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Le plus long fleuve d'Italie, le Pô, s'assèche. Quels effets pour ceux dont la vie en dépend ?

Le fleuve Pô en Italie
Le fleuve Pô en Italie   -   Tous droits réservés  Marco_Bonfanti/Getty Images/iStockphoto
Par Rebecca Ann Hughes

Le mois dernier, les habitants de Boretto, dans le nord de l'Italie, ont découvert qu'une large portion du fleuve Pô, qui coule juste au nord de leur petite ville, s'était transformée en plage.

Le sable doré s'étendait sur une dizaine de mètres vers le centre du fleuve et les habitants ont profité du terrain nouvellement formé pour se promener.

À d'autres endroits, le niveau de l'eau est descendu si bas que les restes d'un char de la Seconde Guerre mondiale ont été révélés et que les murs en ruine d'une ville médiévale ont émergé.

Le Pô est le plus long fleuve d'Italie.

Dans une station de surveillance située à Boretto, Alessio Picarelli, chef de l'organisme interrégional du Pô (AIPO), a reçu des résultats indiquant que le Pô se trouvait à 2,9 mètres en dessous de la hauteur de la jauge zéro, ce qui est nettement inférieur à la moyenne saisonnière.

samuele Gallini/samuele400@gmail.com
Le fleuve Pô voit son débit diminuersamuele Gallini/samuele400@gmail.com

Une source d'eau vitale en danger

Le Pô italien coule sur quelque 650 km, des Alpes enneigées du nord-ouest au delta sauvage du Pô à l'est, avant de se jeter dans la mer Adriatique.

Au cours de son parcours, ce grand cours d'eau alimente les vastes plaines fertiles du nord de l'Italie, où les agriculteurs prospèrent depuis des générations. Surnommées le grenier à blé de l'Italie, ces plaines couvertes de cultures sont à l'origine de quelque 40 % du PIB du pays.

Les eaux du Pô, normalement source de vie, sont devenues une menace. Car les niveaux d'eau dramatiquement bas du fleuve ont entraîné l'aspiration de l'eau de mer en amont.

L'eau de mer s'infiltre dans la terre et empoisonne les cultures. C'est aussi un grave problème pour la biodiversité
Giancarlo Mantovani

Dans le delta du Pô, près de l'embouchure du fleuve, Giancarlo Mantovani, directeur d'un consortium qui protège le parc régional, explique que le niveau de l'eau est plus élevé ici qu'en amont.

"Cela s'explique par le fait que le vide laissé par le manque d'eau du fleuve est rempli par l'eau de mer__que l'onpeut voir refluer vers l'amont à certains endroits", explique-t-il, _. Pour les agriculteurs de la région, cela signifie que l'eau salée s'infiltre dans la terre et empoisonne les cultures, qui sont noircies et flétries._C'est aussi un grave problème pour la biodiversité ici", explique M. Mantovani.

Rebecca Ann Hughes
Le fleuve Pô s'assèche en Italie avec des effets dévastateursRebecca Ann Hughes

Ces faibles niveaux d'eau record, que l'AIPO ne mesurerait normalement qu'en août, sont en partie le résultat du manque de précipitations dont souffre le nord de l'Italie.

"Normalement, il devrait pleuvoir une fois toutes les semaines ou toutes les deux semaines", explique Giancarlo Mantovani, "mais aujourd'hui, il n'a pas plu depuis trois mois".

"Il n'a pas plus depuis trois mois"

Les problèmes commencent cependant dans les montagnes, où les chutes de neige ont été les plus faibles depuis 20 ans, mesurant 50 % de moins que la moyenne saisonnière. Les glaciers des Alpes, qui servent de réservoirs pour alimenter le fleuve, diminuent également chaque année. Sur le Mont Viso, une montagne proche de la frontière française où le Pô prend sa source, le permafrost fond et provoque l'effondrement de morceaux de roche.

Cette situation a déclenché une sonnette d'alarme quant aux effets que le changement climatique pourrait avoir sur une région qui dépend si fortement des eaux du fleuve.

Cette saison a déjà été un avertissement brutal que le réchauffement de la planète pourrait transformer les terres agricoles fertiles et le delta riche en nutriments de l'Italie en un désert salé, tout en mettant en danger des centaines de milliers de moyens de subsistance. "C'est une catastrophe à 360 degrés", déclare M. Mantovani.

Une crise de l'eau

Les faibles niveaux du Pô sont particulièrement inquiétants car, jusqu'à récemment, les agriculteurs n'avaient même pas commencé à extraire l'eau pour irriguer leurs cultures.

En raison du réchauffement climatique, la période pendant laquelle l'eau du fleuve est nécessaire aux cultures a été prolongée, commençant dès le mois de mars et se terminant en septembre.

Avec un printemps chaud et ensoleillé, les agriculteurs ont commencé à pomper l'eau mais, comme certains l'ont découvert, ce qu'ils extraient pour le moment est plein de sel. C'est aussi un cercle vicieux, car avec les agriculteurs qui puisent maintenant de l'eau, le niveau de la rivière pourrait continuer à baisser, à moins que le temps ne change rapidement, ce qui entraînerait des pénuries d'eau.

La sécheresse dans la vallée du Pô menace plus de 30 % de la production agricole nationale
Coldiretti
organisation agricole

"La sécheresse dans la vallée du Pô menace plus de 30 % de la production agricole nationale, notamment la sauce tomate, les fruits, les légumes et le blé, ainsi que la moitié du bétail du pays", a déclaré l'association  agricole Coldiretti dans un communiqué, et d'alerter "s_i les conditions de sécheresse se poursuivent, les agriculteurs seront obligés de fournir de l'eau avec une irrigation d'urgence_."

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La sécheresse du Pô menace un tiers de la production agricole italienneCanva

Repenser le rôle du fleuve en Italie

Plutôt que de considérer le Pô comme un vaste réservoir à exploiter, les experts appellent à une protection et une préservation urgentes du fleuve en tant que système écologique. Actuellement, les agriculteurs utilisent des jets d'eau pour irriguer les cultures, ce qui entraîne la perte d'une grande partie de l'eau par évaporation.

Legambiente, une association nationale de défense de l'environnement, invite les agriculteurs à utiliser des tuyaux enterrés dans le sol pour transporter l'eau, ce qui réduirait le gaspillage. Coldiretti fait pression pour que l'eau de pluie soit exploitée à des fins agricoles au lieu de l'eau des rivières.

"Dans un pays où il tombe environ 300 milliards de mètres cubes d'eau par an, mais qui, en raison de déficiences dans ses infrastructures, n'en retient que 11 %, il faut entretenir, économiser, récupérer et recycler l'eau", a déclaré l'organisme, "n_ous lançons un appel pour que les instances responsables développent un projet de gestion de l'eau en activant un réseau de réservoirs dans la zone_."

Réduire la dépendance en recyclant les eaux usées

La ville de Reggio Emilia est pionnière dans une méthode visant à réduire la dépendance à l'égard des eaux du Pô en recyclant les eaux usées. Grâce à cette technique, elle produit désormais 5 millions de mètres cubes d'eau pour irriguer les terres agricoles.

SeanShot/Getty Images/iStockphoto
Les habitants souhaitent que le Pô retrouve sa prospérité d'antan.SeanShot/Getty Images/iStockphoto

Dans le delta, le consortium de Giancarlo Mantovani a installé deux barrières dans des bras du fleuve pour empêcher la remontée de l'eau salée de la mer. "Ces barrières nous permettent de dévier l'eau de mer et de créer des réserves avec le peu d'eau douce qui arrive des montagnes", explique-t-il.

Cette eau est collectée dans des cuves et des canaux, pour être utilisée dans les moments où il n'y aurait plus que de l'eau salée dans le delta, une possibilité très réelle.

Avec peu de précipitations à l'horizon pour les prochaines semaines, Giancarlo Mantovani explique également que le plan d'action le plus immédiat et le plus vital est que tous ceux qui utilisent l'eau du fleuve réduisent leur consommation.

"S'il n'y a pas d'eau, tout le monde, tout au long du cours du fleuve, doit jouer son rôle pour réduire sa consommation", dit-il.