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Patricia Espinosa : "L'accord de Paris a un caractère obligatoire"


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Patricia Espinosa : "L'accord de Paris a un caractère obligatoire"

Il aura fallu vingt ans pour le conclure et moins d’un an pour le faire entrer en vigueur : l’accord de Paris sur le climat est-il un énoncé de bonnes intentions ou donne-t-il vraiment les moyens de lutter contre le changement climatique, la plus grande menace pour notre planète d’après les scientifiques ?
Nous en discutons à l’approche de la conférence sur le climat à Marrakech (COP22) avec la mexicaine Patricia Espinosa, la nouvelle Secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Elle se dit confiante quant à la mise en oeuvre de l’accord de Paris et insiste sur son “caractère obligatoire”. “Tous les Etats, dit-elle, nous allons être vigilants les uns les autres pour évaluer nos progrès.”

Marta Gil, euronews :
“La lutte contre le changement climatique est-elle une course contre la montre ?”

Patricia Espinosa, responsable climat à l’ONU :
“Je dirais que c’est une lutte qui exige une action urgente. Cela ne veut pas dire que c’est un processus qui nous permettra de voir des résultats immédiats. Quand on regarde l’objectif actuel – à savoir que pendant la seconde moitié de ce siècle, il faudrait parvenir à un équilibre entre les émissions de gaz à effet de serre qui sont rejettées et celles qui sont absorbées -, on comprend qu’il s’agit d’un processus à long terme. Mais ces changements ne se feront pas si l’on ne prend pas des mesures de toute urgence.”

“Une grande mobilisation dans la société en général”

Marta Gil :
“Effectivement, il a fallu près de vingt ans pour parvenir à un accord mondial pour lutter contre le changement climatique et moins d’un an pour le faire entrer en vigueur juste avant la conférence sur le climat de Marrakech qui a lieu ces prochains jours. Le texte de Paris est un accord mondial qui à la différence du Protocole de Kyoto, a laissé aux pays la liberté de choisir leurs options politiques pour lutter contre le changement climatique. Cette liberté ne peut-elle pas être une arme à double tranchant ? Ce que je veux dire, c’est qu’elle a permis le consensus, mais comment garantir à présent que les pays arriveront à atteindre à temps, les objectifs fixés pour maintenir le réchauffement climatique en dessous des deux degrés comme le stipule l’accord ?”

Patricia Espinosa :
““L’accord de Paris”:http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0211386552309-climat-quelle-feuille-de-route-apres-laccord-de-paris-2035395.php est construit sur un socle commun : tous les pays du monde acceptent leur responsabilité dans la lutte contre le changement climatique. Dans le même temps, le texte prévoit que les nations devront revoir leurs objectifs à la hausse, il ne leur donne pas la possibilité de les revoir à la baisse.”

Marta Gil :
“Mais il n’y a pas de sanction. Si les pays ne réduisent pas leurs émissions ou n’atteignent pas ces objectifs, qu’est-ce qui se passera ?”

Patricia Espinosa :
“Une bonne partie des règles qui régissent la coexistence internationale sont fondées sur la bonne volonté et l’intérêt commun des gouvernements à construire un cadre international. Je pense que la force de l’accord de Paris, c’est aussi la grande mobilisation qu’il a engendrée au niveau de la société en général, des entreprises privées, des scientifiques. Un mouvement est né au-delà des gouvernements.”

Marta Gil :
“Mais cet accord repose sur la bonne volonté de ses signataires…”

Patricia Espinosa :
“C’est vrai, c’est vrai, mais encore une fois, je voudrais insister sur ce point : la Charte des Nations Unies, la Charte des droits de l’homme, les droits fondamentaux de l’homme… tous ces instruments dont la communauté internationale s’est dotée pour établir un cadre de coexistence harmonieuse s’appuyent sur la bonne volonté, mais aussi sur le fait que chacun est convaincu de la nécessité de ces règles.”

Etats-Unis : “Le gouvernement doit répondre de ses actes devant les citoyens”

Marta Gil :
“Parlons de cas concrets : des principaux pollueurs et en particulier des Etats-Unis. Le plan de Barack Obama pour une énergie propre est dans une situation de vide juridique jusqu’aux élections du 8 novembre. Le Sénat est aux mains des Républicains, le Congrès doit être renouvelé, la présidence également. Que faire si les États-Unis ne parviennent pas à atteindre les objectifs, voire s’ils décident de se retirer de l’accord de Paris ?”

Patricia Espinosa :
“Sept Américains sur dix sont favorables à ce que leur pays prenne des mesures contre le changement climatique et de nombreuses entreprises américaines essaient déjà de modifier leur comportement pour être plus économes en énergie et de s’orienter vers des pratiques qui garantissent le développement durable…”

Marta Gil :
“Oui, mais c’est le gouvernement qui décide…”

Patricia Espinosa :
“Pas uniquement parce que le gouvernement doit répondre de ses actes devant les citoyens…”

Deux autres accords de poids

Marta Gil :
“A-t-on envisagé la possibilité que l’une des parties puisse se retirer de l’accord ?”

Patricia Espinosa :
“Cette possibilité est bien sûr un droit souverain pour tout Etat. Tout pays peut se retirer et c’est d’ailleurs ce qui est arrivé dans le cas du protocole de Kyoto.
Mais ce que je vois, c’est plutôt un mouvement dans la direction opposée : en plus de l’accord de Paris, nous avons signé cette année, deux accords fondamentaux qui ont un impact direct sur ce sujet. Le premier, c’est celui conclu avec l’Organisation de l’aviation civile internationale pour réduire les émissions dans le secteur de l’aviation.
Le second a été signé dans le cadre du protocole de Montréal et il a pour objectif d‘éliminer les hydrofluorocarbures (HFC), ces gaz très polluants qui jouent un très grand rôle dans le réchauffement de notre planète.”

“Les objectifs de la Chine sont ambitieux”

Marta Gil :
“Et qu’en est-il de la Chine ?
La Chine, le plus gros producteur mondial de monoxyde de carbone, indique dans ses propositions que jusqu’en 2030, ses émissions continueront d’augmenter et qu’elles ne diminueront qu’après. Les autres pays se sont déjà fixés des objectifs pour 2020. Comment concilier des efforts à deux vitesses dans l’accord de Paris ?”

Patricia Espinosa :
“Cet accord reconnaît que les réalités sont différentes selon les pays. La Chine, avec sa population et sa configuration économique, doit définir ce qui est vraiment faisable pour elle. Aujourd’hui, il y a une grande prise de conscience au sein du gouvernement chinois et de la société chinoise parce qu’ils font de gros efforts pour passer d’une économie très carbonée à une économie sobre en carbone. Pour un pays de la taille de la Chine avec ses caractéristiques, les objectifs qu’elle présente sont ambitieux.”

Des avancées à attendre à Marrakech ?

Marta Gil :
“L’accord de Paris suscite un certain scepticisme : on lui reproche en particulier de ne pas fixer de date pour l’abandon des combustibles fossiles, de ne pas mentionner les énergies renouvelables, de ne pas établir de plan pour financer ces cent milliards de dollars qui doivent être collectés d’ici 2020 pour aider les pays en développement… La prochaine conférence sur le climat à Marrakech apportera-t-elle du concret ? Est-ce qu’elle fournira des réponses à toutes ces questions laissées en suspens ?”

Patricia Espinosa :
“La conférence de Marrakech est placée sous le thème de la mise en œuvre et de l’action. Au sujet du financement, on va pouvoir se rendre compte que les pays développés ont une approche très spécifique, très claire. On vient de tenir une réunion préparatoire à cette conférence de Marrakech et on constate qu’on est déjà très près du but.
Si on se fie aux prévisions les plus modérées, on estime qu’aujourd’hui, on peut entrevoir un scénario où il y aurait presque 94 milliards de dollars disponibles pour 2020.
Par ailleurs, l’accord de Paris donne bien un rôle fondamental aux énergies nouvelles et renouvelables. Le texte souligne avec force, la nécessité d‘éliminer les subventions aux combustibles fossiles et de faire la transition vers des économies sobres en carbone.
Cela veut dire que vu l’importance du secteur de l‘énergie dans les économies, on doit renoncer aux combustibles fossiles en tant que source d‘énergie pour nous tourner vers des sources renouvelables.”

“Nous serons tous responsables”

Marta Gil :
“Donc nous avons effectivement un énoncé de bonnes intentions qui repose sur la bonne volonté des parties…”

Patricia Espinosa :
“Mais un accord a été signé. Je voudrais insister sur le fait que l’accord de Paris a une force juridique, il a un caractère obligatoire pour les Etats. Bien sûr, il n’y a pas de tribunal qui statuera sur la bonne mise en œuvre de l’accord. En réalité, nous serons tous responsables. Tous les Etats, nous allons être vigilants les uns les autres pour évaluer nos progrès. Mais, je le répète, c’est un accord juridiquement contraignant.”

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