DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Les dirigeants serbe et albanais ont l'Union européenne en ligne de mire

Vous lisez:

Les dirigeants serbe et albanais ont l'Union européenne en ligne de mire

Taille du texte Aa Aa

À l'approche ce jeudi 17 mai du sommet Union européenne - Balkans occidentaux à Sofia en Bulgarie, nous consacrons une édition spéciale de Global Conversation, au Premier ministre albanais Edi Rama et au président serbe Aleksandar Vučić.

Nous faisons le point avec eux sur l'avancée de leur pays respectif sur le chemin de l'adhésion à l'UE. Tous deux estiment avoir apporté les preuves des efforts qui leur étaient demandés. Mais même si Belgrade qui a entamé les négociations en 2014 a une longueur d'avance sur Tirana, il leur reste notamment à mieux lutter contre le crime organisé dans le cas de l'Albanie et à régler la question du Kosovo pour la Serbie.

Edi Rama : "En 2025, nous pourrons tous être prêts si nous travaillons dur"

Comme l'ex-république yougoslave de Macédoine, l'Albanie a obtenu le feu vert de Bruxelles pour entamer les négociations d'adhésion à l'Union européenne. Mais ce jeudi 17 mai, ces deux pays doivent encore discuter des dossiers en suspens avec les 28 lors d'un sommet à Sofia. Voyons dans quel état d'esprit se trouve Edi Rama avant ce rendez-vous.

Efi Koutsokosta, euronews :

"La Serbie et le Monténégro qui sont considérés comme les mieux placés pour l'adhésion à l'Union pourraient la rejoindre en 2025. C'est une date indicative. D'après vous, quand l'Albanie pourra-t-elle faire pareil ?"

Edi Rama, Premier ministre albanais :

"Aujourd'hui, la Serbie et le Monténégro sont en train de négocier, c'est pour cela qu'ils ont de l'avance sur nous dans ce processus. Mais 2025, c'est une date à laquelle nous pourrons tous être prêts si nous travaillons dur et que nous faisons ce qu'il faut."

Efi Koutsokosta :

"Avez-vous besoin d'une date précise pour encourager vos concitoyens à appliquer toutes les réformes nécessaires ?"

Edi Rama :

"Non, nous n'avons pas besoin de date précise de ce point de vue. Nous devons ouvrir les négociations en juin, c'est suffisant. Et nous ne voulons rien d'autre, simplement ouvrir les négociations et pour l'Europe, cela ne coûte rien, aucun centime n'est dépensé.

Pour nous, c'est une question de vie ou de mort dans le sens où l'ouverture des négociations, cela signifie que nous sommes enfin dans l'avenir et non plus dans le passé."

Edi Rama : "Nous avons fait ce qui nous était demandé pour pouvoir ouvrir les négociations"

Efi Koutsokosta :

"Mais il y a d'autres défis évoqués par l'Union. M. Juncker a récemment dit que le crime organisé est toujours présent et qu'il ne veut pas importer ce genre de problématique en Europe."

Edi Rama :

"Premièrement, nous n'avons pas attendu que le président Juncker ou qui que ce soit d'autre à l'étranger nous dise que nous devons mener une lutte acharnée contre le crime organisé et la corruption et agir dans de nombreux autres domaines.

Les choses sont claires : nous avons fait ce qui nous était demandé pour pouvoir ouvrir les négociations. Et la machine de la Commission qui est vraiment une machine très lourde avec des experts qui se concentrent sur des faits et non sur des 'fake news' nous a donné une recommandation positive sans condition.

À partir de là, répartir les pays entre ceux où le crime organisé serait présent et ceux où il serait inexistant, c'est un peu tiré par les cheveux. S'il y a un crime organisé européen, c'est bien qu'il est interconnecté et que nous devons le combattre ensemble."

Efi Koutsokosta :

"Parlons des défis internes que vous devez relever et en particulier, d'une question très sensible pour l'Union européenne : la liberté de la presse. Récemment, un rapport de Reporters sans frontières évoquait le sort des journalistes dans votre pays. 80% des journalistes interrogés ont confié leurs craintes sur leur avenir et dit "être confrontés à des insultes", je cite, "de la part d'Edi Rama" qui a qualifié les journalistes d' 'ordures', de 'poison' et d' 'ennemis publics'. Est-ce ainsi que vous voyez les journalistes de votre pays ?"

Edi Rama :

"[il hésite] Ce n'est pas mon habitude de rejeter d'un bloc ce que des sources médiatiques peuvent dire. Mais quand je dis 'ordure', c'est la manière albanaise de dire 'fake news'. En fait, mes propos sont mal traduits de l'albanais.

Donc je n'ai jamais insulté un journaliste personnellement, directement. Bien sûr, j'exprime mon opinion sur ces médias 'poubelle' et il y en a beaucoup aujourd'hui un peu partout dans le monde. S'ils ont le droit de dire ce qu'ils pensent, alors moi aussi."

Efi Koutsokosta :

"Mais ce même rapport estime aussi que les normes réglementaires sont manipulées pour servir les intérêts du gouvernement."

Edi Rama :

"Cela n'a aucun sens non plus. Mais je ne veux pas parler de cela. C'est toujours suspect quand vous entendez un Premier ministre, un président ou un politicien dire que les médias mentent. Mais c'est aussi vrai que les médias mentent beaucoup de nos jours. Donc, c'est un problème.

Et je respecte absolument la solidarité qu'il peut y avoir entre les médias et Reporters sans frontières ou qui que ce soit d'autre. Ils font leur travail, moi je fais le mien."

Edi Rama : "De nombreuses conditions préalables à la mise en place d'une présidence commune à nos deux pays"

Efi Koutsokosta :

"Il y a de nombreuses minorités albanaises dans les Balkans, en dehors de l'Albanie. Vous voyez-vous comme le chef de tous les Albanais ?"

Edi Rama :

"En vertu de notre Constitution, nous avons l'obligation de protéger les Albanais à l'étranger, partout où ils se trouvent.

Mais dans le même temps, je crois que les Albanais n'ont jamais été dans une meilleure situation qu'aujourd'hui, là où ils vivent. Au Kosovo, ils ont leur propre Etat désormais. En République de Macédoine, ils participent à une véritable révolution avec un changement d'approche à l'égard de la langue albanaise et des Albanais. Dans le sud de la Serbie, j'espère que leurs conditions de vie vont s'améliorer notamment parce que les Serbes du Kosovo sont plutôt bien considérés et ce de mieux en mieux."

Efi Koutsokosta :

"Mais vous avez récemment suggéré que vous pourriez un jour, avoir une présidence commune avec le Kosovo. Ce qui a suscité de nombreuses réactions."

Edi Rama :

"Je suis désolé pour les réactions que cela a déclenchées, mais ce n'était pas censé être une déclaration bouleversante. C'était censé être une vision imaginaire que j'ai évoquée lors de circonstances très particulières, à savoir le dixième anniversaire de l'indépendance du Kosovo et c'était devant le Parlement du Kosovo.

Et ce que j'ai dit, c'est qu' 'il y a vingt ans, c'était inimaginable et si quelqu'un avait parlé de l'indépendance du Kosovo, cela aurait créé des remous dans le monde entier. Aujourd'hui, nous en sommes là et que va-t-il se passer dans vingt ans ?'

Et avant de dire : 'Pourquoi n'aurions-nous pas un président pour nos deux pays ?', j'ai dit que le dialogue avec la Serbie devrait se conclure par un succès, les Albanais et les Serbes devraient avoir rejoint l'Union européenne. Donc, j'ai posé de nombreuses conditions préalables à la mise en place d'une présidence commune à nos deux pays."

Edi Rama : "J'ai un rêve plus grand : celui d'une Europe plus grande avec les Albanais en son sein"

Efi Koutsokosta :

"Regrettez-vous vos propos aujourd'hui ?"

Edi Rama :

"Non."

Efi Koutsokosta :

"Mais excluez-vous le grand projet d'unification de tous les Albanais dans l'avenir ?"

Edi Rama :

"Non. J'ai toujours dit que mon rêve, c'est de nous réunir sous le drapeau de l'Union européenne et je n'ai jamais rêvé d'une 'Grande Albanie' parce que j'ai un rêve plus grand : celui d'une Europe plus grande avec les Albanais en son sein."

Efi Koutsokosta :

"Certains affirment que le projet d'élargissement de l'Union européenne a été relancé du fait de la présence jugée trop forte des Russes, mais aussi des Turcs et des Chinois dans la région. Pensez-vous que ces pays pourraient se servir de cette région pour déstabiliser l'Union ?"

Edi Rama :

"Oui. Il y a un espace qui doit être comblé. Et c'est un espace qui appartient à l'Europe et à l'Union européenne. Donc l'Union européenne doit prendre ses responsabilités à l'égard de cet espace d'un point de vue stratégique. Parce que quand il y a un vide, il est évident que d'autres essaieront de s'y installer et de le combler."

Aleksandar Vučić : "Nous déploierons d'immenses efforts pour tenter de trouver une solution à la crise du Kosovo"

La Serbie mène les négociations officielles pour rejoindre l'UE depuis 2014. Elle espère que ce sera vite chose acquise, mais des différends du passé obstruent encore l'horizon. Est-elle prête à faire des compromis ? Nous posons la question à Belgrade, au président serbe Aleksandar Vučić.

Sandor Zsiros, euronews :

"Il y a deux ans, vous avez dit dans une interview à euronews que votre pays est fatigué d'attendre l'adhésion à l'Union européenne. Dans quel état d'esprit êtes-vous aujourd'hui à l'approche de ce Sommet de Sofia ?"

Aleksandar Vučić, président serbe :

"Au cours de ces deux dernières années, l'Union européenne a encore perdu en popularité en Serbie. Malgré tout, une majorité de la population continue d'être de notre côté. L'Union européenne ne fait plus exulter nos concitoyens. Mais d'un point de vue rationnel, ils sont favorables à l'adhésion."

Sandor Zsiros :

"Dans la proposition de nouveau budget de la Commission européenne, il n'y a aucune indication sur l'adhésion de nouveaux pays à l'Union jusqu'en 2027. Donc, quand la Serbie pourra-t-elle effectivement la rejoindre selon vous ?"

Aleksandar Vučić :

"Tout d'abord, je crois que personne ne nous a jamais donné la garantie que nous ferions bien partie de l'Union européenne à l'horizon 2025.

Mais on nous a imposé comme condition que nous devions avancer principalement sur la question du Kosovo - que nous réglions notre problème avec Pristina - et puis, que nous mettions en œuvre tout le reste comme le respect de l'Etat de droit et tout ce qui nous a été demandé... Alors, nous pourrions devenir membre de l'Union en 2025.

Nous sommes sur le chemin de l'Union depuis 2000. Cela fait déjà 18 ans. C'est pour cela que nos concitoyens sont parfois épuisés. De toutes façons, il n'y a pas de meilleure solution, nous ferons ce que nous avons à faire et nous déploierons d'immenses efforts pour tenter de trouver une solution à la crise du Kosovo."

Sandor Zsiros :

"À quoi ressemblera réellement cette normalisation des relations entre Pristina et Belgrade ? On peut se poser la question car il faut rappeler que la semaine dernière, la sélection de karaté du Kosovo n'a pas eu le droit d'entrer en Serbie."

Aleksandar Vučić :

"Nous avons agi de manière tout-à-fait adéquate. Nous leur avons permis d'entrer sur notre territoire, mais sans drapeau du Kosovo, parce que pour nous, ce n'est pas un pays - et d'ailleurs, pas seulement pour nous, pour beaucoup d'autres également -.

Nous avons donné notre accord en disant : "Vous venez sans drapeau national et il n'y aura pas non plus de drapeau serbe, ni ceux des autres pays.' Nous avons dit : 'Vous pouvez participer sans hymne, ni rien.' Et ils ont répondu : 'Non, on ne peut pas accepter ça' parce qu'en réalité, ils voulaient qu'on leur interdise de venir."

Aleksandar Vučić : "Moi, je pense que le Kosovo, c'est la Serbie : suis-je en train de vous provoquer ?"

Sandor Zsiros :

"Avec le recul, c'est le même genre de provocation qui s'est produit l'an dernier quand la Serbie a acheminé vers le Kosovo, un train recouvert d'un immense drapeau serbe et d'inscriptions qui disaient : 'Le Kosovo, c'est la Serbie'. Est-ce que ce n'est pas la même chose ? Des provocations dirigées contre l'un, puis contre l'autre ?"

Aleksandar Vučić :

"Il n'y a pas de provocations réciproques. Quand vous nous dites que le Kosovo est un Etat indépendant, est-ce que c'est une énorme provocation contre la Serbie ? Et regardez : le pays dont vous êtes originaire a reconnu l'indépendance du Kosovo : est-ce que c'est une énorme provocation aujourd'hui ?

Est-ce que je devrais vous considérer vous-même comme un grand provocateur ? Simplement parce que vous avez une opinion différente de la nôtre sur le statut juridique du Kosovo ?

Nous respectons le fait qu'ils aient des opinions qui ne sont pas les nôtres sur le statut juridique du Kosovo. Et cela fait toute la différence. Et vous continuez vraiment de penser que c'était une provocation que quelqu'un écrive sur un train 'Le Kosovo, c'est la Serbie'... Eh bien, moi, je pense que le Kosovo, c'est la Serbie. Suis-je en train de vous provoquer ? Ou quoi ? Allez-vous m'arrêter ? Me tuer ?

En même temps, je suis tout-à-fait prêt à parler de compromis, à faire autant de concessions que possible, mais je ne suis pas prêt à humilier la population serbe, ni à nuire aux intérêts de la Serbie."

Aleksandar Vučić : "Pouvez-vous vraiment imaginer que nous imposions des sanctions à la Russie ?"

Sandor Zsiros :

"Autre question : pourquoi la Serbie n'applique-t-elle pas les sanctions contre la Russie ? En tant que pays candidat, vous devriez fondamentalement vous conformer aux décisions du Conseil européen."

Aleksandar Vučić :

"Pouvez-vous vraiment imaginer que nous imposions des sanctions à la Russie ? La Russie est le seul pays avec la Chine qui nous soutienne au Conseil de sécurité des Nations Unies quand nous parlons du respect de l'intégrité territoriale de la Serbie.

Qu'attendez-vous de nous ? Que nous nous coupions les deux jambes ? Puis que nous disions : 'Ok, tout va bien' et que nous admettions : 'Oui, dire que le Kosovo, c'est la Serbie', c'est une grande provocation' ?

Cela montre bien que vous aussi, vous ne vous êtes pas présentés ici en vous disant que vous deviez être neutre sur le statut du Kosovo, non.

Or, il y a cinq pays de l'Union européenne qui ne reconnaissent pas l'indépendance du Kosovo... Pourquoi ne leur dites-vous pas qu'ils sont en train de provoquer l'Europe au quotidien ?"

Aleksandar Vučić : "Y a-t-il quelqu'un qui soit plus attaqué que moi dans la presse ?"

Sandor Zsiros :

"Le New York Times a affirmé dernièrement que la Serbie se rapproche de plus en plus de l'autocratie. Et le magazine d'informations Foreign Affairs a dit que vous étiez l'autocrate préféré de l'Europe, qui apporte de la stabilité, mais qui opère..."

Aleksandar Vučić :

[l'interrompt.]

"Ces propos n'ont pas été tenus par ces magazines ou journaux, mais par des Serbes, par mes opposants politiques. Ce sont eux qui ont écrit ces articles."

Sandor Zsiros :

"Donc la Serbie peut-elle remplir les critères de Copenhague ?"

Aleksandar Vučić :

"Nous sommes prêts à discuter de tous les problèmes que les gens voient.

J'ai entendu certains dire : 'En Serbie, il va se produire des attaques et des meurtres horribles', mais en réalité, c'est ce qui s'est passé récemment en Slovaquie, à Malte et au Monténégro. Mais cela n'est jamais arrivé jusqu'à maintenant en Serbie. Avez-vous entendu dire que ce genre de chose s'est produit en Serbie ? Non. Et cela ne se produira jamais.

Mais j'ai aussi la certitude qu'il faut que nous fassions quelque chose parce qu'une partie des médias et de la société civile de Serbie est insatisfaite pour plusieurs raisons. Et je suis tout-à-fait prêt à les écouter et à voir ce qu'on peut faire pour dépasser nos opinions qui sont différentes, pour nous asseoir autour d'une table et trouver la meilleure solution possible pour tout le monde.

Mais s'il vous plaît, demain, achetez les journaux et puis, vous me direz s'il y a quelqu'un qui est plus attaqué que moi dans la presse."