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Les défis sociaux du prochain gouvernement allemand

Avec trois spécialistes allemands, nous parlons inégalités et immigration. Autant de défis qui attendent le prochain gouvernement de Berlin.

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Les défis sociaux du prochain gouvernement allemand

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Quels défis devra relever le prochain gouvernement allemand ? D’après nos trois invités de cette édition de The Global Conversation, la lutte contre la pauvreté, l’intégration des migrants et la promotion des femmes dans le monde du travail devraient faire partie des propriétés sociales de l‘équipe dirigeante qui sera désignée à l’issue des législatives du 24 septembre.

À quelques jours des élections législatives, nous vous proposons de balayer dans cette édition spéciale de The Global Conversation, les questions sociales les plus brûlantes pour le gouvernement fédéral qui sera formé après le scrutin. En Allemagne, on reproche à ceux qui critiquent les déficits de se plaindre de problèmes de riches. L‘économie allemande est prospère, le taux de chômage est le deuxième plus faible de l’Union européenne. Mais le nouveau gouvernement aura de quoi faire s’il veut combler l‘écart entre riches et pauvres, réduire les inégalités hommes – femmes au travail et intégrer des centaines de milliers de migrants.

La délicate intégration des migrants

“Nous y arriverons”, a dit Angela Merkel en 2015 quand elle a ouvert les portes de son pays à un million de réfugiés. Une décision saluée et critiquée.
La tâche est-elle trop lourde pour l’Allemagne ? Ou saura-t-elle faire face puisqu’elle est une terre d’immigration depuis longtemps ?

Selon l’auteure et militante Jagoda Marinić que nous avons interrogée à Heidelberg où elle dirige l’International Welcome Center, l‘été 2015 était celui de la “solidarité”. “Tout d’un coup, en Allemagne, on a découvert ces images de gens qui fuyaient et notre pays s’est comporté de manière tout-à-fait exemplaire à ce moment-là, souligne-t-elle avant de préciser : Selon moi, il faut que le gouvernement ne laisse pas disparaître ce climat positif, qu’il soutienne ceux qui y ont contribué et qu’il le fasse perdurer à l’avenir.”

Mais les choses ne sont pas si simples : dans un récent sondage, 86% des personnes interrogées ont dit être préoccupées par l’immigration. Jagoda Marinic avance une explication : “On a dit [aux Allemands] pendant des décennies [ndlr : notamment sous les mandats d’Helmut Kohl de 1982 à 1998] que les immigrés sont ‘les étrangers’ et que leur présence était simplement tolérée et de fait, ces personnes ne se sont pas intégrées," dénonce-t-elle.

La militante poursuit en évoquant le fossé qui se creuse entre riches et pauvres dans le pays. “D’un côté, on dit qu’on a besoin de travailleurs qualifiés et de l’autre, on voit que des jeunes ne trouvent pas de place d’apprentissage, que des gens n’arrivent pas à se sortir du chômage de longue durée, que ceux qui ont plus de 50 ans ont du mal à décrocher un emploi. (…) Tant qu’une bonne part de la population ne se sentira pas sécurisée dans sa vie personnelle, cela aboutira à un rejet des réfugiés,” estime-t-elle.

Que cache la réussite économique de l’Allemagne ?

On qualifie souvent l’Allemagne de championne du monde de l’export, de locomotive de la conjoncture européenne ou encore d‘élève modèle de l’Europe. L‘économie allemande tourne bien et cela devrait durer d’après l’Office fédéral allemand de la statistique. Dans le même temps, les inégalités et la pauvreté augmentent en Allemagne.

Président de l’institut économique IFO à Münich, Clemens Fuest qui d’après le journal allemand “Frankfurter Allgemeine Zeitung”, est l‘économiste le plus influent d’Allemagne salue les bons résultats allemands en matière de chômage : “Sur les emplois créés en Allemagne, ce sont pour des millions d’entre eux, des activités à temps plein, ce ne sont pas que des emplois précaires et le nombre de demandeurs d’emploi s’est réduit de moitié.” Il conteste par ailleurs, “l’affirmation selon laquelle il y aurait aujourd’hui, plus de personnes à faibles revenus. C’est faux,” insiste-t-il en estimant qu’il s’agit d’une réussite même si celle-ci a un prix : “Les salaires les plus bas ont augmenté plus lentement que ceux des travailleurs hautement qualifiés,” reconnaît-il.

Au sujet de la hausse de la pauvreté dans le pays, il estime que “les critiques à l‘égard des réformes Hartz [ndlr : menées sous le mandat de Gerhard Schröder] ne sont pas justifiées parce qu’elles ne tiennent pas compte de cette question : “Quelle aurait été l’alternative si nous ne les avions pas faites ?” Nous aurions encore sûrement cinq millions de demandeurs d’emploi,” assure-t-il.

Selon l‘économiste, les chantiers qui attendent le nouveau gouvernement allemand concernent “premièrement, l’Europe et l’avenir de l’Union monétaire européenne parce qu’elle n’est pas stable sur la durée. Deuxièmement, nous allons faire face dans les dix ans à un profond bouleversement démographique et nous n’y sommes pas vraiment préparés,” estime-t-il. “L’immigration ne sera pas importante au point de compenser le bouleversement démographique, nous n‘échapperons pas à ce problème,” assure-t-il.

Inégalités hommes-femmes au travail : “Il faut agir !”

Cela peut sembler paradoxal qu’en Allemagne, économie prospère, pays riche et très développé, les femmes soient confrontées à des inégalités dans le monde professionnel. D’après une étude de l’OCDE, les hommes continuent d’apporter en moyenne, 75% du revenu familial.

Jutta Allmendinger, présidente de l’institut des sciences sociales WZB à Berlin, nous donne son point de vue. “En Allemagne, nous faisons des discours sur la parité et nous nous donnons des objectifs, dit-elle, mais quand on regarde ce qui se passe, par exemple quand il s’agit d‘élever les enfants, de s’occuper de proches, des différences de salaires et de la présence de femmes aux plus hautes fonctions, cela ne se traduit pas dans les faits.”

D’après une enquête d’Eurostat, les Allemandes gagnent environ 22% de moins que leurs collègues masculins, indique notre journaliste Andrea Büring. “C’est même pire car les 22% ne s’appliquent qu’au salaire horaire, fait remarquer Jutta Allmendinger. Les femmes travaillent beaucoup moins que les hommes : c’est pour cela qu’elles touchent à peine la moitié du salaire des hommes que ce soit par mois, par an ou sur toute la durée de la vie active quand on tient compte des temps partiels et de cet écart de 22% et leur situation s’aggrave quand elles prennent leur retraite,” précise-t-elle.

Enfin, la présidente de WZB se méfie des mesures qui visent à adapter le marché du travail à la vie familiale : “Cela les aide à travailler, mais cela ne les aide ni à faire carrière, ni quand il s’agit d’aboutir à une répartition plus équilibrée des tâches domestiques. De ce point de vue, poursuit-elle, il nous faut des entreprises qui encouragent la carrière des femmes et garantissent des conditions de travail compatibles avec la vie familiale. Il y a beaucoup à faire de ce point de vue, en particulier pour ce qui concerne les structures pour les enfants : c’est un problème urgent en Allemagne car le plus souvent, les enfants ne sont pas accueillis à l‘école sur toute la journée,” insiste-t-elle.

Le tournage de l‘émission a été en partie réalisé avec l’aide de la société de navigation fluviale BWSG.