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"L'Oeuvre du Diable" : interview de l'ancien directeur de la banque du Vatican

Paolo Alberto Valenti a interviewé pour Euronews Ettore Gotti Tedeschi, économiste italien, financier et ancien directeur de l’Institut des œuvres

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"L'Oeuvre du Diable" : interview de l'ancien directeur de la banque du Vatican

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Paolo Alberto Valenti a interviewé pour Euronews Ettore Gotti Tedeschi, économiste italien, financier et ancien directeur de l’Institut des œuvres religieuses, la banque du Vatican, qu’il a dirigée de 2009 à 2012, et qui avait été accusée de blanchiment d’argent. Les crises économiques et les catastrophes environnementales ne sont pas des causes mais des conséquences, affirme-t-il. Il est aussi l’auteur de “L’Oeuvre du Diable (“Un Mestiere del Diavolo”), co-écrit avec le journaliste Paolo Gambi.

Paolo Alberto Valenti, Euronews – Monsieur Ettore Gotti Tedeschi, bonjour, et merci d‘être avec nous sur Euronews. Vous étiez Président de l’Institut des Oeuvres Religieuses, la banque du Vatican, pendant le pontificat de Benoît XVI. Vous avez demandé l’aide d’experts de premier plan pour lutter contre le blanchiment d’argent, et pour ramener le Vatican dans la “white-list”, la liste des pays faisant preuve de transparence financière. Pourquoi le Vatican n’a-t-il pas accepté votre plan ?

Ettore Gotti Tedeschi – Beaucoup de gens, au Vatican, ne comprenaient pas ce qui était arrivé après le 11 Septembre 2001 et n’avaient pas compris que les nouveaux règlements internationaux, qui régissent les systèmes bancaires, allaient devenir beaucoup plus stricts. Deuxièmement, de nombreuses personnes au Vatican craignaient une perte de souveraineté en acceptant de se plier à ces nouvelles normes internationales. Troisièmement, pour une question de culture, beaucoup de gens croient que les contrôles ne sont pas “légitimes”, parce qu’au Vatican il y a les faits, des événements à défendre, et donc les gens confondent les secrets, d’un côté, et la confidentialité de l’autre. Ils n’ont pas compris que, dans le contexte dans lequel nous vivions, l’absence de contrôles internes aurait provoqué davantage de contrôles externes. Quatrièmement, il y avait des gens qui ne comprenaient pas le danger que représenterait l’inapplication de la législation anti-blanchiment, qui entraînerait une perte de crédibilité du Saint-Père. Le problème essentiel de ce débat, c’est qu’ils m’ont découragé, et chassé, en invoquant neuf raisons totalement fausses. J’ai demandé une enquête immédiate sur ces neuf points, il n’y en a jamais eu. Et on ne m’a jamais interrogé. Et la blessure grave, qui reste même dans l’Eglise, c’est qu’ils n’ont pas voulu comprendre la vérité, ni connaître ma vérité.

Mais quand vous avez été brutalement limogé, vous avez eu peur pour votre sécurité et vous avez également compilé un dossier sur les secrets de la Banque du Vatican…

Les faits se sont passés d’une manière tout à fait différente, cependant, c’est une question qui a été confiée au procureur de la République, et je préfère ne pas en parler.

Moneyval, le Comité d’experts du Conseil de l’Europe pour l‘évaluation des mesures de lutte contre le blanchiment d’argent, a toujours identifié de nombreuses lacunes dans les finances du Vatican, en particulier dans le domaine du blanchiment. À votre avis, le Pape François est-il en mesure d’arranger les choses ?

Au cours de mon mandat en tant que Président de l’Institut des Oeuvres Religieuses, Moneyval a effectué deux inspections importantes : la première, en novembre 2011, quand il est venu pour voir ce que nous avions fait l’année précédente. Il a donné un avis très positif. Puis, un mois après, en décembre 2011, la loi, au Vatican, a changé contre toute attente : quatre points du texte ont été modifiés, et en particulier le rôle de l’autorité de contrôle. Le scandale Vatileaks a éclaté à ce moment-là, et une banque, JP Morgan, a clôturé son compte au Vatican, ce qui a eu un énorme retentissement médiatique. Moneyval revient en Italie une nouvelle fois, et en avril 2012, il écrit un deuxième rapport dans lequel il dit : “vous avez fait un pas en arrière, mais un mois plus tard, je n‘étais déjà plus là …

Pensez-vous qu’au sein de la banque du Vatican, les malversations continuent ?

Je ne sais pas du tout. Mais s’il n’y a pas de loi, ni de procédures, et s’il n’y a pas d’autorité de contrôle, c’est évident qu’il y a un risque.

En tout cas, le Pape François pourrait-il résoudre le problème ?

Si le Pape François veut vraiment prendre des mesures, et pas seulement faire des effets d’annonces sur d‘éventuelles réformes, il doit se renseigner sur ce qui est arrivé.

Même Hollywood, avec le film “The Big Short”, le “Casse du Siècle”, dénonce le cynisme criminel de la haute finance aux Etats-Unis, je pense aux prêts hypothécaires à risque, aux emprunts toxiques, notamment. Mais à votre avis, est-ce qu’il suffit qu’un banquier soit animé de bons sentiments pour désamorcer les conséquences néfastes de ces agissements ?

Dans ce cas précis, le comble du cynisme ne vient pas du milieu bancaire, mais de l’environnement des hommes politiques, qui, pour lutter contre la crise, la chute du PIB, et pour relancer l’espoir de réduire la dette, sans procéder à un véritable désendettement, ont déclenché le fameux instinct animal des banquiers qui voulaient pouvoir agir librement. La responsabilité est personnelle, monsieur Valenti. Il n’y a pas une responsabilité collective, chaque personne doit savoir si ce qu’elle fait est bon ou pas bon pour lui même et pour le bien commun.

Comment peut-on accepter qu’un banquier puisse percevoir des primes sur les produits financiers toxiques et ne pas être poursuivi en justice ?

Si vous voulez une explication technique, elle est simple à donner. D’un point de vue moral, mon appréciation est la suivante : il ne devrait jamais y avoir de bonus, et si le banquier en a touchés, il devrait les rendre.

Les décisions économiques sont prises par des personnes bien informées, qui sont entre New York et Washington. À Bruxelles, ils envoient leurs conclusions avec une note ou ils écrivent “to do”, pour “à faire” : c’est ce que vous écrivez dans le livre que vous avez publié avec le journaliste Paolo Gambi, “l’Oeuvre du Diable”. Mais alors, au niveau international, pensez-vous que l’Europe compte pour du beurre ?

Je crois qu’aujourd’hui, nous devrions nous poser cette question : mais qui est-ce qui compte? Aujourd’hui, personne ne sait où se trouve le pouvoir. L’Europe pourrait avoir un très grand avantage, celui d‘être un point d‘équilibre, elle pourrait soutenir la stratégie des Etats-Unis, qui sont très inquiets à cause de l’Asie, dont la croissance explose, ou bien l’Europe pourrait faire ses propres choix. L’Europe est un élément-clé en ce moment, à mon avis, dans ce système de réorganisation des pouvoirs géopolitiques. Mais qu’est-ce que l’Europe ? Je n’ai pas compris à quoi correspondait l’Europe, et qui est l’Europe. Si l’Europe, c’est l’Europe de Bruxelles, nous sommes mal barrés. Mais si l’Europe, c’est l’Allemagne, alors nous sommes encore plus mal barrés !

“Le temps est hors de ses gonds”, a écrit Shakespeare dans “Hamlet”. Ces quelques mots me semblent révélateurs de ce qu’il se passe dans le monde dans de nombreux domaines, et sans doute depuis des siècles. Mais croyez-vous vraiment que les religions et la morale puissent arranger la situation ?

Il n’y a pas de religion qui impose un système culturel. On ne peut pas imposer quoi que ce soit. Il faut croire individuellement et de façon responsable, à propos de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, en faisant usage de notre liberté personnelle. C’est pour cette raison que l’Eglise a un rôle fondamental, qui a largement fait défaut au cours de ces trente dernières années. Ce défaut a amené une grande partie du monde politique et économique, les leaders internationaux, à ne plus avoir le sens de la vie. Et si je n’ai plus le sens de la vie, comment puis-je donner du sens à mes actions ?