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Moines de Tibéhirine : sentiment des familles de se "faire balader" par Alger


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Moines de Tibéhirine : sentiment des familles de se "faire balader" par Alger

La mission de Marc Trévidic était fin prête. Accompagné d’une douzaine d’experts, le juge antiterroriste français devait se rendre en Algérie ce dimanche, et y rester au moins quatre jours, pour relancer l’enquête sur la mort des sept moines de Tibéhirine assassinés il y a presque 18 ans. Tout a été stoppé à cause d’imprévus mis en avant par les autorités algériennes mais qui restent très flous. On ne peut pas parler de report de la visite du juge, d’après le raisonnement des instances judiciaires, car aucune date n’avait vraiment été retenue lors du passage de Marc Trévidic à Alger fin novembre 2013. Le pouvoir algérien évoque maintenant l’organisation de l‘élection présidentielle prévue le 17 avril prochain. La dizaine de magistrats du pénal qui pouvait répondre aux besoins du juge français serait trop occupée par ce scrutin.

C’est une déception de plus pour les familles des moines de Tibéhirine. Elles attendaient beaucoup de cette nouvelle enquête sur le terrain menée par Marc Trévidic, connu pour sa ténacité. Le magistrat a repris l’affaire en 2007 et en novembre dernier, il a enfin obtenu l’accord des autorités algériennes pour exhumer les crânes des sept religieux enterrés dans le jardin de l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas près de la ville de Medea, au sud d’Alger. Les moines avaient été décapités et seules leurs têtes avaient été retrouvées sur le bord d’une route le 30 mai 1996. Le but est de réaliser des autopsies afin de détecter d‘éventuelles traces de balles, si le temps ne les a pas effacées, et de tenter de savoir si la mort a été donnée par décapitation ou si cette dernière est intervenue après l’assassinat. Pour procéder à ces examens, la mission française est notamment constituée de médecins légistes, d’un expert en empreintes génétiques, d’un radiologue…

Sur la piste qui mène aux services secrets

Les moines avaient été enlevés au cours de la nuit du 26 au 27 mars 1996. Le 21 mai suivant, un communiqué attribué par les services de sécurité algériens au GIA, le Groupe islamique armé, très actif pendant ces années de guerre civile, annonçait la mort des sept hommes. La culpabilité islamiste, une évidence pour le gouvernement algérien de l‘époque ! Ce dernier avait toutefois omis de signaler que les corps avaient disparu et il fallut toute l’insistance du procureur général de l’ordre des Cisterciens, l’ordre auquel appartenaient les victimes, pour découvrir qu’il n’y avait aucun corps dans les cercueils. Autre constat étrange dès le départ, le communiqué du GIA parlait d’un égorgement, pratiqué habituellement par ses combattants, alors que les moines avaient été décapités. La piste islamiste n’allait pas tarder à être remise en cause par plusieurs témoignages.

Dès 1997, deux anciens agents du DRS (Département Renseignement Sécurité) autrement dit le renseignement militaire algérien, affirment que c’est ce service qui a organisé l’enlèvement des religieux français de Tibéhirine. Ils révèlent que le chef du GIA, Djamel Zitouni, était manipulé dans l’ombre par les services secrets. Les généraux à la tête du DRS auraient été exaspérés par l’attitude des moines qui acceptaient parfois de soigner des islamistes, depuis que leur compagnon médecin, frère Luc, avait failli être emmené par un groupe armé. Selon cette thèse, l’enlèvement aurait donc été un coup monté afin de faire croire ensuite à une libération des moines par l’armée et obtenir ainsi une reconnaissance des autorités françaises. Mais comment s’explique alors la fin tragique de l’histoire ?

Affolement des chefs du renseignement ou bavure ?

Des fuites sur ces agissements auraient-elles poussé les services secrets algériens à éliminer les moines ? Ou bien le Département Renseignement Sécurité aurait-il commis une énorme bavure ? Un général français, ancien attaché militaire de l’ambassade de France à Alger, a évoqué un témoignage allant dans ce sens, celui d’un pilote d’hélicoptère de l’armée. L‘évêque d’Oran, Mgr Pierre Claverie, assassiné le 1er août 1996, se disait également persuadé que les services de renseignements étaient impliqués dans cette tuerie. Une vingtaine de repentis du GIA, qui auraient pu faire partie des ravisseurs ou des gardiens des sept religieux dans une mystérieuse “maison rouge” près de Medea, sont semble-t-il dans la nature…

Le juge antiterroriste Marc Trévidic a la lourde tâche de démêler le vrai du faux depuis maintenant six ans. Ces premiers jours de mars, il pensait faire un plus grand pas grâce à l’exhumation des crânes des victimes de Tibéhirine mais une nouvelle fois la procédure est freinée. La raison officielle invoquée est le scrutin présidentiel qui s’approche. L’Algérie n’a apparemment pas besoin d’un problème supplémentaire en ce moment. Après trois mandats successifs depuis 1999, déjà un record de longévité au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika a décidé de se représenter malgré ses gros problèmes de santé. Tous les partis d’opposition appellent au boycott et une bonne partie de la population doute. Pendant ce temps, les proches des moines exécutés se désespèrent de connaître un jour la vérité.

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