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Mikheil Saakachvili: en finir avec les trafics et la corruption à Odessa


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Mikheil Saakachvili: en finir avec les trafics et la corruption à Odessa

Mikheïl Saakachvili a récemment été nommé gouverneur de la région d’Odessa par le président ukrainien Petro Porochenko. Toujours recherché par les autorités géorgiennes actuelles pour abus de pouvoir, l’ancien président géorgien reste une sorte de marque politique dans la lutte contre la criminalité et la corruption.

euronews:
Nombreux sont ceux en Ukraine qui se demandent pourquoi M. Saakachvili est devenu le gouverneur d’Odessa, quand il y a tant de choses à faire contre la corruption à Kiev?

Mikheil Saakachvili:
Odessa est stratégiquement très important, à la fois pour l’Ukraine, mais malheureusement aussi pour le pays qui a envahi l’Ukraine, la Russie. Et le problème, c’est qu’Odessa est un pivot dans la vision de Vladimir Pourine d’une Nouvelle Russie. Donc, nous devons en premier lieu protéger Odessa, nous assurerqu’elle tiendra, qu’elle ne tombera pas. Parce que si cette région tombe, alors je pense que l’Ukraine sera en difficulté majeure et toute la région avec, pas seulement l’Ukraine, mais la Mer Noire, le Caucase et ailleurs. Voilà pourquoi nous devons protéger Odessa, et le moyen de la protéger, c’est de la développer. Nous avons donc besoin de faire des choses ici.

euronews:
Il y a deux problèmes ici. L’un, c’est qu’il y a beaucoup de pro-russes dans cette région, un très grand nombre, et d’autre part il y a un gros problème avec la corruption et la criminalité liées au port. Quels sont vos intentions pour lutter contre ces deux énormes problèmes, qui peuvent être en lien?

Mikheil Saakachvili:
Je ne pense pas qu’en soit, Odessa est pro-russe, ce qui est vrai, c’est qu’on y parle russe, qu’il y a un patrimoine culturel russe, c’est vrai, et ce n’est pas une faiblesse, c’est un atout. Odessa a une grande renommée internationale. C’est très important pour les deux cultures ukrainiennes et russes ici, leur histoire, et je pense que nous devrions capitaliser dessus. Maintenant, en ce qui concerne la corruption, oui, il est un problème majeur. Ce port est un des plus grands ports de la mer Noire et, fondamentalement, le plus grand d’Ukraine. Et c’est un centre majeur pour toutes sortes de contrebandes, de trafics. Nous estimons qu’annuellement, entre cinq cent millions et un milliard d’euros sont échappent aux caisses publiques, parce qu’ils ont été détournés par des fonctionnaires corrompus, des agents des douanes ou des policiers, et bien sûr c’est lié à la criminalité.

euronews:
C’est vrai, des gens parmi les oligarques du régime ont été congédiés. Mais c’est vrai aussi pour l’ancien chef du SBU, les Services de sécurité ukrainiens, M. Nalyvaichenko. De nombreux Ukrainiens ne comprennent pas pourquoi, ils pensent qu’il faisait un bon travail, et qu’il a été congédié pour des raisons troubles…

Mikheil Saakachvili:
Ecoutez, M.Nalyvaichenko m’a dit: “Je vous envoie les services du SBU pour renforcer la lutte contre la corruption dans les douanes.” Je peux vous dire, je l’ai dit publiquement, que je ne veux pas de ce service ici, parce que plus de SBU signifie plus de corruption. Le problème est là… On a eu ce problème jusqu‘à maintenant, que le plus gros des trafics n‘était pas le fait des douaniers ou des trafiquants professionnels, mais le fait des services de sécurité ukrainiens, d’ éléments des services de justice. Tout le trafic de drogue de la ville est contrôlé par la police. Par conséquent, la police, ce n’est pas la solution, à ce stade, la police est un problème en soi.

euronews:
Pour faire baisser la criminalité, il est très important d’avoir un service de sécurité fort. Et vous ne faites pas confiance au service de sécurité d’Ukraine …

Mikheil Saakachvili:
A ce niveau, il y a un gros problème de confiance, mais il va y avoir une nouvelle patrouille de police à Odessa, constituée presque à 100 pour cent de nouvelles recrues, parties de zéro, qui vont recevoir une formation adéquate, et auront des salaires convenables. Nous avons un nouveau chef de la police, nous avons ordonné de stopper la contrebande via la Transnistrie, c’est très important parce que la plupart des criminels et trafiquants viennent de Transnistrie et de la zone non contrôlée par la Moldavie, ce trou noir de l’Europe. Nous sommes en train de recruter de nouvelles personnes pour la police et nous allons nous assurer qu’ils auront de nouveaux salaires. Nous recrutons de nouvelles personnes pour les douanes. Nous recrutons de nouvelles personnes pour les services fiscaux. Nous devons leur donner des salaires plus élevés. Et il y a plein de volontaires en Ukraine. Cet endroit a un potentiel incroyable.

euronews:
Vous mentionnez ces groupes qui contrôlaient cette région de l’Ukraine, la région d’Odessa. Pensez-vous qu’il y a un lien direct entre la Transnistrie, ces groupes et Moscou?

Mikheil Saakachvili:
Eh bien, certainement que l’un des terreaux de l’intrusion russe ici, ce sont la corruption et les activités illégales… Vous savez, ce qu’au fond, Poutine appelle le “monde russe”, ce vrai pouvoir de corruption et des réseaux criminels. En effet, la plupart des gangs criminels, la plupart des gens liés au crime organisé que nous connaissons, dont beaucoup pourraient venir de Géorgie, ont toujours eu des liens avec la mafia russe et avec les autorités de Moscou. C’est un fait bien connu et bien documenté.

euronews:
Tout à l’heure, vous mentionniez l’importance, que représente, en tant qu’atout culturel, la population russophone de cette région. Mais ne pensez-vous pas que le gouvernement de Kiev a fait des erreurs et s’est privé du consensus des russophones de l’Ukraine dans l’ensemble, et bien sûr de la région?

Mikheil Saakachvili:
De toute évidence, en particulier juste après Maidan, des erreurs ont été commises. Mais je pense que c’est en train de changer, les gens ont pleinement conscience que ce pays ne se résume pas à une origine ethnique ou à une langue. Il a certainement une langue nationale, et il a certainement une identité claire, mais cette identité est fondée sur le multiculturalisme, sur des personnes parlant des langues différentes.

euronews:
On pourrait dire que c’est ce que vous avez essayé de faire à Tbilissi, en Géorgie, votre pays d’origine, mais que quelque chose a mal tourné…

Mikheil Saakachvili:
Non, rien n’a mal tourné. Je suis très fier de ce que nous avons réalisé en Géorgie. Les institutions géorgiennes en ce moment sont les plus solides, la plupart d’entre elles, de tous les ex-États soviétiques. La Géorgie a vraiment construit de nouvelles villes, de nouveaux paysages. Les touristes sont soixante fois plus nombreux. Voilà pourquoi on m’a invité ici. Si l’actuel gouvernement géorgien ne m’aime pas …

euronews:
Pourquoi? Quel est le problème avec eux?

Mikheil Saakachvili:
C’est le gouvernement qui a changé, et certains d’entre eux sont des gens vraiment vindicatifs, voire profondément vicieux. Mais au fond, cela ne change rien, la Géorgie a toujours les institutions les moins corrompues d’Europe orientale, c’est toujours l’un des endroits les plus sûrs, malgré certains problèmes propres à cette région, c’est toujours un endroit où les gens veulent aller, où les gens veulent investir, et c’est mon équipe qui a mis cela en place. Naturellement, les équipes changent, les gouvernements changent, mais ce qui donne la mesure des réformes, c’est quand les institutions survivent à leurs créateurs… Alors, c’est une réussite. Et c’est le cas avec la Géorgie, c’est sûr.

euronews:
Il se dit que M. Saakachvili veut devenir Premier ministre de l’Ukraine. M. Iatseniouk doit-il se méfier de vous?

Mikheil Saakachvili:
Écoutez, il y a beaucoup de spéculations, je sais, mais c’est la nature de la politique. Ce qui est important, c’est que j’ai un vrai travail à faire actuellement, j’y suis très impliqué, et j’aime faire ça. C’est très difficile, mais j’aime les défis, et plus les défis sont importants, plus je trouve cela excitant. Il y a tellement de choses à faire ici que je vais m’y employer longtemps. Et j’espère qu‘à un certain moment, nous pourrons rendre compte de réels progrès, ici à Odessa, sur le terrain. Bien sûr, je vais travailler avec le gouvernement à Kiev, parce que sans l’appui de cette réforme de la part du gouvernement de Kiev, on ne parviendra pas à de véritables changements. Nous allons travailler avec eux, nous allons certainement travailler avec eux de ce point de vue.

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