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Covid-19 : pourquoi la Bulgarie est-elle autant en retard dans sa campagne de vaccination ?

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Par Julian GOMEZ
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Pourquoi la Bulgarie a-t-elle de loin le taux de vaccination contre le Covid-19 le plus bas de l'UE ? Quelles en sont les conséquences ? Y a-t-il une solution, ou est-il déjà trop tard pour rattraper le retard ? Notre journaliste Julián López Gómez s'est rendu sur place pour en savoir plus. Voici son récit.

Tout a commencé par un peu de chance. J'ai atterri à Sofia, la capitale de la Bulgarie, un dimanche après-midi de fin novembre. Le temps était doux et ensoleillé. Après m'être installé à l'hôtel, je suis allé arpenter le centre-ville avec mon matériel de tournage.

"Je ne suis pas un tueur de grand-père et de grand-mère"

À à peine 500 mètres de l'hôtel, 200 personnes s'étaient rassemblées et scandaient des slogans, tapant sur des tambours bruyants et brandissant de grands drapeaux bulgares. Parmi elles des familles et des personnes âgées, opposées à la vaccination.

Je ne veux pas faire partie de cette expérience
Une manifestante opposée à la vaccination
Sofia, Bulgarie

"Les vaccins sont un moyen très insidieux d'influencer la vie des gens" m'a lancé une femme. "Je ne veux pas faire partie de cette expérience", a renchéri une autre manifestante. J'ai donc activé ma caméra pour rendre compte du malaise qui traverse ce pays, profondément divisé sur la question des vaccins.

Alors qu'environ 25% de la population est complètement vaccinée (données de décembre 2021, Centre européen de prévention et de contrôle des maladies), de loin le plus bas niveau de l'UE, les revendications des opposants résonnent comme une grogne sociale, teintée de défiance politique et de désinformation.

"Je ne suis pas un tueur de grand-père et de grand-mère" pouvais-je lire sur une pancarte tenue par un enfant. Une autre affiche avait pour slogan : "Nous n'acceptons pas les tests médicaux sur nos enfants".

Les revendications de ces opposants semblaient être un mélange confus de fake news, de théories du complot et de mécontentement social.

"Si vous n'êtes pas vacciné, les gens vous détestent".

Après trois heures au sein de cette foule d'opposants, j'ai eu l'opportunité de m'entretenir avec Hristo, l'un des organisateurs de l'événement. Cet ingénieur en physique nucléaire m'a assuré être "bien informé à propos de la littérature scientifique" liée à la pandémie.

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Hristo, l'un des organisateurs de la manifestation anti-vaccination, à Sofia en BulgarieEuronews

Je lui ai demandé : "Donc, pour vous, la vaccination n'est pas une solution ?"

"Je ne comprends pas les statistiques à la lumière de la vaccination" a-t-il répondu, ajoutant : "Je ne vois pas l'efficacité".

Un autre militant anti-vaccin beaucoup plus jeune, Kalin Ivanov, m'a dit qu'ils protestait non seulement contre les vaccins, mais aussi ''contre la ségrégation'' et ''contre la discrimination''.

"Nous ne vivons pas dans l'Allemagne nazie. Nous ne vivons pas dans l'Union soviétique. Nous vivons dans une démocratie libérale. Et l'un des principaux arguments du libéralisme est que les droits de l'individu sont supérieurs aux usages collectifs" a-t-il argumenté.

Alors que l'université Johns-Hopkins estime que la Bulgarie a le pire ratio cas/décès dû au Covid-19 de l'UE, je m'interroge sur les raisons qui poussent tant de Bulgares à céder à de tels messages. La nuit portant conseil, j'ai décidé de tenter de répondre à ces questions le lendemain.

En quête de réponses

C'est sous un manteau neigeux que s'est réveillé Sofia ce matin-là, jour de ma rencontre avec le vice-ministre de la santé du pays.

Selon Aleksandar Zlatanov, le faible taux de vaccination trouve sa source dans les problèmes logistiques du pays mais également dans son instabilité politique ; la Bulgarie ayant tenu trois élections parlementaires en huit mois.

"Le taux de vaccination est désormais trois fois plus élevé qu'en août" se satisfait toutefois le ministre, après m'avoir montré des vidéos destinées à promouvoir la vaccination dans le pays. "Nous nous attendons à ce que ce taux soit multiplié par quatre ou cinq d'ici à la fin du mois de décembre" ajoute-t-il.

Ces chiffres plutôt optimistes m'ont poussé à creuser, je suis donc allé visiter l'un des centres de vaccination les plus actifs de Sofia, au sein d'un hôpital. En capacité de réaliser 2 000 injections par jour, il n'en réalise en moyenne que 600 à 700 ces derniers temps.

La seule défense que nous ayons

J'ai n'ai été autorisé à filmer dans le centre que pendant une heure seulement. La plupart des personnes que j'ai rencontrées venaient pour leur troisième injection. "J'ai besoin de prendre soin de moi. C'est dans mon propre intérêt. C'est ma troisième dose. Je n'ai pas peur du vaccin", m'a dit une femme d'une soixantaine d'années.

"Se faire vacciner n'est pas obligatoire mais c'est nécessaire. C'est la seule défense que nous ayons. J'en ai besoin. Et les autres aussi. C'est ce que je pense", a déclaré un homme du même âge.

Le coordinateur du centre, Dimo Dimov, estime que l'arrivée des nouveaux variants rend cette campagne de vaccination encore plus urgente.

"En tant que médecins, depuis le début de la pandémie, nous étions convaincus que le confinement et la distanciation sociale n'étaient que des solutions temporaires jusqu'à ce qu'un vaccin soit disponible. Et maintenant que le vaccin est là, nous le répétons : les vaccins sont la seule véritable solution dont nous disposons pour vaincre cette pandémie. La vaccination doit être la priorité", m'a-t-il assuré.

Des médecins bulgares anti-vaccin

Pourtant, même certains membres du personnel médical contribuent activement à l'"hésitation" d'une partie de leurs patients à se faire vacciner. Dans un hôpital voisin spécialisé dans les maladies infectieuses, le chef du service pédiatrique remet en cause la sécurité et l'efficacité des vaccins du Covid-19, '"pas suffisamment prouvées" selon lui.

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Le docteur mangarov, chef du service pédiatrique de la clinique des maladies infectieuses de SofiaEuronews

"Lorsque vous êtes vacciné, vous pouvez toujours être infecté et infecter d'autres personnes. Donc, en vous immunisant, vous ne protégez pas les autres personnes. Vous ne protégez que vous-même. Et cela devrait être votre propre décision", m'a dit le médecin en question, docteur Mangarov.

Je lui ai demandé : "Vous êtes vous-même vacciné ?"

"Non, je ne le suis pas", a-t-il répondu.

"Pourquoi ?"

"Je travaille tous les jours à la clinique COVID. Je suis en contact avec entre 60 et 100 patients Covid chaque jour. J'ai eu la maladie. Je n'utilise pas de masques. Je n'utilise pas de gants. Je travaille sur les maladies infectieuses depuis 39 ans. Je connais assez bien les maladies infectieuses et je sais comment me protéger".

Suspicion à l'égard de l'autorité

Avant de venir dans ce pays, j'avais lu que les Bulgares faisaient partie des Européens les plus méfiants à l'égard de la démocratie, du gouvernement et des média, mais aussi de leur propre système de santé. Près de 50 ans de dictature communiste ont sans doute contribué à alimenter cette méfiance durable.

Dans ce contexte, la situation peut-elle un jour évoluer en faveur des vaccins ? Ce ne sera pas facile me dit le sociologue Anatas Stefanov. Il a récemment participé à une dizaine d'études liées aux politiques sanitaires relatives au coronavirus, notamment à la campagne de vaccination en cours :

"Les Bulgares se font une opinion à travers les personnalités publiques plus qu'à travers les institutions. Ils personnalisent leurs opinions sur la politique et la vie civique. Les Bulgares préfèrent les messages courts et négatifs. Et, il y a un énorme manque de confiance dans les institutions publiques."

Un parti d'extrême droite qui vient d'entrer au nouveau Parlement a d'ailleurs fait campagne sur un programme ouvertement anti-vaccin. La presse nationale a fait état de la falsification généralisée de faux certificats de vaccination. Après quatre jours de reportage en Bulgarie, il est à craindre que la question de la vaccination continue de secouer la société du pays.