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Des travailleurs détachés et exploités

En pleine négociation européenne sur l'avenir de leur statut, notre reporter a rencontré des travailleurs détachés roumains victimes d'abus.

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Des travailleurs détachés et exploités

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Quel avenir pour les travailleurs détachés dans l’Union européenne ? La France est aux avant-postes pour réformer leur statut, notamment réduire la période pendant laquelle ces salariés peuvent remplir une mission dans un autre Etat membre tout en payant des contributions sociales dans leur pays d’origine. Des négociations sont en cours à l’approche de la rencontre des ministres européens du Travail le 23 octobre.
Au-delà des considérations politiques, la réglementation qui est actuellement en vigueur n’est pas toujours respectée : il existe de nombreux abus comme l’a constaté notre reporter Hans von der Brelie en Roumanie auprès de travailleurs détachés victimes d’intermédiaires peu scrupuleux.

C’est le lot de centaines de milliers de travailleurs détachés dans l’Union européenne : faire des allers-retours entre leur pays d’origine et l’ouest de l’Europe où ils occupent souvent des emplois faiblement rémunérés dans des conditions précaires.

Alexandru Spalatelu nous accueille chez lui dans son village en Roumanie. Il nous raconte sa dernière expérience en tant que travailleur détaché sur un chantier à l’aéroport de Francfort. Pendant les deux premiers mois, il a touché la moitié de son salaire qui lui avait été promis et plus rien, les six mois suivants.

“Ils nous donnaient un peu d’argent de poche pour acheter à manger : au début, c‘était 30, 40 ou 50 euros par jour à partager avec cinq collègues et ensuite, ce n‘était plus que 10 euros par jour pour nous tous, précise-t-il. On travaillait 14, 16 ou 20 heures par jour ; parfois, on commençait à 7h le matin et on finissait à 1h du matin, dit-il. On se disait qu’on devait finir ce qu’on avait commencé et puis il y avait l’argent : on pensait que si on travaillait plus et plus longtemps, on serait mieux payé : cela n’a pas été le cas,” déplore-t-il.

Non-respect du salaire minimum

Nous retrouvons Alexandru Spalatelu quelques heures plus tard en pleine conversation sur internet. Il a reçu l’aide de la Confédération allemande des syndicats et de son antenne dédiée aux travailleurs étrangers – migrants ou détachés pour mener une action en justice.

Alexandru veut faire valoir ses droits auprès des multiples intermédiaires qui l’ont fait travailler à Francfort : il avait été embauché pour le compte d’une grande entreprise allemande, par un sous-traitant lié à un mafieux serbe via une autre société.

“Monsieur Spalatelu et ses collègues ont été escroqués par leur employeur : ils n’ont pas été payés, explique Letitia Matarea-Türk de l’antenne de la Confédération. Dans le cas de Monsieur Spalatelu et de quatre de ses collègues, ce sont 55.000 euros qui auraient dû être versés.”

Hans von der Brelie, euronews :
“Comment des employeurs peuvent-ils arnaquer des gens comme Monsieur Spalatelu ? Comment marche leur combine ?”

Letitia Matarea-Türk :
“Le plus souvent, les employeurs ne paient pas le salaire minimum légal du pays dans lequel ils opèrent ou ne tiennent pas compte des normes sur les niveaux de salaire. Ou alors, ils enlèvent arbitrairement une partie de la paie.”

Hans von der Brelie :
“Que faudrait-il faire au niveau de l’Union européenne pour empêcher ces agissements ?”

Letitia Matarea-Türk :
“Il devrait y avoir des limites dans le transfert des missions quelle que soit la branche d’activité. Le nombre de sous-traitants opérant en cascade devrait être limité et contrôlé. On constate que ce business de la sous-traitance se développe partout et qu’il laisse la porte ouverte à l’exploitation des travailleurs étrangers.”

Le service de Letitia Matarea-Türk suit 6000 plaintes de travailleurs migrants et détachés chaque année.

Malgré sa mauvaise expérience, Alexandru qui a passé plus de vingt ans dans d’autres pays – en Jordanie, Grèce et Allemagne – s’apprête à partir en Italie, toujours en tant que travailleur détaché.

Nous lui demandons quel message il voudrait faire passer à la Commission européenne. “Interdisez les sociétés fantômes en Allemagne comme ailleurs, lance-t-il. Elles font venir des gens de l‘étranger et les exploitent comme des esclaves, qu’ils soient bulgares, roumains ou autres, et les autorités des pays où ces sociétés exercent doivent contrôler ce qu’elles font et leur demander : “Avez-vous touché l’argent que l’entrepreneur principal vous devez ? Avez-vous payé vos salariés ? Si oui, vous pouvez continuer votre business ; si non, vous devez l’arrêter,” assure-t-il.

En Italie, Alexandru devrait occuper une place de chauffeur pour transporter des matériaux de construction entre Rome et Milan. Il n’a pas de contrat écrit. Il part sur une promesse, encore une fois, faute de trouver mieux dans sa région d’origine en Roumanie.

“On vivait à dix dans une pièce”

Autre parcours : celui d’un jeune Roumain de 22 ans, de retour dans son pays auprès de sa compagne et de son bébé. Il a tenté sa chance en Allemagne dans une grande entreprise de livraison de colis par le biais – là encore – d’un sous-traitant. Sa journée de travail démarrait à 4h30 du matin et se finissait à 9h du soir. Et d’autres choses laissaient à désirer.

“D’après les plaques d’immatriculation des camionnettes, elles étaient roumaines, raconte Alexandru Crisan. Je ne savais pas si elles étaient assurées ou non, mais ce que je savais, c’est que moi, je n‘étais pas assuré et j’ai été vraiment surpris quand j’ai vu que les camionnettes étaient en mauvais état : le frein à main ne fonctionnait pas, les vitesses non plus et en plus, je n’avais pas d’assurance pour moi-même,” dénonce-t-il.

Alexandru évoque une autre expérience pénible quand il est parti en Allemagne grâce à un intermédiaire qui l’avait mis en relation avec un sous-traitant italien pour démolir d’anciens baraquements militaires.

“On était hébergé à dix dans une seule pièce, on était deux à se partager un lit simple et dans le grand lit, on était sept, indique-t-il. C‘était tellement petit qu’on devait s’entendre entre nous quand un voulait se lever ou changer de position dans le lit la nuit, on devait tous changer de position en même temps,” précise-t-il.

“Ils sont recrutés dans des conditions que personne ne comprend”

Témoin de ces mauvaises expériences, Erich Mocanu, ancien détective privé roumain, se présente comme l’ange gardien de ses compatriotes en difficulté à l‘étranger, en particulier en Allemagne.

Ce jour-là, il vient rencontrer le jeune Alexandru Crisan et Ciprian Dehelean. Tous deux se sont heurtés à une même réalité : des managers qui frappent les membres de leur équipe, des travailleurs qui ne sont pas rémunérés ou qui doivent payer des frais sur leur tenue de travail, des commissions à des intermédiaires.

Ciprian montre ce qu’il a noté quand il était employé dans un abattoir bavarois. Après avoir lu ses notes, notre reporter Hans von der Brelie s‘étonne : “C’est de la folie ! Ciprian a travaillé 19 heures non-stop dans cet abattoir à récupérer les boyaux des animaux abattus, cela ressemble à de l’esclavage, je ne comprends pas qu’une telle chose puisse se produire en 2017.

“C’est possible parce que les travailleurs roumains sont recrutés dans des conditions que personne ne comprend, fait remarquer Erich Mocanu. Le plus gros problème, ce sont les sous-traitants parce que personne n’arrive à savoir qui dans le personnel, travaille où et quand,” s’indigne-t-il.

Hans von der Brelie :
“Comment fonctionne ce système frauduleux de sous-traitants ?”

Erich Mocanu :
“Des employeurs véreux peuvent éviter de payer des charges en Allemagne en enregistrant leurs ouvriers sur la liste des employés d’une autre société, notamment en les enregistrant en Roumanie et en leur donnant le salaire minimum roumain plutôt que celui en vigueur en Allemagne.”

En nous présentant un document, il poursuit : “C’est un contrat établi par un sous-traitant qui travaille pour une société de livraison de colis allemande. Ce contrat respecte la réglementation roumaine : 8 heures de travail par jour, 1450 Leus par mois : à peu près 300 euros. Son dirigeant est à la tête de deux sociétés : une est basée en Allemagne, l’autre en Roumanie : en Allemagne, il signe les contrats avec les entreprises principale et en Roumanie, il recrute le personnel ; comme cela, aucune taxe n’est versée en Allemagne, ni aucune cotisation sociale, ni aucune cotisation retraite.”

“Tout le monde touche de l’argent dans cette histoire”

Nous retrouvons Ciprian Dehelean. Lors de sa mission dans un abattoir bavarois, ses mains se sont infectées malgré ses gants, avec les sucs issus des carcasses. Il n’avait ni contrat, ni papiers, ni assurance, mais un badge d’accès frauduleuse. “J’avais un badge d’accès, donc j’entrais dans l’usine avec, explique-t-il. Mais il n‘était pas à mon nom, il était au nom d’autres personnes, de gens qui ne travaillaient plus sur place depuis quelque temps et quand je suis parti de cette usine, les gens qui sont arrivés après moi ont utilisé ce même badge, poursuit-il. C’est de la faute de l’employeur allemand parce qu’il accepte ces intermédiaires douteux qui lui apportent de la main-d’oeuvre de manière non officielle ; tout le monde touche de l’argent dans cette histoire : l’employeur touche sa part, les intermédiaires aussi… Ils nous manipulent, nous les ouvriers, dénonce-t-il, pour qu’ils puissent toucher une commission sur notre dos… Ce n’est pas normal !”

Malgré tout, en l’absence de perspectives dans son pays, Ciprian est déterminé à repartir sur des chantiers en France ou dans des champs de pommes en Italie.

Insiders: Posted workers from Romania