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Guerre, dépression, suicide: l'Amérique au chevet de ses vétérans

Roger King, ex-Marine ayant servi en Irak, le 1er juin 2019 à Long Island
Roger King, ex-Marine ayant servi en Irak, le 1er juin 2019 à Long Island -
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Don Emmert
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Roger King avait 19 ans quand il s’est engagé dans les Marines en 2005. Il en est ressorti en 2009, après deux déploiements en Irak et une balle de sniper qui a failli lui coûter la vie.

A son retour, bien d’autres problèmes l’attendaient. Etat permanent d’hyper-vigilance, anxiété, difficultés en groupe: il souffrait de stress post-traumatique (PTSD) et de trauma crânien (Traumatic Brain Injury, TBI), deux maux qui empoisonnent les anciens combattants de la première armée du monde, engagée depuis 2001 dans des conflits interminables en Irak et en Afghanistan.

Il s’est mis à boire, à déprimer. Avec pudeur, cet homme bâti comme un roc, 33 ans aujourd’hui, confie avoir voulu, à deux reprises, se suicider.

Russell Keyzer, 42 ans, s’est engagé dans la Garde nationale juste après les attentats du 11-Septembre.

Flashbacks, insomnies, crises de panique, lui aussi a été rattrapé par les symptômes du PTSD après deux ans passés dans la force internationale de l’Otan au Kosovo, où des périodes de relative stabilité alternaient avec de violentes émeutes.

Après son retour en 2008, il sombre dans l’alcool et la dépression. Son mariage prend fin, il devient un sans-abri. Et tente à sept reprises de mettre fin à ses jours, confie-t-il.

Les deux hommes disent aller aujourd’hui beaucoup mieux, en partie grâce à un groupe de parole et d’entraide pour anciens combattants, le Joseph Dwyer Project. Cette association a été créée en 2012 dans la péninsule new-yorkaise de Long Island, en hommage à un héros de la guerre en Irak, qui s’est suicidé après son retour en 2008.

Détendus, ils racontaient récemment leurs années noires lors d’une “Journée du bien-être” organisée par l’association dans un parc de Center Moriches, à Long Island: pique-nique, salut au drapeau, yoga, méditation, kayak… Des activités censées alimenter sentiment de sécurité et camaraderie.

Une telle association “aurait dû être créée depuis longtemps”, estime Roger King, devenu animateur d’une antenne du Dwyer Project qui réunit chaque semaine une dizaine de vétérans.

“On a pensé aux Alcooliques Anonymes, aux Narcotiques Anonymes mais personne n’avait pensé que la même chose pourrait marcher pour les anciens combattants (…) Mais l’empathie et la compassion commencent à venir.”

“S’il y avait eu les ressources adaptées quand on est rentré, on n’en serait pas arrivé là, on ne se serait pas tourné vers la drogue et l’alcool”, souligne Russell Keyzer. “Les choses s’améliorent lentement, il y a de plus en plus de programmes pour vétérans.”

- Loin d‘être fiers –

De fait, les groupes de soutien psychologique se multiplient aux Etats-Unis. Ils témoignent des multiples efforts engagés par la première puissance mondiale pour aider ses 20 millions d’anciens combattants – près de 10% de la population adulte américaine – à surmonter leurs difficultés, voire leurs pulsions suicidaires.

Car beaucoup sont aux antipodes de l’image des fiers vétérans aperçue au 75e anniversaire du Débarquement en Normandie.

Plus de 6.000 vétérans de l’armée américaine se sont suicidés chaque année entre 2008 et 2016, selon un rapport du ministère des Anciens combattants publié fin 2018.

Pour 2014, cela correspondait en moyenne à près de 20 suicides par jour.

En comparaison, 6.951 militaires américains sont morts en opération entre 2001 et 2018, d’après une récente analyse de l’université Brown.

Dans ce contexte, le ministère qui gère quelque 1.200 hôpitaux et centres de soins réservés aux vétérans a fait de la prévention des suicides une priorité nationale et a mis en place un numéro d’appel antisuicide parmi les plus sollicités au monde.

Trois centres d’appels avec au total plus de 900 employés à travers le pays sont désormais dédiés à cette ligne, lancée en 2007 avec 14 personnes et spécifiquement destinée aux vétérans, indique à l’AFP Matt Miller, son directeur.

“Les appels n’ont cessé d’augmenter” au fil du temps, pour atteindre aujourd’hui quelque 650.000 appels annuels, souligne-t-il.

“Notre prise de conscience (du problème du suicide) augmente”, chez les militaires mais aussi dans toute la population où le taux de suicide augmente aussi même s’il reste inférieur à celui des vétérans, explique M. Miller.

- Souvenirs du Vietnam –

Un demi-siècle après l’enfer du Vietnam, 17 ans après le début de l’intervention américaine en Afghanistan, “il y a une meilleure prise de conscience” des besoins des vétérans même s’il y a “encore beaucoup à faire”, estime Marcelle Leis, la directrice du Dwyer Project qui a passé vingt ans dans la Garde Nationale.

Contrairement aux guerres du Vietnam ou de Corée, explique-t-elle, les militaires envoyés en Irak et en Afghanistan depuis 2001 “enchaînent les déploiements” et “souffrent de ces va-et-vient en état d’hyper-vigilance”.

Confrontés aux difficultés d’intégration au retour, ils “n’ont pas l’habitude de demander de l’aide (…) Une grande partie de notre travail consiste à leur apprendre à le faire, à leur apprendre que c’est aussi ça, être fort”.

Signe des temps: si la ligne d’entraide reçoit beaucoup d’appels d’anciens du Vietnam, ces derniers sont également nombreux à se mobiliser, notamment via des groupes de parole, pour aider les jeunes vétérans.

“Ca redonne du sens à leur vie, ça les aide à guérir”, dit Mme Leis.

Roger King évoque ainsi cet ancien du Vietnam qui, le premier, l’a orienté vers une psychothérapeute, première étape vers sa guérison.

S’il n’exclut pas de traverser encore des moments difficiles, l’ancien Marine, désormais marié et père d’un bébé de trois mois, a des projets d’avenir: il vient de décrocher un diplôme d’histoire et espère bientôt enseigner dans un lycée.

Et si les poussées d’adrénaline qu’il avait au combat lui manquent, il dit travailler le week-end comme pompier pour retrouver cette sensation. “Quand l’alarme retentit, je sens mon sang qui monte: je pars sauver quelqu’un!”, confie-t-il en souriant.

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