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La fuite vers l'étranger des jeunes Espagnols


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La fuite vers l'étranger des jeunes Espagnols

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Saragosse, 660 000 habitants, est la cinquième ville espagnole et la capitale de l’Aragon, cette région du nord du pays qui, en général, donne le ton à chaque élection.

Avec 3 % de croissance prévue en 2016, le gouvernement assure que la crise est terminée, mais dans cette ville, ce n’est pas l’impression qui domine.

Charo Martin vit sur sa maigre retraite qui lui permet tout juste d’aider un peu son fils de 36 ans au chômage.

À Saragosse comme ailleurs en Espagne, le chômage force souvent les gens à retourner vivre chez leurs parents.

“Nous avons des enfants au chômage” dit Charo Martin. “J’ai des amis qui ont dû accueillir chez eux leur fille, son mari et leurs enfants. Cela fait cinq personnes. Heureusement qu’en Espagne les familles sont unies, mais je crois que c’est comme ça partout en Méditerranée. Alors on travaille et on a cette solidarité familiale.”

Conséquence directe du chômage, les Espagnols font moins d’enfants et au premier semestre 2015, pour la première depuis 15 ans, la croissance démographique est devenue négative.

“Vous restez au chômage et au bout d’un moment, vous trouvez, parce que vous allez de l’avant” explique la retraitée. “Mais le temps passe… Des mois et des années… Des années sans travail, sans stabilité, sans avoir de projet personnel… C’est pour ça que je pense que ce système est inhumain.”

En 2016, l‘évolution des retraites espagnoles sera inférieure à l’augmentation des prix à la consommation. Le budget de Charo Martin sera encore plus serré et elle espère qu’elle n’aura aucune dépense imprévue.

“Les systèmes des retraites est détruit” dit-elle. “On ne sait pas qui paierai les retraites dans le futur. On entend beaucoup parler des retraites privées, mais s’il n’y a pas de travail stable, on ne peut pas faire des économies pour se payer une retraite privée.”

Pablo Lopez est au chômage depuis six mois.

Ses parents n’ont pas les moyens de l’aider financièrement et il ne touche qu’une petite pension d’invalidité.

Pablo Lopez va chaque jour dans un centre d’aide à la recherche d’emplois. Des fonctionnaires de la mairie le conseillent sur la présentation de son curriculum vitae, mais sans résultat pour l’instant.

À 41 ans, Pablo Lopez est déjà un peu vieux.

“Il y a des aides à l’embauche pour des gens entre 20 et 30/35 ans” dit-il. “Mais entre 35 et 45 ans, c’est un âge où on a de l’expérience, mais on est exclu des subventions, les subventions sont pour les gens qui ont plus de 45 ans… Je trouve que le gens entre 35 et 45 ans ont de l’expérience et n’ont pas toute l’aide qu’ils devraient avoir.”

Pablo Lopez parle d’un cercle vicieux : il lui faut de l’argent pour chercher du travail et du travail pour avoir de l’argent.

“Cela coûte de l’argent de vraiment chercher du travail” dit-il. “Cela affecte tes revenus, quels qu’ils soient, que ça soit du chômage ou n’importe quelle aide. Tu dois faire des économies sur tes dépenses quotidiennes. Il faut payer le loyer, l‘électricité, l’eau, la nourriture, les vêtements… Et puis il y a les choses que tu aimes, mais que tu ne peux plus faire. Aller au sport ou partir en week-end avec des amis, ou même prendre un café parfois. “Cela affecte tes revenus, quels qu’ils soient, que ça soit du chômage ou n’importe quelle aide.”

Nacho Serrano a 20 ans et il espère qu’il pourra terminer ses études de droit : le master coûte 2500 euros.

Mais même si 2500 euros est une somme importante, le diplôme ne garantit de trouver un emploi et Nacho Serrano songe à faire des études plus longues pour acquérir une spécialisation reconnue ailleurs en Europe.

En Espagne, plus de 53 % des jeunes de moins de 24 ans sont au chômage.

Comme tous les étudiants sur les bancs des universités, Nacho Serrano s’inquiète dès qu’il réfléchit à son avenir.

“Je crois qu’en général, le pessimisme est lié au fait que les gens ne voient pas bien quel sera leur futur” dit le jeune homme. “Et puis aussi parce que les gens ne veulent pas se poser de question… Ils se disent : “pour l’instant, ça va, j’ai un logement, mes parents m’aident un peu, je fais mes études et si j’ai petit boulot ça me fait une peu d’argent en plus… Les gens ne veulent pas y penser et parce que si on y pense, les perspectives ne sont pas bonnes.”

Nous suivons Nacho Serrano jusqu‘à un local où il retrouvent des amis étudiants. Il y a Raul Losantos, un jeune homme qui en master d’ingénierie, Alexandra Gomez qui elle aussi fait son droit et Javier Royo qui termine ses études d’histoire.

Tous pensent que l’accès au monde du travail est plus difficile qu‘à l‘époque de leurs parents et personne n’exclut l’option d‘émigrer à la fin de leurs études.

“La différence, c’est qu’on a moins d’opportunités, nos parents pouvaient presque choisir” dit Javier Royo. “Ce n‘était pas toujours facile, mais il y avait plus de mouvement, les salaires étaient différents. Dès leur premier emploi, ils pouvaient être indépendant, avoir une maison, payer un loyer, alors que maintenant, c’est impossible.”

“Si je trouve un travail sans rapport avec mes études, je vais oublier ce que j’ai appris” pense Raul Losantos. “Dans mon domaine, par exemple, pour beaucoup de postes, on exige d’avoir de l’expérience. Si tu n’as aucune expérience, à quoi bon faire un travail qui ne t’apporte pas cette expérience et qui réduit tes chances de trouver un jour le travail que tu veux ? C’est pour ça que c’est mieux d’aller à l‘étranger, d’y travailler dans sa spécialité, se faire un cv et acquérir une expérience, plutôt que rester ici et ne travailler que pour un salaire minimum”

“Je partirais à l‘étranger seulement si on m’offrait un CDI et si j‘étais certaine de pouvoir rester vivre dans ce pays” dit Alexandra Gomez. “Mais cela est bien difficile ces temps-ci. C’est pour cela que je préfère rester ici et faire des économies pour finir mes études qui sont chères. Et je crois que j’arrive au bout de mes études, je pourrais trouver un travail à l‘étranger.”

“J’ai fait Erasmus” raconte encore Raul Losantos, “et j’ai rencontré un étudiant belge en ingénierie qui m’a dit que les ingénieurs espagnols étaient mal vus et déconsidérés parce qu’ils acceptent de travailler pour la moitié ou le quart du salaire d’un ingénieur belge. Donc les conditions à l‘étranger sont meilleures, mais ce n’est pas le paradis non plus.”

50 000 Espagnols ont émigré dans les six premiers mois de l’année 2015, un record depuis le début de la crise économique qui rappelle l‘émigration massive des années soixante et soixante-dix, à l‘époque du franquisme.

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