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Au Pakistan, pas de répit dans les "crimes d'honneur"

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Au Pakistan, pas de répit dans les "crimes d'honneur"

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Le meurtre pour l’“honneur” d’une jeune starlette par son frère à l‘été 2016 avait ébranlé le Pakistan. Mais plus d’un an plus tard et malgré une nouvelle loi censée éradiquer ce fléau, des centaines de Pakistanaises ont à leur tour été assassinées.

Qandeel Baloch, jolie brune aux lèvres pulpeuses, parfois comparée à Kim Kardashian, était idolâtrée par des milliers de jeunes pour sa liberté de ton à l‘égard des tabous sur les réseaux sociaux. Et décriée pour la même raison par les conservateurs.

“Bien sûr que je l’ai étranglée”, avait fièrement assumé son frère deux jours après le crime, lors d’une conférence de presse organisée par la police.

“Je n‘éprouve aucun état d‘âme pour ce que j’ai fait”, elle avait un comportement “complètement intolérable”, avait-il ajouté en allusion aux photos, vidéos et commentaires que la jeune femme aimait à publier en ligne et jugées provocantes dans ce pays de culture patriarcale.

L’onde de choc provoquée par l’affaire avait poussé les autorités pakistanaises à faire voter, trois mois après les faits, une loi punissant sévèrement les auteurs de crimes d’honneur, dont la plupart échappaient jusqu’alors à la justice.

Du fait d’une disposition controversée du droit islamique, les familles pouvaient en effet “pardonner” (la Qisas, ou “l’argent du sang”) aux meurtriers, souvent des proches, en échange du versement d’une somme compensatoire (la Diyat, ou rétribution).

Mais un an après la loi, “rien n’a changé”, tempête Benazir Jatoi, une avocate travaillant pour la fondation indépendante Aurat, qui promeut les droits des femmes. Même après son passage, “la Haute court de Peshawar a acquitté à deux reprises un homme accusé de crime d’honneur”, dit-elle, interrogée par l’AFP.

D’après la Commission des Droits de l’Homme du Pakistan, un organisme indépendant, au moins 280 de ces meurtres ont été commis (à une écrasante majorité contre des femmes) entre octobre 2016 et juin 2017. Un chiffre vraisemblablement sous-estimé.

Car si la nouvelle loi punit de perpétuité le crime d’honneur, elle laisse au juge le soin de déterminer si un meurtre était lié, ou non, à “l’honneur” de son auteur. Qui peut alors invoquer un autre motif et se voir encore pardonné par la famille de la victime, observe le Dr Farzana Bari, cheffe du département d‘étude des genres à l’université Quaid-i-Azam d’Islamabad.

La police encourage aussi fréquemment les deux parties à s’accorder sur “l’argent du sang”, court-circuitant le système judiciaire pakistanais, par ailleurs engorgé.

- “Innocent” –

“La loi ne sera appliquée que lorsque les tribunaux fonctionneront”, soupire Asma Jehangir, une avocate des droits de l’Homme très connue au Pakistan.

Car même lorsque l’Etat s’engage pour faire appliquer la loi, la justice avance au ralenti. Un an après le meurtre de Qandeel Baloch, et malgré les aveux du frère, le procès se fait toujours attendre.

Ce délai a permis de faire évoluer la position du père, dans un premier temps réfractaire à toute absolution de son fils. “Je veux qu’il rentre à la maison”, a récemment déclaré Mohammad Azeem à l’AFP. “Mon fils est innocent”.

Mais dans ce cas hors norme, l’Etat pakistanais a pris la précaution de se déclarer “héritier” de la victime afin que le meurtrier ne puisse être libéré, même s’il est “pardonné” par sa famille.

La question des crimes d’honneur, qui puisent leurs origines dans les normes sociétales en vigueur en Asie du sud, dépasse pourtant le strict cadre judiciaire, note l’avocate Benazir Jatoi.

Des femmes pakistanaises ont été abattues, poignardées, lapidées, brûlées, étranglées… pour avoir simplement refusé un mariage arrangé, mais les Pakistanais accepteront d’un homme qu’il ait violé, observe un policier gradé, qui a participé à des enquêtes sur des crimes d’honneur.

“Quand une femme est soupçonnée d’avoir une liaison, c’est une honte impardonnable pour la famille. (…) Mais les gens vont faire preuve de sympathie et même faire l‘éloge des hommes qui tuent leurs femmes pour leur soi-disant honneur”, s‘étrangle-t-il.

Parfois, les meurtriers sont aussi des femmes. Un mois avant l’assassinat de la starlette Baloch, une jeune professeure de Lahore, Zeenat Bibi, avait été tuée par sa mère pour s‘être mariée à la personne de son choix.

En tant que société, la Pakistan a été incapable de dépasser le concept d’“honneur”, déplore Me Jatoi.

Et d’affirmer: “c’est seulement quand nous condamnerons leurs actes que nous arrêterons de voir des meurtriers se vanter d’avoir tué une femme qui avait enfreint un code d’honneur dépassé, arbitraire et patriarcal, dont personne ne connaît véritablement les règles”.

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