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Riccardo Muti fait briller l'Iran à Ravenne

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Riccardo Muti fait briller l'Iran à Ravenne

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Le chef d'orchestre italien a dirigé ses musiciens et ceux de l'orchestre symphonique de Téhéran dans le cadre de la 20e édition des Routes de l'Amitié.

C’est une symbiose historique que le chef d’orchestre Riccardo Muti a offert cette année au public du festival de Ravenne. Pour leur vingtième édition, les Routes de l’amitié ont en effet relié l’Italie à l’Iran. Musiciens italiens et iraniens ont interprété ensemble Verdi à Téhéran le 6 juillet, puis à Ravenne, le 8. Des concerts événement qui ont failli ne jamais voir le jour. Le régime iranien n’a donné son feu vert qu‘à la toute dernière minute.

La musique, opium du peuple

De quoi donner des sueurs froides à celui que la presse surnomme “Riccardo le magnifique“. Le Maestro le reconnaît, “ce concert aura été, de loin, le plus risqué (des vingt dernières années). Du fait de la situation politique internationale et aussi parce que, à la révolution, la musique avait été interdite.

Nous sommes le 23 juillet 1979. L’Ayatollah Khomeini interdit toute forme de musique à la radio et à la télévision car dit-il, elle corrompt la jeunesse iranienne en la plongeant dans la léthargie et la frivolité. Des effets qu’il compare à ceux de l’opium, comme le rapporte cet article d‘époque du New York Times. L’interdiction stricte allait durer dix ans, avec toutefois des exceptions, notamment pour les chants nationalistes visant à galvaniser les troupes pendant la guerre contre l’Irak (septembre 1980-août 1988). La musique survit dans la clandestinité.

L’enseignement de la musique classique occidentale ne pourra de nouveau se faire au grand jour qu’après l‘élection du Président réformateur Khatami en 1997, avant un nouveau tour de vis sous la présidence Ahmadinejad de 2005 à 2013.

Aujourd’hui, la république des mollahs autorise les concerts sous conditions . Les femmes ne peuvent chanter devant un public mixte que si leur voix est couverte par des voix d’homme. Les femmes solistes restent interdites. Quant aux orchestres mixtes, ils sont tolérés dans la capitale.

Renaissance d’un grand ensemble

C’est le cas de l’orchestre symphonique de Téhéran, un ensemble fondé en 1937 qui a connu son âge d’or dans les années soixante, et ses heures les plus sombres sous les deux mandats du président Ahmadinedjad, qui considérait la musique classique occidentale comme satanique. Faute de financement, la formation avait finalement été dissoute en 2012.

Elu une première fois en 2013 à la présidence de la république islamique, le réformateur Hassan Rohani avait promis une plus grande liberté culturelle. Mais ses directives se heurtent à la résistance du clergé conservateur.

Quoi qu’il en soit, “il y a deux ans, l’orchestre symphonique de Téhéran et son choeur ont été rétablis ,“ rappelle Riccardo Muti, “_ et après la dernière élection présidentielle (en mai – qui s’est soldée par la réélection du Président Rohani), monsieur Rohani nous a ouvert les portes._”

Curiosité

Honey Kazerooni, violoncelliste dans les rangs de l’orchestre symphonique de Téhéran, se produisait pour la première fois hors d’Iran à Ravenne.”Je suis très heureuse de rencontrer des gens venant d’autres parties du monde avec des cultures différentes, une histoire différente, un art différent. C’est la toute première fois que je j’accompagne de l’opéra. Ce n’est pas du tout la même chose que jouer une symphonie, c’est beaucoup plus vaste, il faut écouter les chanteurs, faire attention à tout. Je dirai toujours à tout le monde que j’ai travaillé avec Maestro Muti !

Téhéran a applaudi son premier opéra depuis la révolution islamique en 2013 – il s’agissait de Gianni Schicchi, de Puccini. L’art lyrique y reste confidentiel.

Honey Kazerooni s’amuse aussi de la curiosité manifestée par les musiciens italiens sur l’Iran et la musique classique iranienne. Elle l’explique par le fait que “l’orchestre symphonique de Téhéran a toujours joué de la musique classique occidentale, alors qu’eux n’ont jamais joué de musique iranienne. Qui plus est, la peinture et l’architecture italiennes sont mondialement connues. Donc nous les connaissons mieux qu’ils ne nous connaissent !

Pas de politique

Riccardo Muti, qui a élaboré le programme du concert des Routes de l’Amitié, a fait attention de ne retenir que des airs masculins, interprétés par des chanteurs italiens, concession indispensable pour décrocher la bénédiction du ministère iranien de la Culture.

Interrogé sur ce point, le dynamique septuagénaire s’emporte : “nous ne nous mêlons pas de politique dans les pays qui nous reçoivent. Nous sommes au-dessus de ça. Je ne veux pas critiquer les raisons qui nous ont empêché de faire chanter une soprano seule sur scène. Je préfère voir le verre à moitié plein, le fait que dans l’orchestre, hommes et femmes peuvent s’asseoir côte à côte. C’est un grand pas en avant.

Honey Kazerooni se réjouit quant à elle de pouvoir vivre de son art aujourd’hui à Téhéran, où la musique n’est plus taboue. “De nos jours, il est très naturel pour des parents de faire prendre des cours de musique à leurs enfants. Quand j‘étais petite, c‘était très étrange pour moi de marcher dans la rue avec un gros instrument. Les gens me regardaient bizarrement, mais maintenant, non, ils s’y sont faits !

Riccardo Muti, lui, n’oubliera jamais l’ovation de la Salle Vahdat à Téhéran. “Le choix du programme, exclusivement Verdi, était le bon, parce que Verdi est vraiment universel. Comme l’a écrit le grand poète italien Gabriele d’Annunzio à la mort de Verdi : “ Pianse d’amor per tutti “ – “ Il pleura d’amour pour tous.”

L‘édition 2017 des Routes de l’amitié aura démontré une fois de plus la capacité de la musique à jeter des ponts vers un pays longtemps coupé du monde.