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"Jair Bolsonaro n’est pas un accident de parcours" dans l'histoire du Brésil

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Par Christophe Garach
Bruno Meyerfed interviewé par Christophe Garach
Bruno Meyerfed interviewé par Christophe Garach   -   Tous droits réservés  Euronews   -  

A la veille de l'élection présidentielle au Brésil, Euronews s'est entretenu avec Bruno Meyerfeld, correspondant du journal Le Monde au Brésil, auteur d'un essai : "Cauchemar brésilien" (Grasset). Un livre-enquête sur l'ascension de Jair Bolsonaro à la conquête du pouvoir. 

Elu en 2018, l'ancien capitaine de l'armée brésilienne, fut le premier président d'extrême droite démocratiquement élu à accéder à la fonction suprême. Un livre aussi sur l'histoire politique du plus grand pays d'Amérique du sud.

On compare souvent Jair Bolsonaro à Donald Trump… mais vous décrivez un Bolsonaro autrement plus inquiétant. Qu’est-ce qui les distingue ?

Bruno Meyerfeld: Jair Bolosonaro a plusieurs points communs avec Donald Trump, parmi eux, le populisme, l’usage des réseaux sociaux et en même temps, j’essaye toujours de faire des différences entre Trump et Bolsonaro. Bolsonaro est issu de l’armée, il a passé dix ans dans l’armée brésilienne, il a acquis le grade de capitaine et il se distingue du milliardaire Donald Trump. 

Par ailleurs, Trump était un outsider quand il est arrivé en politique après l’ère Obama, tandis que Bolsonaro avait 30 ans d’expérience au Congrès comme député. Cela distingue donc vraiment les deux hommes, dans leur pratique de la politique et dans les parcours personnels. D’ailleurs, les deux hommes ne sont jamais vraiment compris. Il faut savoir que Trump, homme de pouvoir très riche, n’a jamais vraiment réussi à créer de liens personnels avec un Jair Bolsonaro qui lui vient d’un milieu modeste, de l’intérieur de l’Etat de Sao Paulo, un milieu paysan, dans une petite ville, qui s’appelle Eldorado et qui n'a rien à voir avec New York et l’abondance des gratte-ciel de Donald Trump.

Vous décrivez un personnage totalement incroyable, qui a conservé une certaine simplicité, tout au long de sa vie et notamment durant son parcours politique, qu’il a su jouer de sa vulnérabilité, surtout après son attentant en 2018. Il présente une sincérité déroutante. Est-ce cela qui le rend si attachant pour des millions de Brésiliens ?

Oui, effectivement. Jair Bolsonaro est considéré par beaucoup de Brésiliens comme quelqu’un de très sincère, on l’appelle le "Sincerao", le grand sincère, et beaucoup de gens me disent que Bolsonaro ne ment pas puisqu’il dit tout, ce qui est présenté comme une forme de qualité pour lui, le fait de parler trop, d’être dans l’outrance, dans la vulgarité. De ne pas retenir ses mots est vu justement comme une forme de sincérité et d’honnêteté dans un pays qui est extrêmement marqué depuis plusieurs années, et notamment depuis le scandale du "Lavajato", par les problèmes de corruption.

Le problème est que tout cela ne reflète pas la réalité d’un personnage qui est beaucoup plus complexe, beaucoup plus secret de ce qu’on ne veut dire, et qu’il y a beaucoup de zones d’ombres, et, parmi elles, on peut rappeler les multiples scandales de corruption qui visent aujourd’hui les fils, l’entourage proche de Jair Bolsonaro.

Bolsonaro, personnage contradictoire, représente un pays contradictoire.
Bruno Meyerfeld
Journaliste, spécialiste du Brésil

En réalité, on se rend compte que le clan de Jair Bolsonaro est tout sauf honnête, au contraire, mais, par son langage, ses invectives, sa rhétorique, il laisse à penser qu’il pourrait être quelqu’un de sincère et donc honnête auprès d’une partie de la population.

En lisant votre récit de l’histoire de ce grand pays, 20 fois plus grand que la France, on se dit finalement que ce n’est pas si étonnant qu’un Jair Bolsonaro ait pu être finalement élu et peut-être réélu en octobre prochain… Votre livre revient sur des décennies de misère, de corruption endémique de la classe politique et de violences inouïes, violences sociales, meurtres de gangs à répétition. Ceci explique cela ?

Pour moi, et c'est la grande thèse du livre, Bolsonaro n’est pas un passager clandestin de l’Histoire, il n’est pas un accident de parcours, il n’est pas une parenthèse. Il représente, par ce qu’il est, malgré ses outrances, une part très importante de la réalité brésilienne.

Et depuis 2018, si vous parlez à ses électeurs, ce que je m’astreins à faire depuis trois ans, ils vous expliquent qu’ils ont voté pour lui, car c’est un capitaine de l’armée qui pouvait justement répondre aux problèmes d’insécurité, parce que, comme on l’a dit, c’était un grand sincère, et qu’il ne serait pas corrompu, et enfin un petit libéral, représentant des petites classes moyennes qui allait permettre une croissance économique au Brésil. Donc il a répondu à des problèmes du Brésil.

Mais par ailleurs, Bolsonaro, personnage très contradictoire, à la fois militaire et parlementaire, à la fois très extraverti et très secret, à la fois machiste et "viriliste" et en même temps qui met en avant sans arrêt son corps de supplicié ; on rappelle qu’il a subi un attentat au couteau en 2018 et qu’il se présente souvent comme une victime.

Bolsonaro, personnage contradictoire, représente un pays contradictoire, un pays à la fois très fier de sa nature, mais qui l’a détruit depuis 200 ans, un pays à la fois reflet d’un cliché d’une certaine sensualité, d’une libération des corps et en même temps un pays extrêmement conservateur sur les mœurs et un pays, à la fois très métissé et raciste. Et Bolsonaro est le produit de ces contradictions. Il est le produit d’un certain Brésil, du Brésil, et représente par bien des aspects ce pays-continent.

Revenons sur la gestion de la pandémie qui occupe une partie de votre récit. Une gestion incroyable où le déni a prévalu, avec un Bolsonaro entouré de médecins folkloriques et anti-vaccins. Aujourd’hui, avec le recul, 685 000 décès durant cette pandémie, est-ce que Jair Bolsonaro risque quelque chose devant la justice de son pays ?

En fait il y a déjà 140 procédures contre Jair Bolsonaro, et des procédures même au niveau international pour crime contre l’humanité. Or, Jair Bolsonaro n’a toujours pas été destitué, n’a pas été condamné. Il est évident que, durant son mandat, des crimes très graves ont été commis. On estime que sur les 685 000 ou 700 000 morts brésiliens, chiffres très sous-estimés, au moins 300 ou 400 000 seraient attribuables directement à l’action de Jair Bolsonaro. Il y a des choses tout à fait insensées qui ont été commises, pendant ces années-là, notamment le fait d’avoir testé de la chloroquine sur des patients atteints de Covid-19, sans leur consentement, chose qui était permise et encouragée par le gouvernement fédéral selon certaines enquêtes journalistiques.

Ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est que le problème de la justice brésilienne est qu’elle est très politisée et que Jair Bolsonaro peut très bien être poursuivi sans être condamné, s’il a le poids politique suffisant pour pouvoir faire peur à l’establishment, et je pense que c’est ce qui est en train de se jouer aujourd’hui durant l’élection.

On peut imaginer que la contestation des résultats par Jair Bolsonaro est justement le fait de sa volonté de vouloir arriver en position de force au moment des négociations pour ne pas aller en prison. Et je pense que des tas de choses sont négociées de manière informelle pour justement éviter de passer derrière les barreaux. 

Donc, c’est très compliqué aujourd’hui de savoir si Jair Bolsonaro ira en prison, il a toutes les raisons d’y aller, et en même temps il a suffisamment de poids politique pour pouvoir s’en prévenir.

En filigrane, vous égratignez un peu moins Lula, l’ex-président brésilien qui se représente lui aussi cette année. Lula, 76 ans, un homme adulé en Europe mais qui suscite, dans son pays, une haine viscérale. Blanchi par la justice après un long séjour en prison pour corruption, détesté comme jamais, Lula c’était la seule alternative face à Jair Bolsonaro ?

Je ne suis pas sûr que Lula soit détesté comme jamais. Je dirais qu’en fait, il est adulé par toute une partie de la population, qui n’est pas majoritaire, mais par une grosse partie de la population, et il est honni par une autre partie énorme de la population, notamment parce qu’il est le fondateur du Parti des travailleurs, parti, qui, lui, est rejeté par une très large partie des Brésiliens à cause de son implication dans les scandales de corruption dans les années 2000.

Ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est que Lula, qui, comme vous le savez a été condamné, mis en prison, et ensuite, libéré jusqu’à ce que les poursuites à son encontre soient annulées. Donc aujourd’hui, Lula est considéré comme innocent par la justice brésilienne et par une bonne partie des Brésiliens.

Le legs de Jair Bolsonaro est assez catastrophique et se fera sentir sur de très nombreuses années.
Bruno Meyerfeld
Journaliste, spécialiste du Brésil

Lula, il faut le rappeler, est un animal politique. Il est entré sur la scène publique à la fin des années 70 qui représente un poids considérable dans l’histoire brésilienne, et aujourd’hui, s’il est favori, s’il est capable de l’emporter au premier tour, c’est qu’il a chez une grande partie des Brésiliens une légitimité considérable, notamment pour avoir tiré des dizaines de millions de personnes de la pauvreté dans les années 2000. Et à être parvenu, comme jamais, à projeter une image positive du Brésil sur la scène internationale. Beaucoup de Brésiliens se souviennent de cet héritage. Et d’ailleurs, Lula fait campagne aujourd’hui sur le passé, d’une certaine manière, en souvenir des grandes réalisations de ses deux mandats, et il promet aux Brésiliens des jours aussi heureux, voire plus heureux qu’à l’époque.

On n’a pas beaucoup de gens sur cette planète qui sont capables de faire campagne sur leur mandat et sur leur réussite. C’est le cas d’un dirigeant comme Lula, malgré toutes ses contradictions.

Un mot sur le bilan de Jair Bolsonaro… à part sa réforme des retraite, tout est bon à jeter aux orties ?

Globalement en terme de réformes, Bolsonaro a fait passer assez peu de textes, si ce n’est des décrets sur les armes ou quelques décrets assouplissant l’économie et la privatisation et quelques dérogations pour les pasteurs. Jair Bolsonaro est considéré, au Brésil et à l’international, comme un criminel, qui a participé non seulement à la destruction de l’Amazonie et du tissu social brésilien, à des attaques sans précédents contre les instituions. Il est adulé par certains de ses partisans pour ce bilan, il est détesté par d’autres mais on peut dire que le legs de Jair Bolsonaro est assez catastrophique et se fera sentir sur de très nombreuses années.

En regardant les données macro-économiques du pays et les prévisions à moyen terme, le bilan n’est pas si mauvais. Le chômage a reculé, la dette a baissé, le déficit public aussi. Et la croissance pour 2022 a été plutôt élevée (autour de 2%). 2023 sera plus compliqué, mais pour le monde entier ce sera compliqué. Est-ce que ces bons chiffres économiques peuvent-ils servir à la fin à la réélection de Jair Bolsonaro ?

Ces chiffres économiques sont quand même à relativiser, notamment parce que le pays a connu une récession très forte. Il y a eu une fuite massive des capitaux, une augmentation très forte de la dette et 33 millions de Brésiliens qui souffrent de problèmes de malnutrition, de la faim. Le Brésil était sorti de la carte mondiale de la faim dans les années 2000 et il y est revenu. C’est un "retrocesso" comme on dit en portugais, un retour en arrière considérable, qui, au-delà des chiffres du chômage, montre une aggravation sans précédent de la pauvreté au Brésil.

Il suffit de marcher aujourd’hui dans les rues de Rio et vous allez voir des files de dizaines de sans-abris vêtus de loques qui, parfois, meurent de faim dans les rues des grandes villes.

Le bilan économique de Bolsonaro a servi les intérêts de certains puissants, notamment les barons de l’agro-négoce qui ont pu exporter comme jamais mais pour la population la plus misérable, c’est un bilan catastrophique.

Propos recueillis par Christophe Garach