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"La politique migratoire européenne n'a pas de vision à long terme"

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"La politique migratoire européenne n'a pas de vision à long terme"

"La politique migratoire européenne n'a pas de vision à long terme"
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Dans le cadre d'une édition d'Insiders consacrée aux migrations en Europe et au sort des migrants qui dans les Alpes, passent la frontière franco-italienne parfois au péril de leur vie, nous faisons le point avec Yves Pascouau, spécialiste de l'immigration, chercheur senior associé à l'Institut Jacques Delors et chercheur à l’Université de Nantes où il est titulaire de la Chaire Schengen créée dans le cadre du programme Alliance Europa.

Il regrette que les Etats membres n'aient pas d'approche à quinze, vingt ou vingt-cinq ans en la matière. Selon lui, ils restent divisés sur une révision du règlement Dublin et n'ont pas encore de réponse adaptée à l'égard des réfugiés climatiques.

Sophie Claudet euronews :

"On ne peut pas véritablement parler de politique d'immigration européenne harmonisée, peut- être par manque de solidarité entre les Etats membres ou parce qu'il y a des divisions politiques. Y a-t-il moyen de remédier à ce problème ?"

Yves Pascouau, chercheur senior associé à l’Institut Jacques Delors et spécialiste des politiques européennes et nationales d'immigration :

"Le problème essentiel de la politique européenne - à l'image des politiques nationales -, c'est qu'il n'y a pas de vision à long terme. Aujourd'hui, les Etats membres et l'Union européenne réagissent à des situations sans se positionner dans le long terme pour poser des objectifs, établir des scénarios et envisager les mesures et actions à mettre en œuvre en vue d'atteindre ces objectifs pour des périodes relativement longues qui peuvent être de quinze, vingt ou vingt-cinq ans et cette vision politique est absente."

"Des divisions profondes entre Etats membres sur une révision du règlement Dublin"

Sophie Claudet :

"Les accords de Dublin vont être révisés. Que peut-on attendre de cette réforme ?"

Yves Pascouau :

"Le prochain Conseil européen - c'est-à-dire la réunion des chefs d'Etat et de gouvernement de juin 2018 - devra donner un ensemble d'orientations sur la poursuite de la modification du règlement Dublin. Or aujourd'hui, nous sommes dans une situation de blocage - si ce n'est - de division entre les Etats membres de l'UE entre ceux qui demandent plus de solidarité et ceux qui refusent d'accorder plus de solidarité.

Or le règlement Dublin, c'est véritablement une question de solidarité : comment aider les Etats membres qui sont en première ligne comme la Grèce et l'Italie à alléger leur système d'asile ? Et sur ce terrain, il y a encore des divisions profondes entre les Etats membres et il n'est pas certain à l'heure actuelle que l'on arrive à obtenir un accord des chefs d'Etat et de gouvernement sur une révision de Dublin."

"Sans cadre juridique, les personnes qui fuient la misère resteront dans le domaine de la faveur des Etats"

Sophie Claudet :

"Parlons de cette distinction qui est faite entre migrants économiques et politiques pour filtrer les demandeurs d'asile. Cette distinction est-elle pertinente ?"

Yves Pascouau :

"Les catégories juridiques sont ce qu'elles sont. Les personnes qui peuvent prétendre à l'asile - ou ce qu'on appelle plus généralement, la protection internationale - sont celles qui fuient avec raison, des persécutions : donc, les personnes qui par exemple, fuient un conflit armé sont celles qui normalement, pourront bénéficier d'une protection internationale, de l'asile.

Les personnes qui n'entrent pas dans cette catégorie font partie d'une catégorie beaucoup plus large qui est celle du bon vouloir - si on peut s'exprimer ainsi - des Etats de les accueillir ou pas. Et en réalité, les distinctions existent sur ce fondement et tant qu'il n'y aura pas de cadre juridique pour permettre aux personnes qui fuient des conditions de misère d'être protégées, alors celles-ci resteront dans le domaine de la faveur des Etats."

"La question des réfugiés climatiques sera à l'agenda politique pendant de nombreuses années encore"

Sophie Claudet :

"On peut dire qu'il y a quand même des limites dans les distinctions que font certains Etats. L'Irak par exemple est considéré globalement comme une zone 'secure' par de nombreux pays européens alors que ce n'est pas vraiment la réalité. Pareil pour l'Afghanistan. Mais c'est un autre débat.

Pour conclure, parlons des tendances migratoires à venir. On parle beaucoup des réfugiés climatiques, il y en a déjà en réalité. Est-ce que l'Europe se prépare ? Est-elle consciente du fait qu'il y aura un afflux de réfugiés climatiques ?"

Yves Pascouau :

"Est-ce que l'Europe s'est mise en ordre de marche pour pouvoir prendre en considération et 'adresser' - comme on dit en anglais - cette question, ce n'est pas encore tout à fait certain. Cela étant dit, il y a toute une série de rapports - et notamment un rapport de la Banque mondiale qui a été publié au mois de mars - qui démontrent que très certainement, si on ne fait rien en termes de réduction des gaz à effet de serre et de politique de développement, ce seront à l'horizon 2050, 140 millions de personnes qui se déplaceront à l'intérieur de leur pays en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud ou en Amérique latine. Donc, les effets du changement climatique sur la migration sont clairement identifiés.

Maintenant, il s'agit de se mettre en ordre de marche et de trouver une réponse adaptée qui soit à la fois, une réponse européenne et internationale : que faisons-nous avec les personnes qui sont mises en mouvement forcé en raison de sécheresses, d'inondations, de tempêtes ? Et que faisons-nous au niveau de la communauté internationale pour se poser la question : les réfugiés climatiques sont-ils éligibles à un statut juridique qui les protégerait ? À mon avis, c'est une question qui sera à l'agenda politique pendant de nombreuses années encore."