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Le cauchemar des migrants de Calais


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Le cauchemar des migrants de Calais

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L’Angleterre à tout prix, c’est le rêve des migrants de Calais. Bloqués à la porte de sortie de l’espace Schengen, ils cherchent à survivre dans une Europe qui ne veut pas d’eux.

Porte de sortie de l’espace Schengen, Calais est depuis longtemps l’un des symboles de l’inadéquation des politiques d’immigration européennes. Des centaines de migrants venus essentiellement du Soudan, d’Erythrée, d’Ethiopie, d’Afghanistan et de Syrie sont bloqués dans cette ville du Nord, d’où ils tentent de rejoindre clandestinement le Royaume-Uni. Ils se racontent au micro d’euronews. Au moment où nous diffusions ce reportage, des expulsions massives ont commencé à Calais, pour que les migrants installés dans des campements et squats se relocalisent sur une ancienne décharge dénuée d‘équipements,et située dans une zone contrôlée par les passeurs . Le seul service auquel ils auront accès est un centre d’accueil de jour, fournissant repas, douches, sanitaires, et un hébergement pour les femmes et les enfants. Une situation critique que dénoncent les associations humanitaires.

Une scène devenue ordinaire aux abords de Calais. Nous sommes dans l’un des camps de migrants de cette ville du Nord de la France.

Venus du Soudan, d’Erythrée, d’Ethiopie, d’Afghanistan, de Syrie, la plupart ont fui la guerre ou la dictature.

Rares sont ceux qui acceptent de nous parler. Surtout pas à visage découvert, de peur de représailles sur leurs proches restés au pays.

Migrant soudanais :
“Vous voyez, on vit, ici, dans cette jungle. Notre vie est devenue une mort lente. Tout ce que nous voulons, c’est une protection.”

Depuis la fermeture du centre de SangatteSangatte en 2002, les migrants se sont réinstallés dans des jungles comme celle-ci, organisées par communautés.

Quelques associations leur viennent en aide.

Une nouvelle vague d’expulsions massives commencera quelques jours après notre départ, se désespère Christian Salomé, l’un des membres de l’association L'Auberge des Migrants :

“On envie quelque part la façon dont le HCR – l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés – place des camps dans des pays comme la Jordanie, des pays comme ça, des pays pauvres… Les réfugiés de guerre sont mieux accueillis que dans nos pays riches.”

On compte aujourd’hui quelque 1.500 migrants à Calais.

Certains ont demandé l’asile en France. Mais la plupart n’ont qu’un but : rejoindre l’Angleterre, de l’autre côté de la Manche.

Un pays dont ils parlent la langue, et où des proches les attendent.

Le passage est dangereux, mais ils sont prêts à tout, après ce qu’ils ont déjà subi.

Migrant érythréen :
“Dans mon pays d’origine, j‘étais en prison. C‘était très très dur. J’y ai passé plus de 3 ou 4 mois sans avoir été jugé, sans avoir commis le moindre crime, juste à cause de mes convictions politiques ! Si j‘étais resté là-bas, je serais toujours en prison, on m’aurait torturé, agressé physiquement, abusé … Pour rester un être humain, j’ai choisi de partir. C’est pour ça que j’ai quitté mon pays natal. Pourtant, j’avais une famille, un travail. Mais peu importe, j’ai besoin de liberté.”

Une soif de liberté qu’ils ont payée chèrement : de la traversée du Sahara, aux exactions subies en Libye, ils n’ont cessé de braver la mort pour rejoindre l’Europe, reconte cet autre migrant :

“Ils viennent par la mer Méditerranée. Et parfois, ils meurent sous les yeux des équipes de sauvetage. De nombreux migrants meurent. J’ai vu cela. J’ai perdu beaucoup de mes amis, de mes frères. Quand on est arrivé ici, on avait une bonne image des Européens et des pays européens. On avait beaucoup d’attentes : de bonnes politiques, une bonne justice et de l’humanité aussi. Mais pour certaines personnes quand elles arrivent ici … Notre vie, par exemple, vaut moins que celle d’un chien.”

Soudain, un groupe les appelle.

Ils nous entraînent sur les hauteurs du camp. Derrière une dune : l’autoroute de l’espoir.

Ils veulent profiter d’un ralentissement du trafic, pour tenter de se glisser dans l’un des camions qui se dirigent vers l’Angleterre.

Mais la police est sur le qui-vive.

Les plus téméraires ne parviendront, ce jour-là, qu‘à traverser la route.

Sans la présence de notre caméra, tout le monde aurait fui à l’approche des forces de l’ordre, nous disent-ils.

Hors caméra, beaucoup nous montrent les traces de brutalités policières, dénoncées cette année par le Conseil de l'Europe et Human Rights Watch.

Mais l’Angleterre, c’est leur dernière chance, nous confient-ils : “on veut aller là-bas pour pouvoir travailler au noir. Là-bas, il y a un place pour nous sur le marché parallèle. On a des papiers italiens, mais il n’y a pas de travail pour nous là-bas, et on n’a pas le droit de travailler dans un autre pays européen. Si j’avais le droit de travailler dans l’espace Schengen, je ne chercherais pas à rejoindre le Royaume-Uni.”

C’est le résultat des conventions dites de Dublin. Elles permettent à chaque pays de l’Union européenne de renvoyer les clandestins dans le premier pays d’arrivée.

Une politique aussi inefficace que nuisible, résume Philippe Wannesson, membre de Passeurs d'hospitalité, une association qui vient en aide aux migrants de Calais :

“Les premiers pays n’accueillent pas les gens, mais prennent leurs empreintes digitales. Et on a comme ça des gens qui tournent ; qui sont pris à un endroit et qui sont renvoyés dans le pays d’entrée, qui en repartent parce qu’il n’y pas de conditions d’accueil… Ils ne sont pas considérés comme réfugiés, mais deviennent des sans-papiers, et alimentent le travail au noir un peu partout.”

L’Union européenne n’assume pas ses responsabilités, insiste la maire de Calais, Natacha Bouchart.

Il faut, dit-elle, imposer des quotas de migrants à tous les États membres, et revoir totalement les accords de Schengen.

Et exiger avant tout, que le Royaume-Uni y adhère : “on est dans l’Europe, ou on est hors de l’Europe. Le Royaume-Uni ne peut pas continuer à piocher les éléments qui l’intéresse, et à ne pas prendre dans sa globalité la problématique de l’Europe.”

Alors que nous diffusons ces images, les expulsions sont en cours dans les 6 jungles de Calais.

Seule alternative, le nouveau centre d’accueil de jour, situé à quelques kilomètres de la ville.

Des repas y sont distribués chaque jour.

Outre des installations sanitaires, il est doté d’un hébergement pour les femmes et les enfants.

Mais pas pour les hommes, auxquels est réservé un terrain vague dénué d‘équipements, à proximité du centre.

Une solution inacceptable pour plusieurs associations, et intenable pour ce Syrien, comme pour le reste des migrants. Comme beaucoup, cet homme est à bout.

Défecteur du régime d’Assad en Syrie, cela fait deux ans qu’il est expulsé d’un pays d’Europe à un autre.

Arrivé en France deux jours avant notre rencontre, il veut lui aussi partir au Royaume-Uni : “je n’ai pas le choix ! Depuis que je suis en Europe, quand je laisse mes empreintes, on me laisse à la rue. Où est l’humanité ? La loi ? Où sont les droits de l’homme dont on parle ici ?”

Sur la route qui mène jusqu’au centre, nous rencontrons Didier Fosseux, un habitant calaisien.

Selon lui, faute de structure d’hébergement pour les migrants, les choses ne vont pas s’améliorer.

Il veut nous montrer les dégradations dont ont fait l’objet les habitants.

Au fond de son jardin, une jungle, et son lot de nuisances :

“On a vu la haie bouger de notre maison, et ils étaient là en train de couper la haie de cyprès. Ils sont rentrés chez le voisin, ils ont écrasé son grillage et ils ont commencé à couper le bois. Non seulement, ils ont fracassé la clôture, mais leurs besoins… tout est là quoi, tout est là.”

Vols, incivilités, intrusions usent la patience des résidents et des commerçants depuis le démantèlement de Sangatte en 2002, constate Didier Fosseux :

“Les histoires qu’ils ont dans leurs pays, c’est très grave aussi. Parce que s’ils sont là, ce n’est pas pour rien. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas prendre toute la misère du monde sur notre dos non plus… La solution pour ces gens, c’est qu’ils les laissent partir en Angleterre.”

L’an dernier, 17 personnes sont mortes en essayant de passer une frontière de plus en plus sécurisée.

Des jeunes cachés sous un pont vont faire leur première tentative. Ils n’ont plus rien à perdre : “quand j’ai fait la traversée de la Libye vers l’Italie, notre bateau s’est brisé. Environ 140 personnes sont mortes sous mes yeux !”

Son compagnon d’infortune est plus sombre encore : “je suis arrivé ici sain et sauf… Mais, vous savez, vivre comme ça … Ce n’est pas une vie ! Alors, il vaut mieux tout tenter, quitte à mourir.”

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