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Jordi Savall ressuscite Alcione à Paris


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Jordi Savall ressuscite Alcione à Paris

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Emerveillement des sens, tempête des sentiments et découverte de l’intime : pour la première fois depuis 1771, Alcione, le chef d’oeuvre lyrique de Marin Marais, fait un retour éblouissant à Paris, à l’Opéra comique.

Au coeur de cette tragédie, composée à l’aube du siècle des Lumières : les Amours contrariées d’Alcione, fille d’Eole, dieu des vents, et de Céix, roi de Trachines. Pour Jordi Savall, à la direction musicale, monter Alcione est l’aboutissement d’une longue croisade pour la réhabilitation d’un compositeur de génie, tombé dans l’oubli à la fin du XVIIIe siècle.

Un vieux rêve

J’ai passé toute ma vie professionnelle, depuis 1965, à entrer dans le monde baroque à travers la musique de Marin Marais. Et mon rêve était, depuis longtemps, de transposer (sur scène) le monde poétique et expressif de son opéra,“ confie-t-il.

C’est à la bibliothèque nationale, dans les années soixante, que le violoncelliste catalan découvre les partitions écrites par Marin Marais pour la viole de gambe, un instrument à cordes et archet dont plus personne ne savait jouer. Jordi Savall va s’appuyer sur les annotations, sur des livres d‘époque et des lettres échangées par des joueurs de viole, pour apprendre à dompter cet instrument.

A l‘époque, “on disait que le troisième doigt qui appuie le crin sur la corde était l‘âme de la musique, parce qu’avec ce doigt, on pouvait changer toutes les petites inflexions. On disait que l’archet a la même longueur que l’haleine du chant d’un chanteur. Je suis parti de mon intuition, parce qu’il faut bien se baser sur quelque chose. Mais surtout, chaque jour, j’ai passé sept ou huit heures à jouer les pièces de viole de Marin Marais et de François Couperin, et c’est en jouant ces musiques que peu à peu j’ai compris leur langage.

Le cinéma à la rescousse

Un langage dont le cinéma devait se faire le porte-voix en 1991 avec la fiction d’Alain Corneau “Tous les matins du monde”, dans laquelle Gérard Depardieu et son fils Guillaume incarnent un Marin Marais certes peu sympathique, mais au génie musical évident. Composée des oeuvres pour viole de Marin Marais et de Jean de Sainte-Colombe, la bande originale est évidemment interprétée par Jordi Savall.

Mais il lui fallait aller plus loin. “Avec Marin Marais, il s’est passé un peu la même chose qu’avec Vivaldi. Vivaldi n’est pas associé à la liste des grands compositeurs d’opéra, mais il est un grand compositeur d’opéra aussi. Pourtant il y eu Farnace, Teuzzone, de grands chefs d’oeuvre. Mais il s’est lui-même fait concurrence avec ses propres compositions instrumentales. Et Marin Marais aussi.

Le préjudice est d’autant mieux réparé aujourd’hui, qu’Alcione inaugure une salle Favart à la splendeur retrouvée après 20 mois de travaux. Le fruit du hasard, puisque l’Opéra Comique aurait dû rouvrir ses portes deux mois plus tôt. Mais la coïncidence est des plus heureuse, s’enthousiasme Louise Moaty, qui a mis en scène l’opéra de Marin Marais.

Hommage au théâtre

On est tous assez émus qu’Alcione fasse la réouverture,“ souligne celle qui a fait ses classes aux côté du dramaturge américain passionné de baroque, Eugène Green. “Etant donné le projet scénographique d’Alcione – l’idée de rendre hommage à la machinerie du théâtre, de montrer un peu l’envers du décor – on est vraiment complètement dans le sujet !

Habituellement cachés par les décors, les poulies, câbles et autres leviers font partie intégrante du spectacle. “Ces machineries ont été inventées par des marins qui étaient les premiers techniciens de théâtre. C’est pour ça d’ailleurs qu’il y a toujours sur scène aujourd’hui les mêmes superstitions que sur un bateau. On ne peut pas par exemple prononcer le mot « corde, »“ explique Louise Moaty. “Il se trouve qu’avec cette œuvre, le lien avec le monde des marins est évident puisque la mer est très présente notamment au travers de la scène de la tempête. Du coup c‘était vraiment l’occasion de faire le lien entre ces deux univers et de le montrer.

Esprit de troupe

Un parti-pris qui a amené Louise Moaty à convaincre deux techniciens à se produire sur scène, aux côtés des chanteurs, danseurs et artistes de cirque. “J’essaie depuis longtemps de mêler le plus possible les techniciens et les acteurs et les chanteurs et les danseurs, et de les réunir dans un esprit collectif, dans l’idée que chacun participe au récit de cette histoire.“ Elle a ainsi réuni toute la troupe en amont à Cherbourg, à la Brèche, un pôle national du cirque très important en France.

D’ailleurs, quand on demande à la mezzo-soprano franco-italienne Lea Desandre de décrire “ son “ personnage d’Alcione, elle répond : “Notre Alcione ! Parce que c’est la mienne et celle de Louise Moaty et de toute l‘équipe !“ A 23 ans, la révélation des Victoires de la musique classique 2017, livre une interprétation délicate et virtuose d’Alcione. “Jordi Savall nous a demandé beaucoup de précision sur la qualité du son, notamment les sons non vibrés qui sont spécifiques à la musique baroque. Donc ça nous a demandé beaucoup de travail parce que la voix, naturellement, vibre. Ca demande un contrôle permanent,“ explique-t-elle.

Pas droit à l’erreur

Ce qui est important, c’est qu’il y ait toujours ce mélange de déclamation, de récit et de chant, qu’il faut bien doser, parce que c’est ça qui permet à toute l‘émotion du chant de nous toucher,“ explique le Maestro. “Et il faut que ça sonne authentique. Avec la musique, si on fait semblant, on ne transmet pas l‘émotion.

Avec Alcione, Jordi Savall ne veut laisser aucune place à l’erreur. “Quand vous faites un opéra de Mozart et que ça marche pas, on se dit : “ah quelle mauvaise interprétation !”, mais personne n’a l’idée de dire : « oh, quelle compositeur médiocre ! ». Mais si vous faites une œuvre qui n’est pas connue et vous l’interprétez mal, souvent on dit « ah, c’est un compositeur ennuyeux ». Il faut que cette redécouverte d’Alcione permette de découvrir le génie de Marin Marais.“ Pari indéniablement réussi, Maestro Savall.

Alcione est à l’affiche de l’Opéra Comique jusqu’au 7 mai 2017. La troupe se produira à Versailles les 8, 10 et 11 juin 2017, et à Caen les 10 et 12 janvier 2018.

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