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Gotland, la sentinelle de la Baltique


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Gotland, la sentinelle de la Baltique

L‘île de Gotland semblait avoir tourné la page de la guerre froide, mais peut-être cette parenthèse n’aura été que de courte durée. Peuplée de quelques dizaines de milliers d‘âmes, elle occupe un emplacement stratégique de premier plan au coeur de la mer Baltique. Et si les dernières casernes ont fermé il y a tout juste douze ans, le gouvernement suédois, au printemps 2015, a décidé de remilitariser la plus grande des îles de Suède, pour faire face aux velléités belliqueuses de son imprévisible voisin russe.
Pour la première fois en l’espace de vingt ans, Stockholm a décidé de revoir à la hausse le budget de la défense . Et sur le terrain, les entraînements ont repris, comme dans la fôret de Gotland.
Les soldats qui appartiennent au 61ème bataillon de défense aérienne de l’armée suédoise, basés sur le continent, ne sont là que pour quelques mois. Mais une force de quelque 300 militaires sera bientôt stationnée de façon permanente sur l‘île. “Cette décision est due à la situation instable dans la zone Baltique”, indique Mattias Ardin, commandant du commandement régional de l‘île de Gotland. “Il y a de plus en plus d’exercices militaires dans la région. Alors nous augmentons nos capacités militaires non seulement à Gotland, mais dans toute la Suède”.

Au milieu de la mer Baltique, face aux états baltes, et à l’enclave russe de Kaliningrad, cette île de 57 000 habitants occupe une position de choix. L’hypothèse d’une intervention russe, exclue par Moscou, est jugée très improbable. Mais l’armée suédoise se veut prête à toute éventualité .
“Juste derrière moi, vous voyez une variante suédoise du système Hawk”, montre Henrik Wulff, sergent major du 61ème bataillon de l’armée de l’air suédoise, posté devant une batterie de missiles anti-aériens. “Un bataillon comprend quatre unités de tir, et avec cela, il peut couvrir toute l‘île de Gotland. On peut faire face à presque n’importe quel type de menace. Mais avec le développement des technologies de l’armement, nous avons de plus en plus de mal à parer à toutes les éventualités, comme par exemple avec les missiles Iskander qui, depuis Kaliningrad, peuvent atteindre Gotland”.

Outre la décision d’augmenter ses dépenses militaires, la Suède a récemment renforcé son partenariat avec l’OTAN. Le pays n’est pas membre de l’organisation, mais un nouvel accord permettrait, si besoin, un déploiement de troupes de l’Alliance Atlantique dans l‘île.
“Gotland sera en septembre prochain au coeur d’un exercice d’envergure”, indique notre reporter Valérie Gauriat. “Un exercice impliquant quelque 20 000 militaires, plus des troupes venues des Etats-Unis, de France, de Norvège, du Danemark et d’Estonie. Pas de quoi pourtant impressionner Moscou, qui de son côté et au même moment va tenir son propre exercice au Belarus et dans l’enclave de Kaliningrad, avec cette fois 100 000 militaires”.

Au coeur de la défense suédoise pendant la guerre froide, Gotland avait été démilitarisée en 2005. Derrière les remparts de la vieille ville de Visby, la capitale, le retour des militaires ne suscite guère d‘émoi chez les habitants. “C’est bien qu’ils reconstituent une force militaire ici”, témoigne Egil Falke, un habitant de l‘île. “Non pas que je pense qu’il y ait une menace imminente de la Russie en particulier. Je ne pense pas que cela arrive, il n’y a pas de raison. Mais si quelque chose arrive ailleurs dans le monde, il peut y avoir un effet boule de neige, et on pourrait être affectés”. “Quand vous décidez de renforcer la présence militaire, cela peut aussi amorcer d’autres choses”, estime une autre résidente, Anne Scheffer. “C’est le jeu. Quand il y a une escalade, il y a une réponse en face. Donc peut-être que les choses vont bouger. Mais pour l’instant, je ne peux pas dire que j’aie peur.”

L‘État suédois n’en a pas moins demandé à toutes les municipalités de développer des programmes de défense civile, partie intégrante de la doctrine nationale de sécurité. L’objectif consiste à préparer la population à toute situation de crise, y compris militaire. Une campagne de sensibilisation a été lancée à travers le pays. Une liste à la main, Christer Stolz, chargé de la sécurité civile à Gotland, énumère les produits de première nécessité à avoir sous la main pour être auto-suffisant. “Voilà une liste de choses utiles à avoir chez soi en cas de crise”, souligne-t-il. “De quoi cuisiner, des vêtements chauds, des allumettes, des bougies…Des réserves d’eau et des boîtes de conserve à la maison, pour pouvoir tenir trois jours. ll y a différents types de scénario: il peut y avoir une coupure d‘électricité, par exemple, ou n’importe quoi d’autre qui paralyse l’ensemble de Gotland. Nous sommes sur une île, donc on dépend des transports; s’ils sont bloqués, on doit pouvoir tenir pendant trois jours, voire plus”. Les habitants sont prévenus des dispositions à prendre, si une crise venait perturber leur quotidien.
Un vaste programme de réhabilitation des abris anti-aériens datant de la guerre froide a par ailleurs été lancé dans le pays. La Suède en compterait quelques 65 000, le plus grand nombre par habitants au monde. Dans ces entrailles historiques, André Samuelson est habitué à inspecter les lieux: il a pour mission de vérifier l‘état des quelques 350 abris répertoriés à Gotland. “C’est ce qu’on trouve habituellement dans un abri, aujourd’hui”, décrit-il en ouvrant la porte de l’un d’entre eux. “Ils servent de lieu de stockage pour la population. Mon travail consiste à vérifier ces abris, à voir s’ils n’ont pas été abîmés par le temps, si les murs et l’intérieur sont en bon état, s’il n’y a pas eu de dégâts… Un abri doit être opérationnel en 48 heures; celui-ci peut contenir 120 personnes en cas de besoin, elles peuvent le vider facilement si nécessaire”.

L‘éventualité d’un tel scénario reste loin des préoccupations de ces lycéens, que nous rencontrons à l’entraînement, dans leur club d’athlétisme. Pourtant, le retour de troupes permanentes dans l‘île les rassure. Et la réintroduction progressive du service militaire obligatoire en Suède est une bonne chose, disent-ils, dans ce monde inquiétant.
“Avant, tout cela nous paraissait plutôt abstrait et lointain”, explique Johan Burvall, lycéen. “Mais récemment, il y a eu une attaque terroriste à Stockholm, et après cela, on a été un peu remués et on a commencé à réfléchir à ce genre de choses”.
“Gotland est un bon emplacement stratégique”, note un autre élève, Linus Örevik. “On est un peu au centre du monde! C’est pas mal, mais ce n’est pas bon pour nous, qui vivons en Suède ou à Gotland. C’est pour ça qu’on a besoin d’une force armée”. “On ne peut pas rester là à attendre que quelque chose se passe”, estime un autre de ses camarades, Tristan Cales. “Quelque chose peut se passer. Et si on veut influencer le cours des choses, le bon choix c’est de rejoindre l’armée et d’essayer d’aider le pays du mieux qu’on peut”.

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