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Dettes publiques : quelle est la limite du supportable ?


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Dettes publiques : quelle est la limite du supportable ?

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Alors que la situation de la Grèce a focalisé l’attention cet été, intéressons-nous à l’endettement public en nous plongeant tout d’abord dans les mécanismes qui le régissent.

Les Etats ont besoin de s’endetter pour combler la baisse de leurs revenus tirés des taxes ou d’autres sources de revenus en cas de ralentissement de l‘économie et ainsi pouvoir fonctionner. Or l’inquiétude des investisseurs sur la capacité des Etats à leur verser la rémunération promise dans le cadre d’obligations peut faire grimper les taux d’intérêt qui leur sont appliqués afin de couvrir le risque d’une défaillance. Les Etats se retrouvent donc à dépenser davantage pour emprunter. C’est ainsi que le ratio dette / PIB continue de s’envoler et que le poids de la dette publique devient encore plus insupportable.

Le Portugal tente de sortir la tête de l’eau

Partons à présent au Portugal pour voir comment le pays tente de convaincre les investisseurs qu’il a stoppé cette spirale infernale. Pour dégager de nouvelles recettes, le gouvernement a mis en place des péages sur un réseau de 900 km de routes. C’est l’une des mesures qui ont été prises dans l’objectif de combler une dette pour laquelle le Portugal a bénéficié d’un plan de sauvetage qui s’est achevé l’an dernier.

Mais sur ces routes, il n’y a pratiquement jamais personne. Les entreprises de transport par exemple préfèrant éviter autant que possible de payer le péage. Dans la société d’António Ezequiel Costa Pais, par exemple, les effectifs sont passés de 55 à 40 en raison du surcoût engendré par la mesure, l’entreprise s’est aussi adaptée en ouvrant un nouvel entrepôt près de Coimbra et en réduisant le nombre de ses véhicules. “Notre entreprise a dépensé pour 30.000 euros de frais de péage l’an dernier, on a essayé de trouver des alternatives quand c‘était possible, raconte le manager, si on devait uniquement emprunter les autoroutes, on paierait environ 60.000 euros, ce serait insupportable.”

En 2011, la dette publique portugaise représentait environ 111% du PIB. Aujourd’hui, elle atteint 130%, plus de deux fois la limite de 60% établie par l’Union européenne pour considérer qu’une dette publique est supportable. Pour autant, quelque chose a changé : la perception des marchés. Si les chiffres semblent prouver que les péages n’ont pas permis de réduire véritablement la dette du pays, les investisseurs restent en effet confiants : pour eux, ce type de mesures illustre la détermination des Portugais à gérer leur dette de manière durable.

Pour autant, le Portugal ne peut s’en sortir sans d’autres mesures que prendrait l’Europe cette fois. C’est ce qu’assure le professeur d’université José Reis. D’après lui, son pays a besoin d’une révision des règles dans la zone euro : “L’Union économique et monétaire a mis beaucoup de choses de différente nature dans le même panier (…) si on les met ensemble, ils peuvent se nuire. Mais on peut mettre ensemble certaines choses (…) et pour pouvoir le faire, il faut les protéger ; on doit placer chacun à la bonne place.”

Mais pour la plupart des économistes dont José Reis, la relance de l‘économie portugaise et la viabilité de sa dette passeront par des réformes structurelles en matière d‘éducation, d’emploi, de production industrielle, d’investissement et de redistribution des gains.

La ligne de bonne conduite de la Lettonie

Direction le Nord de l’Europe à présent : la Lettonie est considérée comme un exemple pour les décideurs politiques des pays de la zone euro plombés par les difficultés économiques. Dès 2008, l‘économie lettone a commencé à plonger avec une dette publique en hausse et un PIB en berne. Mais après un plan de sauvetage financier de trois ans et l’austérité qui l’accompagne, la Lettonie s’est aujourd’hui refaite une beauté à l’instar de cette entreprise. “Le fait de nous être concentrés sur nos exportations – sans oublier non plus notre marché domestique -, insiste Lotte Tisenkopfa-Iltnere, la co-propriétaire et PDG d’une société qui produit des cosmétiques, nous a aidé à maintenir la société à flot depuis près de dix ans que l’on existe, mais aussi pendant la crise.”

Travailler à l’export, beaucoup d’entrepreneurs lettons l’ont fait, alimentant ainsi la relance de l‘économie. Ce qui a permis à la Lettonie d’afficher un rythme de croissance parmi les plus rapides de l’Union et de rejoindre plus aisément la zone euro en 2014. La dette lettone a atteint un sommet en 2010 : elle représentait près de la moitié du PIB avant de chuter lentement. Elle pourrait finir sa course encore plus bas l’an prochain.

Comment donc la Lettonie a-t-elle pu réaliser l’impossible ? “C’est un ensemble de réformes menées dans différents domaines qui peut l’expliquer, nous répond Liga Klavina du ministère des Finances, en matière de fiscalité, de finances, mais il y a eu aussi beaucoup de réformes structurelles dans un grand nombre de secteurs comme le marché du travail, les exportations. En 2009, l’année où le programme de sauvetage a été lancé, on a réduit notre dette à hauteur d’environ 8,8% du PIB, poursuit-elle, et notre principal champ d’action n’a pas été du côté des recettes, mais des dépenses.” La Lettonie disposerait-elle d’un élixir qui pourrait être administré à d’autres pays européens ? Beaucoup d’analystes estiment inapproprié de faire de ce pays, un exemple pour de plus grandes économies.

Sony Kapoor : le Portugal et la Grèce, “des pays en développement bloqués dans le monde développé”

Pour aller plus loin sur le sujet, nous avons rencontré Sony Kapoor, directeur général du think-tank Re-Define. Il est économiste et s’exprime souvent lors de conférences sur tout ce qui touche l‘économie en Europe.

Maithreyi Seetharaman, euronews :
“Abordons tout d’abord les exemples du Portugal, mais aussi de la Grèce : comment ces pays en sont-ils arrivés là ?”

Sony Kapoor, directeur général du think-tank Re-Define :
“Ce sont essentiellement des pays en développement qui se retrouvent bloqués dans le monde développé. Donc pour rester au niveau du reste de l’Europe, ils ont vécu surtout en empruntant.
Mais quand la crise a frappé, c‘était comme quand la marée se retire, tout d’un coup on a pu voir qui nageait tout nu en réalité. Et donc on a commencé à s’interroger sur leur viabilité. Ce qui a entraîné cette sorte de spirale descendante que l’on peut voir quand un personnage de dessin animé est au bord d’une falaise et qu’il s’avance au dessus du vide, il ne tombe pas tout de suite, puis quand il réalise qu’il n’y a rien sous ses pieds, il se met à tomber.”

Maithreyi Seetharaman :
“Mais dans ce cas, que peut-il faire pour remonter ?”

Sony Kapoor :
“Il ne peut pas faire grand-chose à court terme. Dans le cas du Portugal par exemple, il doit améliorer son système éducatif. Mais cela prend du temps.
La Grèce – elle – n’a pas de socle industriel approprié. Mais l’argent qui traditionnellement, par le biais des gouvernements, permet ces investissements a tout d’un coup disparu. Donc on est coincé dans un dilemme où on se dit : “on doit vivre selon nos moyens.” Or ce n’est pas ce que doit faire un pays parce que ça signifie qu’il devient de plus en plus pauvre. Donc la question est de déterminer si un pays a besoin ou non d’emprunter, mais combien il emprunte et comment l’argent est utilisé en réalité.”

“Il faut mettre en opposition l’emprunt non-productif et l’emprunt productif”

Maithreyi Seetharaman :
“Est-ce que la recette lettone peut être reprise ailleurs en Europe au vu de la taille de son économie ?”

Sony Kapoor :
“Pour un certain nombre de raisons, la réponse est non : la première, c’est ce que vous venez d’indiquer, à savoir la petite taille de son économie.
La deuxième raison, c’est que sa prospérité est en grande partie, très récente. Et donc son économie est beaucoup plus résistante : elle ne craint pas de perdre ce qu’elle vient de gagner sur les dix dernières années environ.
Ce n’est pas le cas pour les économies plus anciennes de l’ouest de l’Europe comme la Grèce où la prospérité a été de longue durée et où les attentes sont plus grandes.”

Maithreyi Seetharaman :
“Faut-il appréhender différemment la viabilité de nos dettes ?”

Sony Kapoor :
“Emprunter en soi, ce n’est pas bien ou mal. Tout dépend à quoi sert l’argent.
Un concept a le vent en poupe en ce moment : c’est de mettre en opposition l’emprunt non-productif et l’emprunt productif. Est-ce judicieux pour un individu d’emprunter de l’argent pour aller étudier au MIT ou à Harvard ? La plupart du temps, la réponse est oui, clairement. Vous pouvez vous attendre à un retour sur investissement qui sera positif.
Pour un Etat, est-ce judicieux d’emprunter pour investir dans un système éducatif qui permet de former des travailleurs productifs ? Est-ce judicieux d’investir dans des infrastructures qui participent à la relance de l‘économie ?
Cela peut sembler absurde, mais emprunter plus, c’est parfois la meilleure méthode pour réduire votre dette future ou améliorer la viabilité de votre dette.”

“Rester concentré sur le fait de devoir simplement rembourser, ce serait très réducteur”

Maithreyi Seetharaman :
“Comment prévenir les risques de dérapage ?”

Sony Kapoor :
“En planifiant les choses à l’avance, en sachant que vous pouvez emprunter auprès de différentes sources, en empruntant sur le long terme. Et c’est le gros avantage que nous avions au Royaume-Uni.
Emprunter dans le cadre d’une dette productive ET avoir une stratégie pour les situations d’urgence – parce qu’il y en a toujours – : si on est dans cette démarche, ce sera très constructif en cas de crise future et d‘éventuelles perturbations des marchés.
Vous pouvez améliorer les performances du secteur public. Vous pouvez emprunter pour investir et améliorer la productivité dans l‘éducation à de très faibles taux actuellement et stimuler votre potentiel de croissance.
C’est de loin la meilleure approche. Rester concentré sur le fait de devoir simplement rembourser, ce serait très réducteur.”

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