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Un village bulgare suspendu à la saga du Brexit

Une famille de Brachten, en Bulgarie, travaille au champ le 23 Mars 2019.
Une famille de Brachten, en Bulgarie, travaille au champ le 23 Mars 2019. -
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Dimitar DILKOFF
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Les rebondissements du Brexit déroutent ou lassent les Européens mais à Brachten, village des confins de la Bulgarie, l'interminable saga est suivie avec avidité par les habitants dont le principal employeur se trouve à 2.700 kilomètres, dans le sud de l'Angleterre.

Difficile d'imaginer plus grand contraste: d'un côté une localité perdue dans la montagne à un jet de pierre de la frontière grecque, où les charrues sont encore tirées par des chevaux ; de l'autre les paysages verdoyants du Kent, au sud de Londres, et leur agriculture prospère.

Entre ces deux extrémités de l'Union européenne s'est tissé un lien étroit: plus d'un tiers des 960 habitants de Brachten partent tous les ans récolter framboises, mûres, myrtilles, cerises à la ferme Oakdene, une vaste exploitation dont la production est distribuée dans les supermarchés du Royaume-Uni.

Le rituel des départs se répète à chaque printemps mais jamais les quelque 350 saisonniers du village n'ont bouclé leurs valises dans un tel climat de fébrilité, lié aux incertitudes sur l'issue du Brexit.

"Tout le monde est inquiet", confie Emine Karaylanska, une habitante de 29 ans qui se prépare à l'exode annuel.

"Nous regardons la télévision, nous écoutons les informations tout le temps pour voir ce qui va se passer car ça nous concerne", explique la jeune femme.

Londres a demandé un nouveau report de la date fatidique du Brexit pour le moment fixée au 12 avril. Les Vingt-sept devraient donner leur réponse mercredi lors d'un sommet à Bruxelles.

- Ecole sauvée -

Avec des salaires trois fois plus élevés que le revenu moyen (600 euros net) en Bulgarie, pays le plus pauvre de l'UE, le travail dans le Kent anglais fait figure d'eldorado pour les habitants de Brachten, y compris pour une diplômée en administration publique comme Emine Karaylanska.

Qu'un divorce chaotique entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne freine la mobilité des saisonniers et c'est toute la vie du village qui s'en trouvera bouleversée.

Grâce à l'argent gagné en Angleterre, Brachten se distingue des localités de la campagne bulgare frappée par la désertification. On y trouve des maisons rénovées, des voitures avec le volant à droite et -fait rare- des enfants.

"En 2000 et 2001, il y a eu une naissance à Brachten. Il y en a eu 15 en 2015 et 14 en 2016 ; les chiffres parlent d'eux-mêmes", confie le maire Kemil Kotchakov qui a ainsi pu sauver l'école du village.

Le caractère saisonnier du travail dans le Kent permet au village de garder sa population. Sous l'effet de l'émigration et du faible nombre de naissances, la Bulgarie est le pays qui se dépeuple le plus vite au monde, selon les Nations unies.

"Si on travaillait ici, on ne pourrait pas faire vivre nos familles", confie Safet Djurelov, 53 ans, qui, en attendant le départ, retourne la terre de son champ de pommes de terre. Ce sera sa quatrième année à Oakdene, après douze ans à travailler en Grèce.

Le lien entre Brachten et la ferme Oakdene remonte à près de vingt ans, avant même l'entrée de la Bulgarie dans l'UE. L'été, au plus fort de la saison, plus d'un millier des 1.400 travailleurs de l'exploitation sont bulgares, explique le patron Tim Chambers.

- Le gros mot -

Salih Hodzhov fut parmi les premiers saisonniers bulgares de l'exploitation. Aujourd'hui salarié à plein temps, il est directeur de la production et ne cache pas son sentiment "d'impuissance" face à la confusion qui entoure le Brexit.

"Cette entreprise repose sur des gens qui viennent de Bulgarie et de Roumanie et travaillent ici depuis 6, 7, 10 ans (...) ce sont de bons travailleurs et ce sera triste si nous les perdons. Mais nous ne pouvons rien faire".

"Si on prononce les mots immigration ou migration au ministère de l'Intérieur, ce sont des gros mots, s'agace Tim Chambers. Or, ce ne sont pas des gros mots, nous avons besoin de travailleurs migrants", assure le patron.

Pourtant ni les liens tissés avec les saisonniers, ni la crainte de devoir contingenter le recours aux travailleurs étrangers n'ont empêché M. Chambers de voter en 2016... pour le Brexit.

"Je n'ai pas forcément voté en fonction de ma situation personnelle. Je voyais l'Union européenne comme une organisation géopolitique défaillante", explique-t-il.

Il assure ne pas être effrayé par la perspective d'un Brexit sans accord entre l'UE et le gouvernement britannique. "Mais je ne pleurerais pas non plus si nous restons dans l'UE. Ce sera ce que ce sera".

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