DERNIERE MINUTE

Vous lisez:

Alpha Condé : "La France doit considérer les pays africains comme souverains"


Monde

Alpha Condé : "La France doit considérer les pays africains comme souverains"

Au pouvoir à Conakry depuis 2010, le président guinéen Alpha Condé était en visite d’Etat à Paris il y a quelques jours. Dans l’interview qu’il nous a accordée à cette occasion, il évoque les défis que l’Afrique doit relever en matière de terrorisme, d’insécurité alimentaire et de dérèglement climatique, mais aussi les relations entre la France et les pays africains et notamment la question de la Françafrique. Il plaide pour la mise en place de relations d‘égal à égal entre les autorités françaises et leurs homologues africaines. Une position qu’il défend également dans le cadre de la présidence tournante de l’Union africaine qu’il assure depuis janvier.

Mohamed Abdel Azim, euronews :
“Nous vivons dans une période de globalisation de la terreur, du phénomène du terrorisme. Y a-t-il quelque chose qui manque à l’Afrique pour que les pays africains puissent faire face à ce fléau ?”

Alpha Condé, président guinéen :
“Ce qui nous manque fontamentalement, c’est le développement. Vous savez que le terrorisme fleurit sur la pauvreté et l’injustice. Donc, si le terrorisme se développe en Afrique, c’est parce qu’il y a la pauvreté. Donc notre premier combat, c’est le combat pour le développement. C’est ce qui nous permet de combattre à la fois, le terrorisme et l’immigration. Pour le moment, nous sommes obligés d’agir militairement pour faire face, mais cela passe d’abord par la prise en main de notre défense par les Africains eux-mêmes.”

Défis du terrorisme, de la pauvreté et du dérèglement climatique

Mohamed Abdel Azim :
“Y a-t-il encore la possibilité de coopérer avec l’Union européenne pour mettre en place une sorte de contrôle de l’immigration Sud – Nord ?”

Alpha Condé :
“Nous disons à nos amis de l’UE que nous comprenons leurs problèmes. Eux aussi savent que si nos enfants émigrent, ce n’est pas parce qu’ils veulent émigrer, c’est parce qu’ils ne trouvent pas ce qu’il leur faut en Afrique. Donc, ils [ndlr : les Européens] doivent nous accompagner. Nous pourrons être une usine pour l’Europe à condition qu’elle comprenne que c’est une coopération gagnant-gagnant et qui amène un partenariat bénéfique pour les deux.”

Mohamed Abdel Azim :
“L’insécurité alimentaire est-elle un facteur de cette vague d’immigration ou y a-t-il quelque chose d’autre ?”

Alpha Condé :
“Il y a aussi les conséquences du dérèglement climatique. C’est un grand problème pour nous. Nous avons lancé un appel à tous les Etats africains et à la communauté internationale pour venir en aide à nos frères de ces pays et il est évident que la situation du climat et la sécheresse sont en grande partie responsables. Il y a aussi les guerres. Donc, c’est ce que nous ne voulons plus justement, c’est pour cela que nous voulons que l’Afrique puisse se développer, qu’on puisse mettre fin aux dégâts climatiques pour que nous puissions avoir une agriculture performante parce que si nous avons une agriculture performante, nous n’aurons pas de famine.”

Mohamed Abdel Azim :
“Que reprochez-vous à l’UE dans le volet de la coopération ?”

Alpha Condé :
“Il ne s’agit pas de faire des reproches à l’UE. Aujourd’hui, notre objectif, c’est que l’Afrique compte d’abord sur ses propres forces. Nous ne voulons plus que le développement de l’Afrique dépende de l‘étranger. Nous devons d’abord compter sur nos propres forces. Nous devons coopérer avec le monde que ce soit l’UE, la Chine, l’Inde, le Brésil, etc. Mais il faut d’abord que les Africains commencent par compter sur eux-mêmes parce que le développement de l’Afrique ne se fera que par les Africains.”

Union africaine : “Nous parlons d’une seule voix”

Mohamed Abdel Azim :
“Doit-on comprendre dans vos propos qu’il y a un manque de cohésion de l’Union africaine ?”

Alpha Condé :
“C’est le contraire puisqu’aujourd’hui, nous parlons d’une seule voix. Il a été admis par consensus qu’il fallait renforcer notre unité parce qu’aujourd’hui, nous sommes conscients des grands enjeux auxquels l’Afrique est confrontée et nous ne pouvons les résoudre qu’ensemble, unis. Donc il n’y a plus de cacophonie et nous sommes en train – avec les réformes de l’Union africaine – de nous donner les moyens de faire face à nos défis. Ce qui n‘était pas le cas auparavant.”

Mohamed Abdel Azim :
“On parle beaucoup des mutilations génitales féminines. Quelles sont les politiques qui peuvent être menées et que vous croyez bonnes pour trouver des solutions viables à ce phénomène ?”

Alpha Condé :
“Il ne s’agit pas seulement de politique, il s’agit d‘éducation parce que ce sont des coutumes ancestrales, mais qui sont contraires à la dignité de la femme. Donc, aujourd’hui, par exemple, en Guinée, c’est un grand problème pour nous, nous sommes en retard par rapport à d’autres pays et nous sommes décidés à rattraper ce retard. Il y a la politique, l‘éducation, mais aussi les sanctions. Donc c’est en agissant à tous ces niveaux que l’on peut résoudre cette question qui est quand même une dévalorisation de la femme.”

Pays africains – France : “des relations de pays adultes”

Mohamed Abdel Azim :
“Revenons sur le rapport entre les pays africains et la France. Vers quoi s’achemine-t-on ?”

Alpha Condé :
“Nous nous acheminons vers une coopération d’Etats souverains, une coopération égalitaire et bénéfique aux deux parties. Nous voulons que la France considère les pays africains comme des Etats adultes, souverains et que la coopération entre l’Afrique et la France se fasse d’Etat souverain à Etat souverain.
Nous avons certains éléments en commun avec la France : la langue et un passé. Mais cela n’empêche pas que désormais, nos relations soient celles de pays adultes. C’est pour cela que je parle de la maturité de l’Afrique.”

Mohamed Abdel Azim :
“Dites-vous qu’il n’y a pas eu de traitement d‘égal à égal jusqu‘à maintenant ?”

Alpha Condé :
“Vous savez très bien que la “Françafrique”, ce n’est pas un traitement d‘égal à égal. Mais nous avons dépassé cela aujourd’hui et nous voulons que les pays africains soient considérés par la France comme le Brésil ou un autre pays, c’est-à-dire que la coopération se fasse entre Etats souverains.”

Se maintenir au pouvoir ?

Mohamed Abdel Azim :
“Comptez-vous rester à la tête de l’Etat guinéen dans les prochaines années pour poursuivre la politique que vous avez entamée ?”

Alpha Condé :
“Ce que je me demande, c’est : Pourquoi on ne pose jamais cette question aux dirigeants des pays asiatiques ou européens ? Pourquoi c’est seulement aux Africains qu’on pose cette question ? Pourquoi ne vous êtes-vous jamais dit qu’il fallait aussi poser cette question à la Malaisie, à Singapour ou à Mme Merkel : ‘Est-ce que vous allez vous présenter pour un troisième ou quatrième mandat ou pas ?’ Pourquoi ne la pose-t-on qu’aux Africains ?”

Mohamed Abdel Azim :
“Il nous arrive de poser cette question.”

Alpha Condé :
“Nous voulons que l’Afrique soit majeure, que ce soient les Africains qui décident de leur avenir et non pas qu’on nous dicte ce qu’on doit faire et qu’on vienne nous imposer une façon de gouverner.”

Mohamed Abdel Azim :
“Je vous donne entièrement raison. Mais je reviens à ma question initiale qui est légitime.”

Alpha Condé :
“Non, ce n’est pas une question légitime, elle est au contraire illégitime parce qu’on veut nous imposer une façon de voir qui est contraire à ce qu’ils [ndlr : les pays occidentaux anciennement colonisateurs] ont fait. Ils disent : ‘Voilà ce que nous avons fait pour nous développer, nous ne voulons pas que vous le fassiez.’ Dans ces conditions, comment voulez-vous qu’on se développe ?”

Une coopération avec la Chine ou avec “les Martiens”

Mohamed Abdel Azim :
“Vous avez souvent parlé de la Chine…”

Alpha Condé :
“Nous avons une coopération avec la Chine comme nous en avons une avec l’Europe et d’autres pays. Ce que nous voulons, c’est une coopération bénéfique aux deux parties, une coopération qui respecte l’Afrique et qui permette à l’Afrique de se développer. Peu importe si demain, ce sont des Martiens qui viennent faire de la coopération avec nous… Il faut arrêter ce fantasme de la menace chinoise, etc. C’est un fantasme et nous, on n’est pas du tout sensible à cela.”

Mohamed Abdel Azim :
“L’UNESCO a choisi Conakry, capitale guinéenne, pour être la capitale mondiale du livre 2017."

Alpha Condé :
“C’est un hommage rendu aux écrivains guinéens et africains en général et nous sommes très fiers de cela, nous allons faire tout notre possible pour que cet évènement de la capitale mondiale du livre soit un succès.”

Mohamed Abdel Azim :
“Quelle est la figure emblématique en Afrique qui a marqué votre démarche politique ?”

Alpha Condé :
“Je pense que c’est une évidence. Comme tout Africain, c’est Mandela, bien sûr. Comme tout Africain conscient, ce ne peut être que Mandela.”

Patricia Espinosa : "L'accord de Paris a un caractère obligatoire"

Monde

Patricia Espinosa : "L'accord de Paris a un caractère obligatoire"