Le film de la semaine : 'Sans filtre' de Ruben Östlund, Palme d'or à Cannes

Sans filtre de Ruben Östlund
Sans filtre de Ruben Östlund   -   Tous droits réservés  Bac Films
Par Frédéric Ponsard

Sans filtre (Triangle of Sadness) de Ruben Östlund (Suède, France, Allemagne, GB)

Avec Harris Dickinson, Charlbi Dean, Woody Harrelson. 2h30.

La croisière, ça use !

C’est la dernière Palme d’or cannoise, et la seconde pour le réalisateur suédois Ruben Östlund, passé maître dans l’art du "Sans filtre". Ici, tel un entomologiste sadique, il emmène des "über" riches en croisière qu’il va s’amuser à martyriser.

Dans ses précédents films, Ruben Östlund prenait déjà un malin plaisir à coucher sur pellicule (et d’une certaine manière mettre en cage) ses personnages. Que cela au sein d’une famille d’apparence idéale dans Snow Therapy, ou dans le milieu select de l’art contemporain dans The Square, avec un objectif simple : aller au-delà des apparences, faire tomber les masques de l’hypocrisie et de la bienséance, et disséquer littéralement ses personnages pour en faire des archétypes expiatoires de leur suffisance et de leur appartenance de classe.

Beaux, riches et célèbres... pour un temps !

On retrouve cette signature inimitable dans Triangle of Sadness (beaucoup plus poétique et évocateur que Sans filtre, titre français un peu racoleur), où il va nous faire vivre le calvaire vécu par ses deux personnages principaux, Carl et Yaya, couple jeune, riche et beau composé d’un mannequin top model et d’une influenceuse-instagrammeuse, nouveau Graal professionnel pour une jeunesse connectée et consumériste.

Le film commence sur un premier acte où on retrouve nos deux super-héros de la réussite dans un restaurant visiblement très chic et cher. Et, à l’instar d’un Tarentino faisant dialoguer John Travolta et Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction autour du nom du Big Mac, Östlund entame un huis clos en forme de ping-pong verbal surréaliste entre Harris Dickinson et Charlbi Dean sur qui doit payer la note (salée, certainement) du repas. C’est peut-être la partie la plus maîtrisée du film, qui dure une bonne vingtaine de minutes, mais qui résume parfaitement la mentalité matérialiste et égoïste du "wonder" couple. Le ton est donné, mais l’amuse-gueule en forme d’épilogue ne fait que nous préparer à une suite qui va aller crescendo en grande bouffe, puis en gueule de bois vomitive.

Un yacht qui va finir comme le Titanic...

Nos deux jeunes premiers plein aux as se retrouvent dans une sorte d’acte II (ou deuxième côté du « Triangle de la tristesse ») sur un yacht de luxe avec piscine à chaque pont et champagne en perfusion. En compagnie d’autres « über riches » (terme consacré à Cannes par le cinéaste), plus vieux et encore plus détestables. Avec en particulier un « vendeur de merde » russe comme il aime à se présenter, accompagné de sa femme adipeuse, capitaliste et fier de l’être ; un couple de retraités britanniques bien sous tous rapports, mais dont le mari fut marchand d’armes aux pires dictatures de la planète, un informaticien qui a fait fortune, mais seul, envieux et frustré. Bref, une galerie de « freaks » plein de fric qui va être mené en bateau par un capitaine américain alcoolique et marxiste interprété par le "Natural Born Actor" Woody Harrelson des grands jours, qui mène avec désinvolture son équipage hétérogène composé d’un aréopage de nationalités.

Une tempête mémorable (attention au mal de mer, la caméra tangue sérieusement) va faire échouer tout ce beau monde sur une île déserte où, presque nus et sans les signes extérieurs de richesse, les positions de tous ces protagonistes vont s’inverser, et les dominants se retrouvent à la merci de ceux qui savent survivre en milieu hostile, habituellement dominés par ceux qui possèdent les richesses et font exécuter les viles tâches de services. 

Une ironie cruelle comme signature

Un film terriblement cruel sur la nature humaine donc, et de son avidité inextinguible. Le cinéaste assume avoir repris en partie les théories marxistes de la lutte des classes. Et ici, la lutte sera finale.

Légèrement trop long (2h30), Ruben Östlund fait un peu trop durer le (dé)plaisir dans le denier acte qui aurait gagné en concision. Mais le résultat est néanmoins brillant et cinglant, poussant le curseur à la limite du sadisme pour le spectateur qui assiste à la déliquescence de tout ce beau monde. En grattant le vernis, le film montre in fine que la domination et le pouvoir ne sont pas qu’une affaire de classe, mais consubstantielles de la nature humaine. Sans filtre et sans concession.