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Centres d'accueil des réfugiés en Italie : la grande escroquerie

L’arrivée de centaines de milliers de migrants dans le sud et l’est de l’Europe est une poule aux oeufs d’or pour des individus peu scrupuleux. En

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Centres d'accueil des réfugiés en Italie : la grande escroquerie

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L’arrivée de centaines de milliers de migrants dans le sud et l’est de l’Europe est une poule aux oeufs d’or pour des individus peu scrupuleux. En Italie, plusieurs affaires ont éclaté au grand jour dont celle surnommée “Mafia Capitale”. Celle-ci a abouti à un procès qui s’est ouvert à l’automne : 46 personnes y comparaissent pour avoir truqué les marchés publics de Rome notamment dans l’accueil des migrants. Mais il n’y a pas que les structures de la capitale où des détournements ont été constatés. Des centres en Sicile et en Campanie sont aussi concernés. Nous nous sommes rendus sur place.*

Point of view

Ils font tous du business sur notre dos, ils n'ont rien à faire de nos problèmes.

On l’appelle le village des orangers. Dressées dans la plaine sicilienne, près de la ville de Mineo, des rangées de maisons préfabriquées ont hébergé un temps, le personnel d’une base militaire américaine. Cerclé de barbelés, le lotissement est devenu le plus grand centre de réfugiés et demandeurs d’asile d’Europe.

“On pourrait presque croire que c’est un centre de vacances, nous indique notre reporter Valérie Gauriat. Mais on sait qu’il y a eu ici jusqu‘à 4000 réfugiés et ce Centre d’accueil de demandeurs d’asile (CARA) est aussi au coeur d’un énorme scandale de corruption,” précise-t-elle.

Des gestionnaires liés à la mafia ?

Mis en cause dans l’enquête qui a mené l’an dernier au démantèlement partiel du réseau mafieux “Mafia Capitale”, le centre est placé sous administration judiciaire. La coopérative d’entreprises privées chargée de la gestion du CARA est accusée d‘être liée à la mafia romaine et d’avoir obtenu de façon illicite, le contrat de 100 millions d’euros destiné au fonctionnement et aux services du centre. Des fonds de surcroît en partie détournés au détriment des demandeurs d’asile.

Comme beaucoup de ceux que nous croisons sur place, ce n’est pas de cela que veut parler David Tiehi, arrivé de Côte d’Ivoire il y a trois mois. La sécurité qu’il a trouvée à Mineo compte plus que tout, dit-il. “Au pays, je n’ai plus de parents, confie-t-il. Je ne sais même plus où sont passés mes frères et soeurs , mon père a été égorgé devant moi, comme un poulet de sacrifice, je n’aime pas trop parler de cela… Si demain, du jour au lendemain, on me ramène, quel sera mon sort ? C’est cela, mon inquiétude,” insiste-t-il.

Nombre de résidents attendent pendant des mois, et parfois deux à trois ans avant que l’on statue sur leur demande d’asile. C’est cela le plus dur, disent-ils. Ils sont peu nombreux à vouloir parler des dysfonctionnements du centre, par peur d‘être expulsés. Mais quelques langues se délient.

Pour les demandeurs d’asile, des délais très longs et de l’argent de poche en moins

“Ils m’ont sauvé en Méditerranée, fait remarquer une résidente. Mais l’argent qu’ils nous donnent, ajoute-t-elle, ce n’est pas ce qu’ils sont censés nous verser : c’est un euro cinquante au lieu de deux euros cinquante et ils nous donnent du riz tous les jours.” Une autre intervient : “La question que je me pose sans arrêt, c’est : pourquoi mettent-ils autant de temps à nous fournir des papiers ? On attend année après année, tout ce temps et on n’a pas de travail, rien,” lance-t-elle.

35 euros par jour et par demandeur d’asile dont deux euros cinquante d’argent de poche, c’est le montant alloué par l‘État à la coopérative qui gère le centre pour fournir logement, nourriture, suivi psychologique et médical et cours d’italien. Mais dans les faits, la réalité est toute autre, nous disent les demandeurs d’asile, hors caméra.

À Caltagirone, Giuseppe Verzera, procureur, est chargé de l’enquête sur la gestion du CARA de Mineo. Selon lui, il reste encore de nombreuses zones d’ombre à élucider. “Nous avons prouvé que beaucoup de ces immigrants, bien qu’ils soient partis de la structure, y sont toujours répertoriés et donc, des sommes énormes ont été allouées pour des prestations qui n’ont pas été effectuées,” indique-t-il.

Un phénomène national

Les escroqueries révélées par le scandale Mafia Capitale ne seraient que le sommet de l’iceberg. Selon le juge Raffaele Cantone, chargé de la lutte anti-corruption à Rome, le phénomène gangrène toute l’Italie. “On continue de travailler sur des affaires en Campanie : par exemple, l’enquête menée à Naples à montrer que des propriétaires de centres détournaient ce qu’on appelle l’argent de poche des demandeurs d’asile, l’argent qui devait être versé chaque jour aux migrants était utilisé à des fins personnelles,” souligne le directeur de l’Autorité nationale anti-corruption.

À Naples, nous rencontrons Clément Ekomano. Venu de Côte d’Ivoire il, y a plus d’un an, il attend toujours d’obtenir son statut de réfugié. L‘été dernier, avec d’autres demandeurs d’asile, il a dénoncé les conditions dans lesquelles ils étaient hébergés. Surpeuplement, insalubrité, services inexistants, les images tournées par les résidents de la Villa Angela ont fait scandale. Leur révolte leur valut d‘être jetés à la rue.

Après un mois de bataille et l’aide de l’association anti-raciste 3 Febbraio, le groupe a été relogé dans des structures d’accueil décentes. Clément Ekomano continue de se battre aux côtés des militants italiens. Son sort s’est amélioré, mais les abus continuent dans de nombreuses structures d’accueil, dit-il.

“Je me suis rendu dans les centres d’autres amis : certains dorment par terre, leurs habits traînent par terre, il n’y a pas d’eau chaude pour se laver, ils sont là, ils sentent mauvais, ils n’ont rien, affirme-t-il avant d’ajouter : Ils ne peuvent pas parler parce que s’ils parlent, ils vont les mettre dehors, donc la situation n’a pas changé du tout.”

Des fermetures de centres en cascade

Nous n’avons pas pu accéder aux centres en question. Mais les images transmises par des demandeurs d’asile en disent long. Sur une vidéo, l’un d’entre eux raconte : “Cette structure reçoit de l’argent, ils ne paient pas leurs factures pendant trois mois et on vient de couper l’eau.” Un autre indique en filmant les lits : “Il n’y a même pas de draps et ce sont ces bêtes-là qui nous mordent.”

Des abus qui ont valu à une dizaine de centres d’accueil de Campanie d‘être fermés en février dernier. Les militants de l’association anti-raciste 3 Febbraio nous emmènent non loin de Naples, dans une zone touristique à l’abandon, connue pour la forte présence de la camorra. Sur des kilomètres, nous découvrons des hôtels délabrés.

Ettore Scarmarcia, militant de 3 Febbraio, nous accompagne : “Au fil des années, avec la forte présence de la criminalité et toute la dégradation, ces hôtels ont été peu à peu abandonnés et beaucoup de propriétaires ont décidé de convertir ces structures en centres d’accueil,” fait-il remarquer.

Dans ce secteur également, nombre d’abus ont été dénoncés et plusieurs de ces établissements fermés. Mais la zone concentre toujours la plus forte présence de demandeurs d’asile de la région. Ettore Scarmarcia précise : “Ce sont des structures faites pour recevoir peu de gens, ils les remplissent le plus possible et plus ils les remplissent, plus ils gagnent d’argent, assure-t-il. Et souvent, beaucoup de services qui devraient être fournis ne le sont pas et ils gagnent aussi sur les services qui ne sont pas dispensés aux immigrés,” poursuit-il.

“On leur donne ce qu’on peut leur donner”

Nous essayons de rentrer dans l’un de ces centres d’accueil. A force de persuasion, un groupe de demandeurs d’asile accepte de nous parler. Ils veulent nous faire rentrer dans leur hôtel. Mais le gérant s’y oppose. “Nous, on les loge, on les nourrit, on leur donne ce qu’on peut leur donner”, se défend Nicola Licardo. Ce n’est pas une question économique, parce que ce n’est pas mon problème : il faut poser la question à la société qui les a amenés, dit-il. Moi, je le fais seulement pour les aider, je l’ai fait parce que je voulais le faire !”

INSIDERS - The migration business

Ses pensionnaires sont à bout. L’attente d’une réponse à leurs demandes d’asile est interminable. Officiellement, les préfectures n’arrivent pas à faire face au nombre. Mais beaucoup accusent aussi certains fonctionnaires et gestionnaires de centres de tirer profit de ces délais. “C’est dur tous les jours, nous indique Ebrima Kanteh, demandeur d’asile gambien. On est 103 personnes ici, y en a que trois qui ont reçu des papiers. Pourquoi ? On est ici depuis un an, sept mois, sans nos papiers. Comment ça se fait ? lance-t-il avant d’ajouter : Ils font tous du business sur notre dos ici, ils n’ont rien à faire de nos problèmes de santé, d’argent, de travail, tout est bloqué ici et nous, on est là, dans l’obscurité,” dénonce-t-il.

“Près de Naples, les militants de l’association Interethnique et anti-raciste 3Febbraio nous emmènent dans la zone touristique désaffectée de Licola, où nombre de demandeurs d’asile se morfondent dans des hôtels délabrés transformés en centres d’accueil. Photos Fabio D’Auria”

“Rencontre avec Clément Ekomano, demandeur d’asile ivoirien qui a mené l’an dernier une révolte contre les conditions déplorables des centres d’accueil, avec l’aide des militants de l’association 3Febbraio. Photos Fabio D’Auria.”