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Réinventer l'enseignement grâce aux jeux et aux projets

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Réinventer l'enseignement grâce aux jeux et aux projets

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Nombreux sont ceux qui réclament une révolution des méthodes d’enseignement, mais ce n’est pas simple d’appliquer des alternatives qui fonctionnent. Dans cette édition, nous rencontrons deux professeurs qui ont réussi à réinventer leur pratique : l’une par le jeu, Hanan Al Hroub en Cisjordanie et l’autre par les projets, l’Américain Joe Fatheree.

Cisjordanie : surmonter le traumatisme par le jeu

Hanan Al Hroub a attiré l’attention en remportant un prix mondial de l’enseignement d’un montant d’un million de dollars”, le Global Teacher Prize 2016. Elle a fait évoluer sa pratique au contact d’enfants palestiniens traumatisés par la violence et aujourd’hui, elle est un modèle dans le monde de l‘éducation.

A al-Bireh près de Ramallah, la classe d’Hanan Al Hroub est un havre de paix et de joie pour ses élèves. “Là, on doit faire des mathématiques pour apprendre les nombres jusqu‘à 99, nous indique Hanan Al Hroub. Mais comme ce matin, on a déjà vu d’autres matières, dit-elle, on va faire des activités pour permettre aux enfants de se calmer et de recharger leurs batteries.” Elle les invite alors à faire l’inverse de ce qu’elle donne comme consigne. Quand elle dit : “Levez-vous”, les enfants se baissent. Ce qui les fait beaucoup rire.

Hanan Al Hroub s’appuie ainsi sur les histoires et les jeux pour enseigner, même dans les matières scientifiques. Elle nous décrit l’une des activités du jour : “Dans le jeu avec les chaussettes, ils doivent se concentrer sur la soustraction et l’addition, ils vont voir ce qui est écrit sur des pinces à linge sur une corde et sur chacune, il y a une opération comme 2 + 5, ils doivent aller chercher la chaussette avec la bonne réponse pour aller l’attacher à la pince, explique-t-elle. Pendant le jeu, ils s’aident les uns les autres – volontairement – et ils courent pour aller suspendre la chaussette le plus vite possible : c’est une compétition qui développe les aptitudes en calcul,” résume-t-elle.

L’importance du jeu est devenue évidente pour Hanan Al Hroub après une fusillade dans laquelle son mari avait été blessé sous les yeux de leurs enfants. “L’incident est passé, mais les conséquences pour mes enfants ont été l‘échec scolaire, une remise en cause des relations sociales et de la confiance qu’ils avaient en eux et envers les autres, raconte-t-elle. Or l’isolement, c’est une souffrance pour les enfants comme mes élèves, insiste-t-elle avant d’ajouter : “Aujourd’hui, je m’amuse en jouant avec eux en classe, c’est comme si j‘étais de nouveau une enfant et j’aime vraiment ça.”

A Ramallah, nous allons rendre visite à Hala, une élève de Hanan Al Hroub. Sa mère nous explique que la fillette de sept ans timide et sensible avait peur d’aller à l‘école, mais avec sa maîtresse actuelle, ce n’est plus le cas. “J’aime bien l‘école parce qu’il y a plein de jeux et j’apprends des choses,” explique Hala. Sa mère renchérit : “Grâce à Hanan, elle est contente de se lever le matin parce qu’elle veut apprendre et jouer. (…) Elle n’aimait pas l‘école, elle savait moins de choses que les autres élèves en moyenne, mais maintenant, elle est dans un autre état d’esprit,” assure-t-elle.

La mère de Hala salue aussi l’approche globale de l’enseignante. “Elle fait disparaître l‘énergie négative qu’il y a en eux, indique-t-elle. Le monde auquel ils seront confrontés sera différent, il n’y aura pas que la guerre, la destruction et la haine, ils regarderont la vie avec un autre point de vue,” affirme-t-elle.

Récemment, la Fondation Varkey a donc décerné à Hanan Al Hroub, son prix le plus prestigieux en la désignant “meilleure enseignante du monde”. A la clé, une récompense d’un million de dollars qu’elle compte investir dans des programmes d‘éducation. Et voilà ce qu’elle disait au moment où elle a reçu ce Prix à Dubaï : “Par le biais de ce Prix, je veux adresser un message à tous les enseignants de la planète : ensemble, on peut réaliser le changement, créer une force pour faire évoluer le monde et toucher les prochaines générations : ce Prix est une force et une unité mondiale qui se crée à partir d’ici,” avait-elle lancé.

Etats-Unis : de l‘échec à la créativité

Aux Etats-Unis, quand il a débuté sa carrière il y a 25 ans, Joe Fatheree s’est vite rendu compte que ses élèves n‘étaient pas très impliqués. Au lieu de se laisser abattre, il a changé ses méthodes en faisant appel à la musique et au multimédia et aujourd’hui, sa pédagogie par projet a largement fait ses preuves.*

A Effingham, petite ville de l’Illinois, le professeur de lycée Joe Fatheree emploie des méthodes peu communes. Il n’a pas de classe unique, il se déplace de salle en salle pour suivre les projets que ses élèves sont en train de mener. “Je ne me vois pas enseigner autrement, assure-t-il avant d’ajouter : Je suis avec eux et il y a toutes ces idées lumineuses qui leur viennent à l’esprit tout au long de la journée.”

Pour l’enseignant, les élèves doivent se servir de leurs échecs pour libérer leur créativité comme lui l’a fait il y a des années quand il a constaté les limites de ses cours de grammaire. “[A l‘époque], je me suis dit : ‘c’est moi, le problème, on va régler les choses tout de suite et trouver comment lier l’enseignement au monde réel, donc vous allez m’aider à concevoir des projets’,” se souvient-il.

C’est d’abord par la musique que Joe Fatheree, l’un des finalistes du “Global Teacher Prize 2016” a entamé sa révolution en proposant à ses élèves de composer des chansons inspirées par la poésie classique. Puis il a introduit les outils multimédia aux projets artistiques ou d’ingéniérie. “Il leur faut apprendre à gérer leur temps, à conduire un projet, à collaborer avec d’autres et à savoir quoi faire face aux critiques positives ou négatives : ce sont les compétences fondamentales dont les jeunes ont besoin pour réussir dans la vie, souligne l’enseignant. Mais malheureusement, pour beaucoup, c’est rare qu’ils aient accès à cela dans leur parcours,” regrette-t-il.

Dans son enseignement, le travail d‘équipe est essentiel. Par exemple, pendant que certains filment la prestation d’un élève chanteur, d’autres intègrent derrière lui des éléments de décor virtuel ou conçoivent des illustrations pour la vidéo finale. “Toute la question, c’est de trouver ce qu’on veut faire, ce qui nous passionne et d’en faire le point de départ de quelque chose,” explique Oliver Passalacqua, élève qui s’investit dans la musique. Une autre Jessica Starrett qui travaille sur l’animation indique : “C’est une telle source d‘épanouissement pour moi, y compris au niveau émotionnel et simplement le fait d‘être capable de faire des choses comme ça, c’est incroyable !” lance-t-elle.

Après avoir été sceptique sur cette pédagogie, le lycée d’Effingham forme aujourd’hui, ses enseignants à ces méthodes. “L‘échec occupe une grande place dans ce cours, explique le proviseur Jason Fox. Les élèves comprennent qu’ils vont échouer et apprennent à rebondir : c’est pour cela qu’ils réalisent de si grandes choses,” insiste-t-il.

Ancien élève de Joe Fatheree – aujourd’hui, gérant d’un garage -, Jake Buhnerkempe estime que ce type de cours lui a beaucoup apporté. “C‘était cette notion d‘échec : même si tu échoues, tu apprendras toujours quelque chose d’utile et ça marche comme ça dans l’entreprise en général, on s’attaque à un problème, on le retourne dans tous les sens et on trouve une solution,” dit-il.

Même au niveau local, les conséquences de cette pédagogie sont positives : d’après la Chambre de commerce du comté, l’enseignement de Joe Fatheree ralentit la fuite des cerveaux qui affecte la région. “Il fait prendre à Effingham une autre dimension en lui apportant des idées du monde entier, souligne sa représentante Norma Lansing. Et c’est tellement précieux pour cette ville,” assure-t-elle.

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