Avons-nous tiré les leçons de Tchernobyl et de Fukushima ?

L'Europe est-elle prête en cas d'accident nucléaire ?
L'Europe est-elle prête en cas d'accident nucléaire ?   -  Tous droits réservés  Canva - Euronews
Par Camille Bello

Alors que le sort de la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporijia inquiète, sommes nous prêts à affronter une nouvelle catastrophe nucléaire?

Il y a 12 ans, un tremblement de terre et un tsunami provoquaient le deuxième accident nucléaire le plus grave de l'histoire à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, au Japon.

La fusion catastrophique (elle a entraîné le déplacement de 160 000 personnes et coûté plus de 176 milliards d'euros au gouvernement japonais) suffit à rappeler la menace potentielle d'un accident nucléaire. Mais un certain nombre d'événements récents ont aussi inquiété en Europe :

L'invasion de l'Ukraine par la Russie a mis à mal le réseau électrique du pays à plusieurs reprises. Elle a provoqué des pannes à la centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d'Europe, où l'électricité est nécessaire pour refroidir les réacteurs.

Entre-temps, les autres réacteurs nucléaires européens vieillissent - ils ont été construits il y a en moyenne plus de 35 ans - et des contrôles effectués récemment en France ont révélé des fissures dans plusieurs d'entre eux.

Enfin, certains experts en énergie estiment que les phénomènes météorologiques extrêmes provoqués par le changement climatique pourraient constituer une menace sérieuse pour les 103 réacteurs nucléaires de l'UE, qui représentent environ un quart de l'électricité produite dans l'Union.

Jan Haverkamp, expert en énergie nucléaire et en politique énergétique pour Greenpeace, estime que les risques que l'Europe connaisse un accident de grande ampleur comme celui de Fukushima étaient "réalistes". "Nous ne sommes pas correctement préparés", a-t-il déclaré à Euronews Next.

Les risques de miser sur l'énergie nucléaire pour réduire les émissions de carbone

Le commissaire européen à l'énergie, Kadri Simson, affirme que l'épine dorsale du futur système électrique sans carbone de l'UE sera constituée d'énergies renouvelables et de nucléaire.

"La réalité est que ces énergies renouvelables devront être complétées par une production d'électricité de base stable. C'est pourquoi l'énergie nucléaire est une véritable solution", a-t-elle déclaré en novembre lors du 15e Forum européen de l'énergie nucléaire.

Le problème de cette stratégie est qu'elle repose sur la poursuite de l'exploitation de centrales nucléaires vieillissantes. Dans cinq des six scénarios du "Rapport sur les énergies du futur" - une étude commandée par le gouvernement français -, pour passer à un système énergétique zéro émission d'ici 2050, les énergies renouvelables devraient dépendre d'un certain nombre de centrales nucléaires existantes.

La logique qui sous-tend l'utilisation des anciennes centrales est que "nous ne pouvons pas fabriquer suffisamment de réacteurs avant cette date", a expliqué M. Haverkamp.

L'Autorité de sûreté nucléaire française (ASN) partage cet avis : "Le rythme de construction de nouveaux réacteurs nucléaires pour réaliser le scénario proposé [...] serait difficilement soutenable", a-t-elle déclaré dans un rapport datant de 2021.

Les centrales nucléaires vieillissantes sont-elles sûres ?

Selon l'ASN, un "bon niveau" de sûreté nucléaire et de radioprotection ne peut être atteint que si les titulaires d'autorisations nucléaires en assument pleinement la responsabilité. En d'autres termes, ce sont les exploitants des centrales, sous le contrôle de régulateurs nationaux indépendants, qui sont les premiers responsables de la sûreté de leurs installations.

La maintenance d'une centrale nucléaire dépend d'un certain nombre de facteurs, tels que sa conception et son historique de surveillance. Mais d'autres facteurs entrent en ligne de compte, comme les humains sujets aux erreurs, les tremblements de terre, les tsunamis, les incendies, les inondations, les tornades ou même les attaques terroristes.

La catastrophe de Fukushima en 2011 concernait une centrale nucléaire vieille de plus de 40 ans, et l'accident a été attribué en partie à des défauts de conception et à des mesures de sécurité inadéquates.

La modernisation des centrales vieillissantes peut réduire le risque à certains égards, a déclaré M. Haverkamp, "mais il y a toujours un risque : il peut y avoir un problème, simplement parce qu'elles continuent à fonctionner" au-delà de la limite prévue.

La France possède l'un des meilleurs bilans du monde en matière de sûreté nucléaire. Toutefois, Bernard Doroszczuk, chef de l'organisme de surveillance de la sûreté nucléaire, a déclaré au début de l'année qu'un "examen systémique" était nécessaire "pour examiner et justifier individuellement la capacité des réacteurs les plus anciens à continuer à fonctionner au-delà de 50, voire 60 ans".

Quelle est la sécurité des personnes vivant autour des centrales nucléaires ?

Un autre élément de la sûreté nucléaire est particulièrement important : la densité de population autour des installations nucléaires. Les zones habitées par des millions de personnes sont beaucoup plus complexes à évacuer que les zones quasiment désertes.

Suite à l'accident de Fukushima en mars 2011, Declan Butler, journaliste pour la revue scientifique Nature, s'est associé à la NASA et à l'Université de Columbia pour réaliser une étude comparant les densités de population autour des centrales nucléaires dans le monde.

Au moment où Butler a publié son étude, les deux tiers du parc nucléaire mondial avaient une densité de population plus importante dans un rayon de 30 kilomètres que Fukushima, où 172 000 personnes vivaient au moment de la catastrophe.

Plus précisément, l'étude a révélé que les densités de population autour des réacteurs nucléaires étaient beaucoup plus élevées en Europe qu'autour de Fukushima.

En France, par exemple, M. Butler estime qu'environ 930 000 personnes vivent dans un rayon de 30 km autour de Fessenheim, l'une des centrales situées dans le nord-est du pays, et que 700 000 personnes vivaient autour de la centrale de Bugey, située à 35 km à l'est de Lyon, la troisième ville de France.

Avons-nous appris quelque chose de Tchernobyl et de Fukushima ?

Selon M. Haverkamp, les efforts se sont surtout concentrés sur la préparation technique afin de prévenir les accidents nucléaires mais pas sur la préparation aux situations d'urgence ni sur la préparation de la population. "_Je crains que les pays nucléaires de l'UE ne soient pas suffisamment préparés en cas d'accident._Et je peux vous garantir que si un accident se produisait en Europe, ce serait à nouveau le chaos, comme ce fut le cas à Fukushima".

Le Dr Irwin Redlener, universitaire américain et expert en médecine des catastrophes, va dans le même sens : "_nous avons beaucoup appris de Fukushima._Mais le problème, c'est que nous n'agissons pas en conséquence", a-t-il déclaré à Euronews Next.

"L'humanité sait mieux répondre aux petites urgences comme les incendies de bâtiments, les tempêtes, mais lorsqu'il s'agit de catastrophes à grande échelle comme les accidents nucléaires, notre capacité de réaction reste "dysfonctionnelle", a-t-il expliqué, "parce que nous n'y sommes pas préparés".

Que faire en cas d'accident nucléaire ?

Plusieurs organisations internationales proposent des ressources expliquant ce qu'il faut faire en cas d'urgence nucléaire, comme par exemple la Croix-Rouge. Il est judicieux de lire ses recommandations.

Il y a deux choses qui font obstacle à une préparation globale, a déclaré M. Redlener. La première est ce qu'il appelle "l'illusion de la sécurité" et la seconde, "les citoyens désengagés et mal informés".

L'illusion de la sécurité, a-t-il déclaré, est le fantasme selon lequel "d'une manière ou d'une autre, nous savons ce que nous faisons, ou nous savons ce que nous ferons" lorsque nous serons confrontés à un événement aussi catastrophique.

Or, il existe un certain nombre de gestes simples qui pourraient "nous sauver la vie si nous les connaissions", a-t-il ajouté.

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