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Ce gaz de schiste qui fracture l'Europe


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Ce gaz de schiste qui fracture l'Europe

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Dans le sud-est de la Pologne, une campagne d’exploration enflamme les esprits ici, comme ailleurs dans le monde : elle vise à s’emparer d’une richesse potentielle : le gaz de schiste.

Pour Wojciech Swieton, ingénieur polonais, qui jusqu‘à présent, travaillait sur des gisements de gaz naturel, c’est une grande nouveauté ; ça l’est aussi pour la Pologne, l’un des pays européens parmi les mieux dotés.

Depuis peu, des plateformes sondent les réserves de ce “gaz non conventionnel” caché dans le schiste du sous-sol. Mais sur le site de Syczyn, on s’apprête à passer à la deuxième étape : tester une technique qui permet de l’extraire : la méthode controversée de la “fracturation hydraulique.”

“C’est une bonne période pour nous,” assure Wojciech Swieton, “parce qu’aujourd’hui, le gaz de schiste est plus populaire qu’avant et j’espère que l’on va continuer notre activité.”

Le site est l’un des tout premiers en Europe à expérimenter la fracturation. Ce sera fait au printemps. A trois kilomètres de profondeur, des millions de litres d’eau mélangée à des additifs chimiques seront injectés pour extraire le gaz de la roche.

Tout près de la plateforme, certains habitants sont aux premières loges et ils n’ont rien contre. Dans cette région pauvre, beaucoup espèrent que l’industrie du gaz de schiste stimulera le développement. Au plan national, cette nouvelle ressource réduirait la place du charbon, néfaste pour le climat, mais aussi la dépendance énergétique du pays vis-à-vis du pétrole et du gaz russe.

A l‘épicerie du village, le gaz de schiste alimente toutes les conversations. “Les gens disent plein de choses : que l’eau va devenir jaune, que les poules ne pondront plus d’oeufs,” explique Zbigniew Krezel, mais je ne sais pas si c’est vrai ou pas,” lance-t-il. Une autre habitante, Czeslawa Kulbaka est du même avis : “il y aura des changements irréversibles sous terre, parce que la méthode de fracturation va créer des fissures. Et puis, ce qui peut arriver,” ajoute-t-elle, “c’est que les gaines de ciment autour des canalisations ne tiendront pas éternellement et l’eau sera polluée !”

Mais pour Jozef Siwek, “c’est une bonne chose que du gaz ait été découvert à Syczyn : peut-être que des emplois seront créés : c’est bien pour nos jeunes !”

Comme le souligne Alicja Struszewska, “il y a une majorité de gens pour le gaz de schiste : le village et la commune ont dit oui.”

Au contraire, certains émettent de lourdes critiques comme Karol Kaszczuk : “ils disent qu’il n’y a pas de produits chimiques qui sont utilisés,” explique-t-il, “mais nous savons que le gaz de schiste, on l’extrait en injectant des produits chimiques et que ça peut être dangereux pour l’environnement.”

Mais avant d’exploiter son gaz de schiste, la Pologne devra en tout cas tenir compte d’une autre contrainte : les zones naturelles protégées.
Lorsque la fracturation débutera à grande échelle, d‘énormes quantités d’eau et toute une série d’adjuvants chimiques seront nécessaires. Les rejets pollués passeront dans un système d‘épuration d’après la société polonaise en charge du site. Sa responsable Magdalena Piatkowskaaffirme qu’il n’y a aucun danger pour l’eau potable : “notre puits est conçu de telle façon que la nappe phréatique est protégée contre toute pollution qui pourrait provenir des fluides chimiques ou à l’avenir, du gaz lorsqu’il remontera à la surface,” assure-t-elle, “les revêtements des puits sont cimentées sur toute la hauteur jusqu‘à la surface et je peux vous promettre,” lance-t-elle, “qu’il est impossible que du gaz ou du fluide de forage arrive à un endroit où il entrerait en contact avec la nappe.”

Le gaz de schiste est devenu un enjeu européen : la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne et la France seraient les pays au plus fort potentiel.

Partons en Ardèche, une région du sud de la France à la beauté exceptionnelle. Un décor naturel qui attire les touristes, mais aussi les compagnies françaises qui veulent profiter du gaz de schiste présent sur place. Mais en travers de leur chemin, elles ont trouvé un collectif créé par Christophe Tourre : “Stop au gaz de schiste”. Ce réseau a poussé le précédent gouvernement à renoncer à l’exploration de cette source d’hydrocarbures. “Quelque soit la technique de fracturation employée, celle-ci va inévitablement venir perforer une couche géologique qu’on appelle le Toarcien dans laquelle se trouvent des gaz de schiste,” insiste Christophe Tourre, “cette couche est considérée par les scientifiques comme une couche “poubelle” qui contient des produits nocifs tels que des produits radioactifs et des métaux lourds. Le fait de fracturer cette couche géologique,” prévient-il, “va inévitablement mettre ces produits toxiques en correspondance avec les nappes phréatiques qui se trouvent juste au-dessus.”

A Varsovie, nous rencontrons d’autres anti-gaz de schiste. Marta Rozmyslowicz, militante de gauche, tente d’organiser la lutte et de convaincre le plus grand nombre, de la dangerosité de la fracturation hydraulique. “Il y a plus de 700 produits chimiques qui sont utilisés dans cette méthode et dont la moitié est cancérigène,” assure la jeune femme qui nous présente un dépliant avec un schéma : “on nous montre un petit rocher en train de jouer avec du shampooing, du sel, du savon et le gouvernement nous dit que ce sont les mêmes produits chimiques qui sont utilisés pour la cuisine ou pour se laver. ça, c’est un dépliant du gouvernement. C’est de la propagande !” s’indigne-t-elle avant de conclure : “le gouvernement polonais s’est transformé en machine de propagande.”

En Pologne, comme en France, les militants affirment que le développement des énergies renouvelables permettrait de créer de nombreux emplois durables tandis que les ressources en gaz de schiste sont par nature, épuisables. C’est ce que pense Jean-Francois Lalfert, producteur de châtaignes ardéchois, lui aussi membre du réseau associatif international. Pour lui, l’exploitation à grande échelle du gaz de schiste est synonyme de mort. “Il y a déjà des cas de cancer, il y a déjà des cas d’intoxication,” affirme Jean-Francois Lalfert du collectif “Stop au gaz de schiste”, “c’est vrai aux Etats-Unis, au Canada, en Allemagne, en Pologne, c’est vrai partout où il y a déjà des gaz de schiste qui sont extraits de la roche-mère,” dit-il avant d’ajouter : “systématiquement, autour, il y a des dégâts de santé, alors ce n’est pas la peine de multiplier les puits de forage pour avoir une population qui est très malade.”

Le débat sur le gaz de schiste fracture l’Europe :

plusieurs pays comme la Pologne sont favorables à son exploration alors que d’autres comme la France s’y opposent. D’après les sondages, effectivement, les Polonais sont en majorité pour. Leur gouvernement espère profiter des réserves importantes du pays pour alimenter sa population pendant plusieurs dizaines d’années sans avoir besoin des Russes.

“Le prix du gaz importé par Gazprom – c’est le seul exportateur de Russie -, est au moins deux fois plus élevé que le prix comptant actuel. Deux fois plus élevé !” explique Piotr Grzegorz Wozniak, ministre-adjoint pour le gaz de schiste. “Le besoin de changer notre mix énergétique et de nous éloigner un peu du charbon petit à petit, ainsi que notre dépendance aux importations de gaz naturel – ce qui est totalement insupportable car l’approvisionnement russe n’est absolument pas fiable et que l’on ne peut jamais savoir quand on aura du gaz ou pas -,” énumère-t-il, “tout cela nous oblige à compter sur autre chose.”

Mais un autre problème demeure : le méthane. Ce gaz à effet de serre pourrait être rejeté par les puits de gaz de schiste.

A l’Université Marie Curie de Lublin, situé en plein bassin polonais du gaz de schiste, des chercheurs concentrent leurs efforts sur les moyens de retenir ces émissions.

“Actuellement, dans notre université, en collaboration avec d’autres instituts,” souligne le professeur Marian Harasimiuk, “nous menons des recherches novatrices pour l’Agence polonaise pour la nature et l’environnement. Grâce à notre projet,” précise-t-il, “nous serons bientôt capables à une échelle industrielle, d’intercepter et de neutraliser chimiquement tous ces rejets de méthane qui pourraient s‘échapper des puits de forage.”

Il revient à chaque Etat-membre de choisir son chemin énergétique. Mais l’Union européenne a son mot à dire en cas de menace pour l’environnement. Le débat sera brûlant sur la nécessité ou non d’adopter des réglementations communes sur le gaz de schiste.

Piotr Grzegorz Wozniak est ministre-adjoint en charge du gaz de schiste au Ministère de l’environnement de Pologne. Vous pouvez retrouver son point de vue sur cette ressource en cliquant ici (interview en anglais) :
www.euronews.com/2012/11/02/bonus-interview-piotr-grzegorz-wozniak

Jakub Gogolewski s’exprime au nom de la branche polonaise de l’organisme de contrôle CEE Bankwatch Network. Ecoutez son opinion ici (en anglais) :
www.euronews.com/2012/11/02/bonus-interview-jakub-gogolewski-coordinator-for-cee-bankwatch-network-poland

Pawel Poprawa travaille pour l’Institut des études énergétiques à Varsovie et milite pour l’exploration du gaz de schiste en Pologne. Son interview est accessible ici (en anglais) :
www.euronews.com/2012/11/02/bonus-interview-pawel-poprawa-energy-studies-institute

Jean-Francois Lalfert, installé en Ardèche (France) milite contre le gaz de schiste. Il est membre de l’ONG “Collectif 07 – Stop au gaz de schiste”. Voici son interview (en français) :
fr.euronews.com/2012/11/02/interview-bonus-jean-francois-lalfert-militant-anti-gaz-de-schiste

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