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Le Film de la Semaine : Une femme douce


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Le Film de la Semaine : Une femme douce

Ne vous fiez pas au titre, le dernier film de l’ukrainien Loznitsa n’est pas une romance, mais une plongée en enfer d’une femme à la recherche de son mari disparu dans les prisons d’une Russie où règne la loi du plus fort, de l’argent et de l’arbitraire.

On imagine que cette femme a dû être douce, mais avant. Avant que son mari ne soit emprisonné. Avant que les colis qu’elle lui envoie ne lui reviennent systématiquement. Avant qu’elle entreprenne un long voyage pour lui remettre en main propre quelques boîtes de conserves et de biscuits pour, pense-t-elle naïvement, améliorer son quotidien. Oui, cette femme a dû être douce, mais lorsque le film commence elle est dépossédée de tout, y compris de son nom : on ne saura jamais comment notre héroïne s’appelle. C’est une femme russe abandonnée et anonyme, ne comptant plus pour personne.

Loznitsa nous embarque donc en enfer, là où la vie humaine ne compte pas plus qu’une cartouche de cigarettes ou une tournée de vodka frelatée. Cette femme douce va faire son chemin de croix avant de se retrouver au purgatoire : nous traverserons les plaines puis steppes désolées et monotones de la Russie, en bus et en train pour arriver au milieu de nulle part, dans une bourgade où tout s’organise autour d’un centre pénitentiaire qui fait vivre la faune locale, matons, policiers, logeurs véreux, proxénètes, drogués et alcooliques. La lie de la société qui survit d’expédients et se nourrit de la misère de son prochain. Et la prochaine sera cette femme sans nom, interprétée par Vasilina Makovtseva, mutique une bonne partie du film, mais qui fait passer dans son jeu et dans son regard toute la fatalité et l’acceptation de son sort, mais aussi cette force vitale qui la poussera à ne jamais abandonner sa quête. Mais jamais le misérabilisme ou l’apitoiement ne prennent le dessus, et c’est bien là la force du film : ne pas jouer sur le pathos, mais montrer sans ambages la laideur du monde et des gens. L’enfer est bien ici, sur terre, et il est finalement supportable. Adapté librement du roman de Fiedor Dostoïevski, le film est d’abord un grand film politique en forme de réquisitoire.

De Gogol à Poutine, une humanité en péril

La plus grande partie du film est traitée de manière réaliste, on découvre dans les pas de cette femme la géographie des lieux et les cœurs de pierre qui les habitent. La dernière partie du film est au contraire aux antipodes de tout naturalisme, et le cinéaste nous fait basculer dans un monde fantasmagorique et baroque, sorte de rêve surréaliste en forme de banquet où notre héroïne va être confrontée à tous ceux qui ont croisé son chemin jusqu’à lors. A travers les personnages de ce banquet mystérieux, c’est un condensé de l’histoire de la Russie qui défile sous nos yeux, des mystiques gogoliens aux bolchéviques, en passant par les oligarques, les corrompus ou les bigots orthodoxes, la comédie humaine –ou plutôt la tragédie russe- se joue sous nos yeux. Sergei Loznista ayant la double nationalité ukrainienne et biélorusse, deux ex-pays frères, vous pouvez imaginer combien l’apothéose finale est une vision schizophrénique : la folie du monde dans les yeux d’une femme douce.

Frédéric Ponsard


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