al-Kindi, Al-Farabi, Al-Razi et Avicenne. Par la suite, il se mobilise contre l’un des penseurs de son époque : Ibn Arabi (considéré comme le fils de Platon). Le radicalisme d’Ibn Taymiyah contraste avec la pensée d’Ibn Arabi qui s’interroge sur le rationnel et se demande si la raison peut échapper des limites de la matière. Toutefois, les positions radicales d’Ibn Taymiyah le fait incarcérer à plusieurs reprises par les autorités mameloukes et il trouve la mort en prison. C’est la fin de la première vague de la pensée djihadiste au XIIIe siècle.

L‘ère de prospérité intellectuelle arabe est alors mise à mal par les Mamelouks durant deux siècles et renforcée suite à la domination de l’Empire ottoman à partir de 1517. Sous les Ottomans, le monde arabe se met en mode de stagnation dans tous les domaines durant cinq siècles. Fragilisée et fragmentée, la pensée arabe se replie sur elle-même. Suite à la vague d’indépendance au milieu du XXe siècle, les capitales arabes se trouvent entre les mains de familles monarchiques ou de régimes fermés ou dictatoriaux. Ils adoptent des modèles calqués sur les démocraties occidentales, enfantés par Athènes et Rome, sans avoir passé par les expériences conceptuelles de Hobbes, de Lock ou de Rousseau.

Le martyre d’Ibn Abdel-Wahhab

Le djihad d’Ibn Taymiyah aboutit à un repli au sein des capitales arabes notamment Le Caire ; sous les Mamelouks d’abord, puis durant l’Empire ottoman. Cette stagnation ouvre la voie au charlatanisme religieux qui donne lieu à l’apparition en Arabie de Mohamed Ibn Abdel-Wahhab (père fondateur du Wahhabisme au XVIIIe siècle). Né en 1703, il prône le retour aux sources et refuse les pratiques qu’il appelle “polythéistes” (Shirk). Pour des raisons politiques, le fondateur du premier État saoudien, Mohamed Ibn-Saoud s’appuie sur cette nouvelle vague de repli religieux. Il aspire à fonder un État, mais sa démarche ne mobilise pas les foules. Pour ce faire, Ibn Saoud s’appuie sur la prédication (daawa) d’Abdel-Wahhab qui prône le retour aux préceptes du djihad contre l’apparition des prémices d‘émancipation intellectuelle. Saoud s’engage à répandre la nouvelle prédication (daawa jadidah) et les fins politiques l’incitent à améliorer la nouvelle version en y ajoutant le terme de “martyre”. C’est l’apparition de l’Islam politique et la naissance de la doctrine wahhabite selon laquelle il n’y a qu’une seule interprétation possible des textes religieux et l’obéissance est sacrée envers la gouvernance d’une personne ou d’une famille.

Les wahhabites ravivent les idées d’Ibn Taymiyah (XIIIe) permettant à un individu ou à un groupe d’auto-procéder à l’excommunication de quiconque (autre) qui ne suit pas la loi islamique. Au début du XIXe siècle, en 1802, ils entrent à Karbala en Irak, tuent la majorité de ses habitants, détruisent les mosquées et pillent tout ce qu’ils trouvent à l’intérieur. En 1803, ils entrent dans la ville de Taief en Arabie, massacrent la population masculine et réduisent les femmes et les enfants en esclavage. Entre 1811 et 1818, une armée quitte le Caire et affronte les Wahhabites dans leur capitale Dereiyah (Est de l’Arabie). La ville est détruite et l’armée de Méhmét Ali qui exécute l‘émir Al-Saoud met fin à la première vague wahhabite. La tentation d’une analogie s’impose entre l’actuelle coalition internationale en Irak pour libérer Mossoul et l’armée du Sultan d‘Égypte en 1811 qui détruit Dereiyah afin de mettre fin à une pensée de destruction massive. On peut s’interroger sur la portée d’une simple opération militaire qui montrerait ses limites face à ces idées dévastatrices, la lutte devant se faire également sur le terrain de la pensée.

La résurrection d’Ibn Al-Sabbah

L’absence d’un modèle de pluralisme politique solide dans les pays arabes fragilise sa capacité de résistance à la pensée extrémiste. La pensée islamiste avance souvent la notion du djihad, mettant en avant le recours à la violence et ignorant une autre notion aussi importante. Il s’agit de l’ijtihad (l’initiative par l’effort de réflexion et du savoir) : ce concept est absent depuis des siècles du vocabulaire islamiste. Il reste toujours abandonné.

Le djihadisme du XXIe siècle bénéficie des mêmes canaux de propagation de la prédication durant le XIIIe et le XVIIIe. Mais au côté des mosquées et des écoles coraniques, ce troisième millénaire s’inscrit dans une nouvelle dimension de communication : le web. Daech mène sa guerre pour l’instauration d’un califat et fait appel au concept fédérateur : le djihad. Par opposition à la laïcité, Abou Bakr Al-Baghdadi (l’autoproclamé calife de Daech en 2014) trouve la faille et ravive la version d’Ibn Tymiyah et celle d’Ibn Abdel-Wahhab : le djihad contre “l’autre”. Avec la notion du martyre, le suicide devient alors l’ultime objectif des “Daechistes”.

Montre Rolex à la main droite, Al Baghdadi prône la fin du complot qui menace sa communauté (Oumma), par la résurrection des résurrections (qiyamat al-qiyamah). Il initie ses disciples au sens caché (makhfi) de la révélation, afin de dévoiler la vérité (Al-Haquiqah). Mais la vérité d’Al-Baghdadi est celle définie par Hassan Ibn Al-Sabbah, chef d’un mouvement né au XIe siècle aux environs de Bagdad. Cette secte de pillards pratiquait les actes les plus horribles, assassinait publiquement les opposants et commettait des missions suicide. Daech est la résurrection de la terreur de ces consommateurs de cannabis du XIe que le monde arabe désigne comme “les égorgeurs” (zabbahounes).

Mohamed Abdel Azim