L'entretien complet avec Antoine Daniel

Pour les plus curieux d’entre vous, voici la retranscription complète de l’entretien avec le vidéaste, père de l‘émission What The Cut !.

Antoine, merci d’avoir répondu à la sollicitation d’Euronews. Tout d’abord, est-ce que tu peux te présenter rapidement ?

J’ai 26 ans, je vis à côté de Paris. J’ai une formation surtout autodidacte, mais j’ai fait 2 ans à l’ESRA qui est une école d’audiovisuel. C’était un apprentissage un peu global, ça me n’a pas appris grand-chose. Ça m’a surtout appris ce qu’il ne fallait pas que je fasse en fait, même s’il y a quand même de très bons profs à l’intérieur. Après je me suis réorienté sur un BTS d’ingénieur du son que j’ai eu au final. Du coup moi j’étais ingénieur du son et compositeur de musique, au début. Et maintenant je fais l’émission What the Cut ! sur YouTube.

Comment en es-tu venu à YouTube ?

J’ai toujours fait de la vidéo. J’ai commencé à 10 ans. Dès que j’ai eu internet j’ai fait des vidéos que j’envoyais à mes potes parce que j’ai eu internet en 2001, donc à l’époque YouTube, Dailymotion tout ça, ça n’existait pas. Et dès qu’il y a eu les sites de streaming on a commencé à les mettre en ligne dessus. J’ai commencé What The Cut ! là où il y avait plus de vidéos, donc YouTube.

Tu arrives à en vivre aujourd’hui ?

Oui, c’est mon travail oui.

Tu as commencé What the Cut ! directement en sortant des cours ?

Non, quand j’ai commencé What the Cut ! je travaillais autre part à ce moment-là. C’était un job alimentaire, opérateur de saisie dans une boîte. Pas du tout ce qui me plaît.

Tu peux expliquer un peu le concept de ton émission phare, What the Cut ?

Il y a un concept de base mais il a beaucoup évolué depuis. Le concept de base est calqué sur l’émission américaine appelée Equals Three présenté par Ray William Johnson à l’époque, ça n’existe plus maintenant. Enfin, ça existe toujours mais c’est présenté par d’autres personnes maintenant. Du coup le principe de base c’est de prendre des vidéos sur internet et d’en faire des analyses humoristiques, en montant des sketchs autour. Sauf que de mon côté j’ai beaucoup évolué, et maintenant il y a énormément de scènes illustrées, et surtout des introductions scénarisées très, très, très poussées. La dernière dure quasiment 15 minutes. J’essaie d’avoir un format assez hybride on va dire, qui mélangent la fiction et l’émission.

*Tu montres des vidéos qui viennent du tréfonds de la plateforme. Comment fais-tu pour trouver ces vidéos ? *

Il y a des mots clés particuliers, beaucoup de sites de référencements. Je pense à Koreus par exemple, il y a aussi des sites américains, je fouille un peu partout et y compris dans les mails qu’on m’envoie avec des suggestions de vidéos aussi.

Parce qu’il y en a beaucoup des suggestions ?

Oui, il y en a beaucoup oui.

Ton travail de recherche te prend combien de temps en moyenne ?

C’est très compliqué parce que maintenant j’essaie de faire attention, par exemple si je prends un francophone je ne vais pas prendre un gamin de 16 ans qui va se faire emmerder au lycée toute sa vie après. Je prends rarement des francophones, et quand j’en prends c’est des cas très particuliers où je sais que ça ne va pas les déranger, comme Alexandre 3003 et Sylvain Durif : là je sais que ça ne va pas les déranger au contraire, ils sont ravis qu’on parle d’eux. J’évite d’être méchant aussi. Au début je l’étais plus que maintenant je trouve. C’est très difficile parce que j’en ai déjà traité pas mal des vidéos et j’ai peur parfois de me répéter. Pour l’épisode 37 j’avais trouvé une vidéo qui était excellente et j’avais commencé à écrire dessus, et je me suis dit « mais ça ressemble vraiment à ce que j’ai déjà écrit avant » donc c’est de plus en plus compliqué.

Tu n’as pas peur de tomber à court un jour ?

Je ne tomberais jamais à court je pense. Si j’arrête What The Cut ! un jour ce n’est pas parce que il n’y a plus de vidéos mais parce que j’en ai marre. Donc non, il y en aura toujours, il faut juste les chercher un peu plus loin. Il faut toujours chercher la limite entre ce qui est montrable sur YouTube et ce qu’il ne l’est pas. Je déteste vraiment tout ce qui est trash, gore, ça ne me fait pas du tout rire, et moi je fais des émissions humoristiques. Des fois je montre des trucs qui peuvent paraître borderline mais c’est toujours dans un cadre humoristique.

Je sais que tu n’aimes pas le terme fan. Qu’est ce qui te dérange dans ce terme ?

Je trouve que ça a un côté hiérarchique, puis j’estime que peu de gens méritent d’avoir des fans et ne pas faire partie de ce petit groupe de personnes. Il y en a qui se revendiquent fan de moi, mais c’est leurs avis personnels, moi j’ai du mal avec ça. J’utilise plutôt le terme « viewers », abonnés, les gens qui me regardent, tout simplement.

Tu as commencé avec des vidéos très courtes. Aujourd’hui, elles durent autour de 45 minutes, avec des introductions qui s’apparentent à des courts-métrages. C’est une évolution qui était prévu ?

Non, pas du tout. J’ai toujours voulu faire de la fiction, et à partir de l’épisode 30, j’ai commencé à faire des trucs pré-génériques, des petites scènes illustrées très courtes, et à partir du 34 je me suis rendu compte avec mon pote Nyo, qui apparaît beaucoup dans les vidéos, qu’on avait commencé à réfléchir un peu à une petite scénarisation du kidnapping de Samuel dans l’épisode 34,et on s’est rendu compte que c’était possible de le faire. On l’a fait un peu rapidement, mais on l’a fait. Et je me suis dit que c’était génial, moi qui voulait faire de la fiction depuis toujours, cela me donnait pleins de possibilités. Et du coup j’ai commencé à faire ces introductions de plus en plus scénarisées, de plus en plus mis en scènes, pour progresser, m’entraîner, montrer aussi que « je viens vraiment de nulle part et je fais ça maintenant, vous pouvez vous aussi si vous en avez l’envie». C’est totalement autoproduit, je n’ai pas vendu mon âme au diable, je n’ai pas fait de partenariat avec des marques ni rien … Vous pouvez faire ça vous aussi en totale indépendance.

Tu prévois d’autres modifications pour les prochains épisodes ?

Déjà je vais déménager donc il va y avoir un changement de décors, et peut-être du coup un léger changement d’habillage sur certaines choses, mais ça ne va pas énormément changer au niveau des épisodes What the Cut !.

Dans ton autre émission, le 29 avec Antoine, tu parles d’autres sujets, face caméra, de façon plus posée. Tu expliques un peu tes avancées, tu fais de la pub pour d’autres chaînes … Il y’en a pas beaucoup sur YouTube qui font ça. Qu’est ce qui te pousse à partager d’autres chaînes, et à être transparent comme ça ?

Je suis transparent dans la limite du raisonnable, je ne leur dis pas tout non plus, il y a des choses qui sont de la vie privée, que j’en ai pas envie de partager avec des millions de gens, mais j’estime quand même que c’est toujours sympa d’en savoir un petit peu plus sur ce qu’il se passe derrière, je trouve ça intéressant. Et pour les chaînes j’aurais bien voulu avoir un coup de pouce quand j’ai commencé et c’est des chaînes assez hétérogènes on va dire, que j’aimerai faire connaître. J’essaie de dire « regardez il y a ça aussi sur internet ; c’est intéressant » et j’essaie de montrer des chaînes différentes les unes des autres pour montrer que sur internet pleins de choses sont possibles.

Mais tu te rends compte de l’impact que ça a donné pour certaines chaînes ?

Bien sûr, Le Fossoyeur de Films, Axolot… Non bien sûr, et c’est super ce qu’il leur est arrivé.

Et tu les as rencontrés après ?

Bien sûr, on s’est vu un milliard de fois. D’ailleurs la plupart des derniers épisodes de What The Cut ! sont uploadés depuis Bruce de e-penser parce qu’il a la fibre optique et que moi j’ai une connexion pourrie. Donc oui bien sûr. On est potes.

Je ne sais pas si tu as suivi, mais en septembre 2015 le site Hiteck t’a classé troisième youtuber préféré des français avec Mathieu Sommet de Salut les Geeks et Fred de Joueur du Grenier…

Oui j’ai vu oui. Après c’est un sondage avec quelques milliers de personnes, c’est un peu à vue de nez, mais merci en tout cas ! Cela fait plaisir, mais c’est un panel restreint.

Tu as commencé par faire tes vidéos dans ta chambre, avec ta webcam : les moyens du bord. Maintenant, qu’est-ce que tu utilises comme moyens ?

Pour me filmer dans ma chambre je tourne au 6D, j’ai tourné beaucoup au 600D dans ma chambre. Tout est éclairé, par contre j’ai le même micro qu’au début quand même, qui est un AKG je ne sais plus quel numéro, que j’ai depuis des années. Non ce qui a changé c’est la lumière et les caméras. Mais sinon pour l’introduction il y a des moyens très poussés pour le coup. La plupart du matériel ne m’appartient pas, ce sont des choses qu’on loue ou qu’on emprunte. Par exemple la grue ne m’appartient pas, les drones ne m’appartiennent pas, les travellings ne m’appartiennent pas à part un petit slide. Evidemment j‘ai un fond vert chez moi, j’ai des softs box, c’est des lumières pour éclairer le fond vert qu’on utilise pour éclairer certaines scènes … Non, il y a beaucoup de matériels.

Donc pour les introductions c’est vraiment du matériel de court-métrage, de films.

Oui bien sûr.

Tu as une équipe de personne qui travaille avec toi de façon fixe ?

Il y a une équipe se constitue petit à petit. C’est-à-dire qu’il y a des membres qui reviennent, d’autres qui ne peuvent pas revenir, du coup j’en prends d’autres etc. Mais ce qui est sûr c’est qu’il y a un noyau dur qui est composé de deux personnes, qui est du coup moi et mon assistant réalisateur Thomas Olland qui s’occupe surtout de l’organisation des tournages, contacter les lieux qui m’intéressent, c’est lui qui s’occupe de négocier les prix des lieux, du matériel, de l’équipe technique … Tout ce qui est un peu administratif, un peu chiant, technique, c’est lui qui s’en occupe. Moi je m’occupe de la réalisation, de diriger les acteurs, les équipes sur le tournage. Du coup ça me laisse plus libre.

Du coup on peut dire que la chaîne « Mr Antoine Daniel », l’émission What The Cut, c’est deux personnes ?

Non, pas vraiment. Enfin, au niveau de l’introduction, oui. Après l’épisode en lui-même je le fais tout seul. Bon avec l’aide de quelques proches, par exemple pour me filmer. Mais globalement le noyau dur ça reste moi. Mais pour les deux dernières introductions il y a Thomas, moi et certains cadreurs, ingénieurs sons qui reviennent parfois, aux effets spéciaux c’est les mêmes personnes depuis l’épisode 35, il y a pas mal de gens qui reviennent oui.

Tu faisais des vidéos très régulièrement, puis aujourd’hui tu es aussi connu pour être le Youtubeur qui fait languir, qui publie quasiment une vidéo par an … c’est une volonté de ta part, pour pouvoir plus construire tes vidéos, faire un travail plus profond, ou c’est aussi un besoin personnel de prendre du recul ?

Quand j’ai commencé à faire l’émission, je publiais une vidéo par semaine. Après, ça a été une tous les quinze jours. Puis une par mois, ou tous les deux mois. Maintenant je prends plus le temps, c’est surtout le fait de mieux les travailler, qu’elle soit vraiment bien. Je n’ai pas envie de me forcer à terminer la vidéo le plus rapidement possible pour la sortir. Une vidéo, si elle est mauvaise, elle est mauvaise pour toujours, il faut faire attention à ça.

Beaucoup de gens se plaignent justement de cet espacement des vidéos. Pourtant, maintenant dès que tu publies une vidéo, tu es sûr que ça va faire un carton. La dernière vidéo par exemple a passé le million de vues en quelques heures.

En effet au des vues en tout cas, si on parle vraiment statistiques, What the Cut ! n’a jamais aussi bien marché que depuis que c’est aussi espacé, c’est sûr. Dans tous les cas, je sais que je n’ai pas de craintes au niveau des vues. Même si elles baissent ce n’est pas grave, je pourrais toujours en vivre. Moi ce qui compte c’est que j’aime ce que je fais, que mes proches aiment ce que je fais, et que la majorité apprécient.

Tu es aujourd’hui à presque 2 400 000 abonnements sur ta chaîne YouTube, chacune de tes vidéos passe aisément le million de vues. Cela fait de toi un des plus gros Youtubers français. Cette notoriété, tu arrives à la gérer ? Comment tu l’abordes ?

Cela dépend. En fait, je le vis plutôt bien. Bon évidemment par exemple il y a un peu moins de quinze jours il y a dix personnes qui se sont pointés devant chez moi, ça c’est moins agréable quand ça arrive. Le truc c’est qu’au début c’était compliqué parce que c’est arrivé très vite. La chaîne a mis beaucoup de temps à monter, mais à partir du moment où elle a commencé, cela s’est fait à une vitesse pas possible. Je suis passé en un mois et demi du parfait inconnu au mec qui se fait reconnaître dans la rue. Ca me faisait peur, je n’osais plus trop sortir au bout d’un moment, je me disais « aujourd’hui je n’ai pas envie de sortir, je n’ai pas envie qu’on me regarde du coin de l’œil dans la rue, ou qu’on vienne me parler » parce que c’est arrivé vraiment vite, je n’ai pas eu le temps de m’adapter à ce statut. C’était un peu comme si c’était un interrupteur et qu’on avait mis « on » sans prévenir. C’est passé de rien à tout d’un seul coup sans demi-mesure donc c’est difficile à gérer. Après en convention c’est toujours sympa de rencontrer des gens, c’est un des seuls trucs où je peux vraiment les rencontrer, à part s’ils me parlent dans la rue je ne peux pas faire de rencontres “IRL” [In Real Life] dans des bars des trucs comme ça parce que ça créerait une émeute pas possible, je mourrais je pense, donc faut que ce soit cadré, que je sois un peu entouré, avec des horaires, des gens qui peuvent me protéger parfois. Du coup les conventions s’est sympa pour ça. Mais le fait d’être entre guillemet connu, ce qui est intéressant avec ça, et je pense qu’il faudrait que beaucoup de gens connus en prennent conscience, beaucoup de gens ont l’impression que ça te retire une certaine forme de liberté, sauf que c’est faux je pense que ça t’en donnes plus. Moi si je n’étais pas connu je ne pourrais jamais faire ce que je suis en train de faire à l’heure actuelle, mon projet avec la forme que ça a maintenant. C’est avec cette liberté là que je peux faire ce que je veux. Comme j’ai beaucoup de vues sur mes vidéos, je peux ne pas en sortir pendant un petit bout de temps pour pouvoir vraiment bosser la suivante et c’est cette liberté-là, vraiment, de faire ce qu’on veut. Parce que même si je fais quelque chose de différent, ça sera quand même regardé, peut-être moins que mes vidéos habituels, mais ça sera regardé quand même. Et rien que ça c’est vraiment génial.

Aujourd’hui, tu le disais, quand tu sors dans la rue, on t’arrête, on se retourne sur toi … tu le vis comment ça ?

J’essaie d’être toujours aimable. Bon évidemment c’est arrivé une ou deux fois ou ce n’était vraiment pas la journée, ma vie privée forcément en trois ans il y a des moments où ça n’allait pas et où on m’a reconnu et je n’ai pas été forcément agréable, mais c’est normal on est des êtres humains. Mais sinon non quand on vient me parler, qu’on me demande une photo, je dis toujours oui. Je préfère mille fois qu’on vienne me demander une photo plutôt qu’on me scrute du coin de l’œil, ça c’est très désagréable. Se sentir observé, c’est vraiment horrible. Parce qu’autant quand la personne vient te parler, tu parles avec elle, tu prends la photo ou je ne sais quoi, et c’est terminé, c’est bon. Alors que s’il ne vient pas du tout me parler, ça va durer un moment et c’est très désagréable. Si je suis dans un bar, ou dans un restaurant, ou en train de faire mes courses et qu’on me scrute tout le temps, c’est vraiment très pesant. Ça ne m’a pas vraiment changé mon mode de vie, mais j’évite de passer devant les lycées quoi…

Tu avais déjà créé avec des potes « le paon qui gueule », un site qui référençait des vidéos WTF. Pourquoi passer sur YouTube ?

Ah oui, c’est fou que tu ressortes ce dossier-là. Le « paon qui gueule » c’était un site qu’on avait monté avec deux amis, qui répertoriait des vidéos complètement random qui nous faisait rire, mais ce n’est même pas des vidéos que je pourrais traiter dans What The Cut ! tellement il y avait n’importe quoi, comme des vidéos de 3 secondes sur Dailymotion, c’était vraiment des vidéos à la con. C’était juste un site pour répertorier des vidéos.

Donc ça ne t’a pas donné l’idée de What the Cut !.

Non, pas du tout. C’était en 2007-2008, c’était il y a trop longtemps.

Parlons de ta deuxième chaîne, la Mezzanine, pourquoi cette volonté de créer une nouvelle chaîne, faire une autre playlist ne suffit pas ?

Je ne sais pas, j’avais envie de scinder un peu les deux. Par exemple ma vidéo de chatons trop mignons que j’avais sorti sur la Mezzanine j’aurais jamais pu sortir ça sur la chaîne principale, déjà qu’elle s’est faite défoncer sur la deuxième chaîne, je n’imagine pas sur la chaîne principale. Je ne sors presque pas de vidéos dessus, mais je sais que si un moment j ‘ai envie de sortir une vidéo vraiment random, j’ai l’endroit pour le poster. C’est pour me faire plaisir. Ça peut être tout et n’importe quoi.

Tu t’es défini une ligne à respecter dessus ? Ça sera que du n’importe quoi, ou avec du sérieux ?

Ma vidéo 20 conseils pour Youtubers est très sérieuse, où je donne 20 conseils que j’estime vraiment important si on veut se lancer dans de la création de vidéos sur internet.

Tu ne penses jamais mettre de vidéos par exemple de messages « politisés » par exemple ?

Il y en a qui le font. J’ai évidemment des opinions sur ces thèmes là, mais il y en a qui le font mieux que moi. Evidemment il y aura des messages « politisés » mais ce sera surtout sur la liberté sur internet, la création sur internet… C’est plutôt là-dedans que je m’engage dans les vidéos.

Parlons un peu d’internet justement. Aujourd’hui, les codes pour Youtubeurs semblent se reproduire, on dirait qu’il y a une sorte de profil-type à avoir pour réussir. Toi, tu sembles vouloir casser ces codes, tu sembles exécrer un peu justement cette mode.

Totalement oui.

D’ailleurs, tu tires à boulet rouge sur le milieu de Youtubeurs dans ton intro du dernier What The Cut !. Justement, tu vas utiliser ce nouveau mode de fonctionnement de ton émission pour passer des messages via tes introductions, ou c’était juste un coup de gueule que tu voulais pousser une fois ?

Ca dépend, je ne sais pas du tout. Là c’était vraiment un ras le bol, j’en parlais vraiment tout le temps à mes proches, et ça été une synthèse métaphorique de la chose. J’ai vraiment été soft. Tu me dis que j’ai tiré à boulet rouge, mais si je l’avais fait ça aurait été vraiment plus violent que ça. Y’a pleins de trucs qui, je trouve, ne vont pas. Et c’est métaphorique, sous couvert d’humour et de légèreté, il y a vraiment un message derrière, et j’espère que ça a peut-être poussé certains à la réflexion après. Peut-être, je ne sais pas.

Tu disais dans une interview que justement, cette course à l’argent te « faisais gerber ».

Oui. La course à l’argent, la course à la célébrité. Je suis persuadé que si les compteurs YouTube n’étaient pas visibles, si le nombre de vues et d’abonnés étaient invisible, on aurait pas du tout les mêmes vidéos qu’on a à l’heure actuelle. Cela je peux te le garantir.

Tu disais aussi qu’il était important de faire quelque chose qui te plaît, qui t’intéresse. Tu reproches que l’humour est utilisé pour se faire de l’argent, que c’est un plan de carrière. En fait, tu penses qu’aujourd’hui internet c’est aseptisé ?

Pas que l’humour, c’est tout internet. Oui, on retrouve beaucoup la même chose. Les gens ont compris que c’était un business, qu’on pouvait en vivre. On pouvait en vivre bien, très bien même il ne faut pas se leurrer on gagne bien notre vie sur YouTube. Imagine que j’arrive à correctement en vivre et à financer un épisode comme What The Cut ! 37 tout en ne sortant pas de vidéos pendant 6 mois, alors imagine si j’en sortais une par semaine. Il y a beaucoup d’argent sur YouTube, et les gens s’en rendent compte. Du coup ils se lancent sur YouTube non pas parce qu’ils aiment faire des vidéos, mais parce qu’ils ont un plan de carrière. Ils se disent « je veux être connu », « je veux gagner de l’argent, côtoyer des gens célèbres » et je trouve ça horrible. Quel dommage ! Tout le côté publicitaire, les placements de produits, les opérations spé, les vidéos dédiées, franchement j’ai l’impression que les gens ne se rendent pas compte qu’on a un Eldorado, et on construit des McDonalds dessus. C’est un truc de fou, quel dommage ! Pour reprendre la formule de Dany Caligula dans sa dernière vidéo sur l’argent et YouTube, vidéo que je conseille énormément, il dit italic_« ce n’est pas grave s’il y a des placements de produits ou pas, ça ne changera pas grand-chose, mais c’est profondément triste »_italic. Voilà. Et je suis tout à fait d’accord avec lui.

YouTube semble de plus en plus contrôler les vidéos, tu n’as pas peur qu’à force de lâcher des insultes envers les visionneurs, que tu fais à chaque fois avant de parler des vidéos, et mettre des vidéos qui peuvent être dérangeants aux premiers abords, Google se dise que c’est un peu trop pour eux ?

Non. Non, je respecte toujours plus au moins les règles. Je censure ce qu’il faut censurer. Il n’y a pas de propos raciste, qui incite à la haine … Les gens voient bien que c’est du second degré. Les plus teubés des teubés comprennent que les insultes au début c’est une blague. J’ai vraiment de façon rarissime eu quelqu’un qui s’est senti outré de l’insulte de début de vidéos. Puis s’ils ne comprennent pas c’est que cette chaîne-là n’est pas faite pour toi, donc ne reste pas là quoi.

Pas mal de Youtubers ont eu des soucis ces derniers temps, devant reauploder leurs vidéos, Google semble de plus en plus regardant le contenu. Tu n’as pas eu de souci toi ?

Non, je suis très protégé. Si je peux avoir des problèmes, ça sera de droits d’auteurs, sur les musiques ou les extraits de vidéos utilisées. C’est plus ça les problèmes que je peux avoir et que j’ai déjà eu par le passé. J’ai 13 de mes vidéos qui sont démonétisées, dont la plus vue, la spéciale Russie, je ne touche plus d’argent dessus depuis qu’elle a passé les 15 millions de vues. A cause des droits d’auteurs justement.

Finalement, internet c’est un nouveau moyen de s’instruire, de se divertir. Mais plus le temps avance, plus tout semble contrôlé sur internet. Tu peux nous donner un peu ton ressenti sur ce sujet ?

Juste une chose. Je déteste le terme Youtuber, je pense que tu le sais. Je trouve que c’est un coup marketing de génie de la part de Google d’avoir réussi à rentrer un néologisme du nom de leur entreprise, que les utilisateurs eux-mêmes sont ravis d’utiliser. Encore une fois, j’utilise souvent cette formule, mais un mec qui post sur France 3 on ne dit pas que c’est un francetroiseur. On dit que c’est un réalisateur, un acteur, un cadreur, un présentateur, ce qu’on ne veut pas, mais pas un francetroiseur. Donc je ne vois pas pourquoi on ferait ça pour YouTube. C’est vidéaste le vrai terme. Oui, et je poste mes trucs sur YouTube. Il y a une différence à faire. Si YouTube s’effondre, je ne vais pas arrêter de faire des vidéos. Je ne suis pas attaché à cette plate-forme, je m’en fou de YouTube. Si ça s’effondre et qu’un autre site prend sa place, j’irais sur l’autre site. Est-ce qu’on m’appellera encore Youtuber ? Ça n’a aucun sens tu vois.

Bon, pour revenir à ce que tu disais, Hadopi c’est du pipi de chat par rapport à d’autres … Il y a d’autres lois qui sont bien plus liberticides. Avec tout l’état d’urgence, la loi de la programmation militaire… Moi je suis pour un internet totalement libre, où on essaie des choses, où la vie privée est respectée, où il y a beaucoup de choses en open source, où la neutralité du net est respectée … Je n’accepte pas forcément les lois, mais que je ne les accepte ou pas je les vis. Si les gens ont envie de s’engager, de réfléchir un peu sur tout ce qui est liberté sur internet, je les conseille d’aller voir des sites comme la Quadrature du Net, ou Framasoft, des sites comme ça, qui sont très intéressant et qui peuvent être une porte d’entrée pour réfléchir collectivement à des modèles peut-être alternatifs, dénoncer des pratiques qui ne vont pas, ce genre de choses. Si je peux donner un conseil aux gens c’est d’aller voir des sites de ce style.

Tu es assez critique sur le milieu des vidéastes qui postent leurs vidéos sur YouTube …

Oui, mais il faut l’être. Il faut critiquer ce qui est critiquable et il faut féliciter ce qui peut l’être.

Quand tu rencontres des personnes, que tu ne connais pas forcément, du milieu, tu n’as jamais eu de froid du fait de tes critiques ?

Globalement il n’y a jamais eu d’embrouilles en vrai. Puis je n’ai jamais donné de noms. Il y en a j’aime beaucoup la personne, mais je n ‘aime pas sa façon d’agir sur internet. C’est différent. Il y en a d’autres où je sais très bien que ça ne fonctionnera pas, et bien quand on se croise on se dit bonjour et au revoir, de façon très cordiale, et voilà.

On ne se rend pas compte, mais du coup le milieu des travailleurs du web, des podcasteurs, c’est petit du coup ?

Moi en tout cas de mon point de vue j’ai rencontré quasiment tout le monde, ou au moins même juste parlé sur Skype ou croisé à différents événements. Les gens sont amenés à assez facilement se croiser. Le monde des créateurs sur internet peut-être assez petit, mais il est très hétérogène surtout. Je trouve d’ailleurs que ça n’a aucun sens de comparer un créateur à un autre. C’est complètement différent, c’est des personnalités différentes avec des histoires différentes, ça n’a donc aucun sens de comparer les personnes entre elles. On a des approches, des valeurs différentes. Donc pour moi ce qu’on appelle le « YouTube game » n’existe pas en fait.

C’est ça qui est beau finalement sur YouTube, c’est qu’il y a beaucoup de chaînes mais elles sont toutes différentes, on peut aborder quasiment tous les sujets.

Oui bien sûr mais on retrouve quand même des patterns tacites qui sont identiques à pleins de trucs. C’est pas pour rien que … Regarde : il y a une époque il y avait Norman et Cyprien qui ont popularisés le podcast, le face cam où on fait des sketchs sur des choses du quotidien. Ca a beaucoup marché. Comme ça a beaucoup marché, il y a énormément de monde qui se sont lancés là-dedans. Et là récemment on a vu qu’il y avait des chaînes comme e-penser, axolot ou Dirty Biology qui marchaient bien et qui étaient des chaînes scientifiques de vulgarisation et d’un seul coup bam, explosion des chaînes de vulgarisations. Mais j’ai envie de dire, vous étiez où ? Où est-ce que vous étiez avant, comment ça se fait qu’il y en a plein maintenant ? Parce que vous avez vu que ça marche en fait. C’est surtout ça l’un des problèmes je trouve. Il n’y en avait pas tellement que ça des chaînes de vulgarisation il y a 3-4 ans. Et là d’un seul coup il y en a pleins. Comment ça se fait ? C’est étrange non ? Non, le truc c’est que vous avez vu que ça marchait, et du coup vous vous êtes dit je vais faire de la vulgarisation parce que c’est ce qui marche en ce moment. Entre autres parce que les compteurs sont visibles. C’est un problème parce que ça influe clairement sur nos propres créations. Quand tu vois que untel fait 1 million de vue sur tel type de vidéos, tu te dis ah bah je vais faire un truc un peu pareil tu vois. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec les podcasts, avec les vidéos de gaming, avec le review de vidéos aussi, et du coup avec la vulgarisation que ce soit scientifique, histoire, vidéos, langues … Il y en a d’excellentes à ce niveau-là, mais il y en a pleins qui ne sont pas très bien aussi. Il faut avoir un regard critique, quand je dis critique ce n’est pas mauvais, c’est avoir l’esprit critique, par rapport à tout ça.

Quand on voit des vidéastes comme Norman, Cyprien, ou Rémy Gaillard qui se sont exportés ailleurs que sur internet, ça te plairait toi ?

Je ne suis pas comédien déjà. Enfin si, mais ce n’est pas mon truc principal. Je m’intéresse plus à la réalisation, au montage, à l’écriture, qu’à la comédie en elle-même. J’aime bien faire ça bien sûr, mais ce n’est pas ce que je préfère donc non, je ne monterai pas sur les planches. En tout cas pas maintenant du tout et ce n’est pas en projet. La télévision encore moins c’est totalement hors de question : pourquoi abandonner la liberté que j’ai sur internet pour aller sur la télévision ? C’est un média qui est beaucoup moins bien, archaïque, totalement obsolète à l’heure actuelle. Le seul qui pourrait être intéressant ça pourrait être le cinéma mais si je devais faire un long métrage je pense que je le ferais à la façon des Suricates et leur film les Dissociés avec une sortie sur internet et des projections ponctuelles dans des salles de cinéma à droite à gauche. Mais je resterais sur internet, parce qu’une fois que tu as goûté à cette liberté tu ne peux plus t’en passer.

Tu as dit plusieurs fois que ton Youtuber préféré, enfin ton vidéaste préféré était Tomska, et tu as même avoué que tu avais eu un projet de faire des vidéos dans la même veine que la star anglaise. Tu comptes toujours le faire ?

C’était surtout pour que les gens aient un repère par rapport à ce que c’est mais ça ne sera pas vraiment la même chose. Mais je suis très, très fan des britanniques que ce soit en tout. En vidéo sur internet, au cinéma, en série ou en musique. C’est mon peuple préféré. Et du coup j’aime beaucoup de choses qui sortent de là-bas, et ceux que je connais sur internet font partie des meilleurs. Ils ont des séries d’une qualité incroyable, et nous on peine ! Bon là j’ai un peu d’espoir avec Marseille [Une série Netflix] qui a l’air vraiment stylé. Je vais regarder avec curiosité pour voir si enfin on a une bonne série française, à part des webséries. Bon je suis méchant il y en a eu des bonnes séries françaises mais c’est très minoritaire. Je pense qu’on est dans un pays qui … En vrai en terme de créateurs on est tout aussi bon qu’en Angleterre ou aux US, c’est juste que les producteurs sont tellement frileux. Niveau musical, télévision, cinéma … C’est fou à quel point on manque de variété, la même soupe. C’est normal que les français méprisent les artistes de leurs propres pays, on ne leur propose rien d’innovant, rien d’intéressant. Quand tu vois que Mimi Mathy fait partie des acteurs les mieux payés au monde pour Joséphine Ange gardien, c’est-à-dire qu’elle est mieux payé pour un épisode que n’importe quel acteur de Games of Thrones, c’est incroyable de se dire ça. C’est un truc de fou, les anglais sont extrêmement bons, mais on peut être aussi bon, c’est juste une histoire de mentalité. Et oui ça serait intéressant de faires des petits trucs comme ça, pas la même chose du tout mais avec cette touche d’humour absurde quoi.

C’est en projet ou c’est juste une idée ?

Les deux. C’est à la fois un projet, j’aimerai bien faire des choses comme ça cette année, mais je ne promets rien. J’aimerai bien, mais je ne le promets pas, sinon, si je ne le fais pas, on va me dire “tu avais dit que tu ferais ce projet et tu ne l’as pas fait”.

“Youtuber”, formé au son et à la lumière, mais aussi musicien … En 2013, tu parles d’un projet d’album… Tu en es où aujourd’hui de ce projet ?

Oui c’est un truc que j’ai dans les cartons depuis 2009, je n’ai pas eu le temps du tout d’y retoucher. Je n’ai pas abandonné le truc du tout parce que c’est très important pour moi, mais je le reprendrai plus tard. Ça fait partie des nombreux projets dont j’ai parlé trop tôt.

Tu avais dit que ça se rapprocherait un peu de ce que fait Gorillaz ?

Un petit peu oui, c’est surtout au niveau de la variété de ce qui peut être fait. Tu peux passer d’un truc où il y a du rap, à un truc plus électro, à un truc orchestral…

Tu es vraiment touche à tout au final, entre tes vidéos, la musique …

Quand tu travailles sur internet tu es obligé de toucher à tout. N’importe quel mec qui se film dans sa chambre est en même temps cadreur, monteur, acteur, auteur, réalisateur, éclairagiste, ingénieur du son. On est obligé de se “spliter” en 1000 pour faire un truc. C’est tout un boulot, mais il y a de très bonnes vidéos qui sont faciles à faire, et d’autres qui sont très dures à faire et qui sont très mauvaises. Ce qui compte ce n’est pas la difficulté à faire la vidéo, c’est le résultat final. Si tu t’es fait chier à faire une vidéo de merde pendant 2 ans, bah tu t’es fait chier à faire un truc de merde, ça ne change pas. Il faut quand même toujours respecter la masse de travail accompli derrière quand même, mais une vidéo ne se résume pas à la masse de travail.

Quelle est ta dernière chaîne YouTube coup de cœur ?

Je ne sais pas, il y en a certaines que j’adore vraiment, énormément. En anglophone je ne saurais que conseiller Every frame a painting” qui est une chaîne qui parle de cinéma, mais sous forme d’analyse de séquence de film ou même toute la carrière d’un réalisateur sous toute sa carrière, avec ses techniques de réalisation et sa façon de s’exprimer à travers la cinématographique, et cette chaîne te fais prendre conscience de pleins de trucs que si tu n’es pas habitué à ça, par exemple que tu peux clairement communiquer de mille façons différentes rien qu’avec la façon dont tu positionnes ta caméra, le moment où tu coupes dans un plan, un mouvement de caméra avec la scénographie … Et ce mec parle de tout ça. Cette chaîne est vraiment excellente, je ne saurais que trop conseiller.

En chaîne francophone, je ne vais pas parler de celles que j’ai sélectionné dans le 29 donc … Je vais en dire une drôle. Une dont je voulais parler depuis longtemps. Je ne vais pas en dire plus, mais allez voir Turfu Gaming. Sur YouTube c’est ma chaîne de gaming préféré. Il y a pleins de chaînes que je pourrais conseiller, mais celle-là vaut vraiment le coup. Sinon c’est compliqué, il y a pleins de gens très intéressant sur YouTube. Je trouve qu’il y a pleins de contenus français qui sont meilleurs que ce qu’on peut trouver aux US ou au Royaume-Uni, pour le coup.

Tu seras bientôt en convention ?

La prochaine que je fais c’est la Neocast de Strasbourg, ensuite je fais le GeekFaeris dans le centre.

Allez, je suis obligé de te poser la question : t’as une date de prévue pour ta prochaine vidéo ?

Je ne dis pas de date tant que je ne suis pas sûr pour le What the Cut ! je le dirais quand je serais sûr. En attendant, il y aura le 29 avec Antoine le prochain 29 du mois.
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