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Les Jogi, "gitans" d'Afghanistan et communauté oubliée

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Les Jogi, "gitans" d'Afghanistan et communauté oubliée

Les Jogi, "gitans" d'Afghanistan et communauté oubliée
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Le fossé franchi, la communauté s‘étire le long d’un minuscule ru autour d’un champ de coton, à l‘écart de la grande ville du nord de l’Afghanistan, Mazar-i-Sharif. Ici les Jogi, “gitans” afghans marginalisés, sont chez eux. Mais pour combien de temps ?

“Ce champ ne nous appartient pas”, s’empresse de préciser Mollah Wural. Chef de cette communauté d’une centaine de maisons en terre impeccablement tenues, c’est lui qui négocie la location du terrain sur lequel 140 familles jogi sont installées depuis une huitaine d’années.

“Nous sommes la seule communauté d’Afghanistan qui ne possède pas de terre”, affirme-t-il. “Autrefois on voyageait, mais la situation est devenue trop dangereuse, mieux valait s‘établir”, glisse-t-il.

Si la province de Balkh est relativement calme et prospère, les talibans, redoutés des Jogis, sont présents à moins de 20 km à l’ouest de Mazar et plus de 40% du territoire afghan échappe au contrôle gouvernemental.

Arrivés au milieu du XIXe siècle d’Ouzbékistan et du Tadjikistan actuels, les Jogi appartiennent à un ensemble de nomades appelés “Jat” en langue darie, une dénomination aussi péjorative que les “romanichels”.

Mollah Wural estime qu’il y a “350 à 400 familles dans la province”; selon les estimations officielles, ils seraient autour de 20 à 30.000, principalement dans le nord et le nord-est de l’Afghanistan et bien à l‘écart du principal groupe nomade du pays, les Kutchis.

- Mauvaise réputation –

Avec leur peau cuivrée, ces musulmans sunnites se distinguent surtout de la population conservatrice du pays par leurs manières. Les femmes, en robes de couleurs vives et tête légèrement voilée, jouent un rôle égal à celui des hommes pour assurer la subsistance du foyer. On les croise dans les rues de Mazar ou de Kunduz où elles mendient et lisent les lignes de la main.

“Nous sommes la communauté la plus ouverte du pays”, rayonne Mollah Wural.

Elles proposent aussi ménages ou lessives, mais la rumeur malveillante accuse les hommes Jogi de prostituer leurs femmes tandis qu’ils restent à la maison.

“Le préjugé est tenace et les Jogi l’expérimentent dès leur plus jeune âge”, témoigne l’anthropologue allemande Annika Schmeding, auteure d’un rapport en 2015 pour l’ONG tchèque People in Need (PIN), l’une des rares à soutenir cette communauté.

“Les hommes s’occupent des animaux, vendent des oiseaux ou s’emploient comme journaliers sur les chantiers”, renchérit Michala Děvečková, représentante de PIN à Mazar qui confirme que “les migrations ont vraiment cessé pour des raisons sécuritaires”.

“Les Jogi sont les oubliés de l’aide au développement”, observe-t-elle, malgré les centaines de millions de dollars déversés sur l’Afghanistan par les escouades d’institutions et d’ONG débarquées dans le sillage des troupes américaines depuis 2001.

Espiègle et vif, Fodar, 12 ans, sautille d’une courette à l’autre, où mijote ici un bouillon d’oreilles de vaches, là glousse une poule. Des bébés dorés aux yeux ourlés de khôl somnolent dans des linges fleuris ou passent de bras en mains.

Fodar fréquente l‘école publique. Une victoire pour son père: cela signifie qu’il est détenteur du précieux sésame qui fait défaut aux Jogi, la tazkira – carte d’identité indispensable à toute démarche administrative.

Mais le gamin indique que les autres le houspillent. “Pour avoir la paix, je leur apporte des dessins tous les jours, sinon ils me battent.”

- Mariages et bouzkachis –

Le musicien Hajji Rangin dit avoir raté “plusieurs tournées à l‘étranger, faute de papiers”.

Installé sur des tapis entre son fils au tambour et son frère au violon, cette légende de la musique jogi attrape son dembera à long manche, la guitare traditionnelle d’Ouzbékistan, et attaque les cordes, un chapelet de grelots enroulé sur la main. Les enfants, accourus, se tassent dans l’encoignure pour l‘écouter.

“Notre musique raconte nos racines. Il n’est pas rare qu’en l‘écoutant les hommes se mettent à pleurer. Je voudrais juste être compté comme un citoyen de ce pays”, dit-il.

Hajji Rangin est “très demandé pour les mariages et toujours réservé pour les bouzkachis” (forme de polo traditionnel): comme quoi, “la discrimination s’arrête à la musique”, sourit-il.

Selon une étude réalisée par la société Samuel Hall pour l’Unicef, en 2011, “dans 80% des foyers jogi, personne n’a de papiers”.

“Le problème, c’est que pour obtenir une tazkira il faut qu’un membre de votre famille au moins en ait une”: Annika Schmeding estime donc, comme d’autres, que les tazkiras des Jogi sont généralement fausses. “Les policiers ne vont pas vérifier en cas de contrôle, mais elles n’ouvrent aucun droit, par exemple à posséder une terre. Un souci majeur pour les Jogi.”

“Pour la plupart des Afghans, les Jogi ne sont pas des leurs même s’ils sont ici depuis des générations. Aucun politicien n’est prêt à les défendre, par crainte de ternir sa réputation”, ajoute-t-elle.

“C’est une question sensible”, reconnaît Homayoun Mohtaat, directeur du Bureau de la Population au Ministère de l’Intérieur. En 2006, rapporte-t-il, les Jogi ont adressé une pétition au Parlement réclamant leur reconnaissance. “Environ 1.300 tazkiras ont été délivrées depuis, à Kunduz et Mazar”.

Mais le décret présidentiel qui leur confèrerait un statut légal à travers le pays se fait toujours attendre.

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