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Affaire Semenya: avant le verdict du TAS, le match des scientifiques

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Exclure la coureuse sud-africaine Caster Semenya des pistes d'athlétisme car elle produit naturellement trop de testostérone serait aussi peu scientifique qu'interdire à un basketteur de jouer parce qu'il est trop grand, estiment jeudi deux chercheuses, dont l'avis fait toutefois débat.

"Devenir performant nécessite des milliers d'heures d'entraînement, de la concentration, de la discipline, et ce ne serait pas scientifique d'exclure un ou une athlète sur la base d'un unique facteur génétique", a déclaré à l'AFP Cara Tannenbaum, professeur de médecine et de pharmacie à l'université de Montréal (Canada).

Elle cosigne une tribune dans la prestigieuse revue médicale britannique BMJ avant une décision très attendue du Tribunal arbitral du sport (TAS). Celui-ci doit trancher d'ici la fin du mois d'avril un litige entre Caster Semenya et la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF).

La double championne olympique du 800 m conteste un règlement de l'IAAF, qui impose aux femmes "hyperandrogènes" de faire baisser, avec des médicaments, leur taux de testostérone pour participer aux épreuves internationales du 400 m au mile (1609 m).

L'IAAF estime que leur taux élevé de testostérone (hormone mâle aussi utilisée comme produit dopant) les avantage par rapport aux autres concurrentes.

Ce règlement "risque d'instaurer un précédent sans fondement scientifique pour d'autres types d'avantages génétiques", estiment Cara Tannenbaum et la docteur Sheree Bekker, de l'université de Bath (Angleterre).

"Si on exclut des courses les femmes athlètes qui ont génétiquement de hauts niveaux de testostérone, empêchera-t-on aussi les hommes extraordinairement grands de jouer au basket?", s'interroge la Pr. Tannenbaum auprès de l'AFP.

Dans leur article, elle et Sheree Bekker assurent que l'avantage apporté à ces coureuses par leurs hauts niveaux de testostérone n'est pas prouvé scientifiquement.

En 2017, une étude commandée par l'IAAF concluait pourtant que cela leur donnait un avantage "significatif" dans certaines épreuves.

- Inégalité physiologique -

Les deux scientifiques relèvent que chez les non-sportifs, les taux naturels de testostérone sont compris entre 9 et 31 nanomole par litre de sang chez les jeunes garçons et les hommes, et 0,4 à 2 nmol/L chez les jeunes filles et les femmes.

Mais elles font valoir que chez les athlètes de haut niveau, les écarts entre les deux sexes sont moindres, et que certaines femmes sportives ont même des taux supérieurs à celles de sportifs.

C'est pourquoi elles jugent "arbitraire" et discriminatoire le seuil de 5 nmol/L que veut fixer l'IAAF, au-dessus duquel les athlètes femmes seraient obligées de prendre un traitement médicamenteux.

"Cette limite n'est pas arbitraire, mais s'appuie sur les données connues", a répliqué l'IAAF, interrogée par l'AFP.

Une position soutenue par plusieurs scientifiques.

"On sait que les niveaux de testostérone sont distribués de façon différente entre les hommes d'une part et les femmes de l'autre", explique l'endocrinologue britannique Ieuan Hughes. "Même les plus bas niveaux de testostérone chez les hommes restent 4 à 5 fois plus élevés que les plus hauts chez les femmes", poursuit-il, cité par le Science Media Centre.

Selon lui, les hauts niveaux de testostérone des femmes hyperandrogènes comme Semenya "ont des effets sur le développement des muscles et des os", ce qui "est un avantage dans des compétitions de haut niveau".

Le professeur Chris Cooper, spécialiste de biochimie, rappelle de son côté que les performances de Semenya avaient décliné lorsqu'elle avait été obligée de prendre des médicaments pour faire baisser son taux de testostérone.

De 2011 à 2015, l'IAAF avait en effet déjà imposé cette mesure, avant qu'une autre athlète concernée, l'Indienne Dutee Chand, la fasse annuler en justice.

En outre, le Pr. Cooper souligne que la création des catégories de femmes en sport a été dictée par l'inégalité physiologique entre les sexes: en cas de mixité, "il n'y aurait jamais de vainqueur femme dans la quasi-totalité des sports".

C'est pourquoi il juge que "le règlement de l'IAAF a la meilleure base scientifique qu'il puisse avoir en l'état actuel des choses". Même si, nuance-t-il, cela ne veut pas dire qu'il ne peut pas être discuté du point de vue "éthique".

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