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"L'enfer des centres de rétention pour migrants en Libye"


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"L'enfer des centres de rétention pour migrants en Libye"

Sophie Claudet : Valérie, vous rentrez tout juste de Libye. Vous êtes allée à Tripoli. Les nouvelles qu’on a de Libye sont mauvaises, c’est un pays en état d’instabilité chronique. Est-ce que l’accès à la capitale a été compliqué pour vous? Et surtout vous mouvoir à l’intérieur de la ville?

Valérie Gauriat : Effectivement cela n’a pas été très simple. A priori Tripoli c’est l’une des zones dites de sécurité de la Libye par rapport à l’Est et à l’Ouest du pays où se tiennent les combats contre Daech, à Benghazi et Sirte. Mais la ville est quand même en proie aux affrontements, aux rivalités entre milices, entre brigades qui se disputent le contrôle de la ville. Il y a une trentaine de milices qui existent pour la seule ville de Tripoli. Et la semaine où nous avons tourné il y a eu des affrontements, des conflits entre milices. Donc on entendait des tirs la nuit. On ne les a pas croisés pendant la journée mais c’est vrai que où que l’on aille, on voit des checkpoints, on voit des soldats ou des miliciens en armes, postés dans différents quartiers pour marquer le contrôle qu’ils exercent sur ces zones.

Sophie Claudet : Votre reportage se concentre sur le sort qui est fait aux migrants, en particulier ceux qui viennent d’Afrique sub-saharienne. Ces migrants est-ce qu’on les croise dans la rue? On voit à un moment dans votre reportage qu’ils sont à ce rond point, où ils viennent chercher du travail. Est-ce que leur présence est palpable partout dans Tripoli ou est-ce qu’ils sont plutôt retranchés dans des centres de rétention ?

Valérie Gauriat : Alors c’est ce qui est assez surprenant. On les voit, mais je dirais plutôt qu’on les “aperçoit” dans la ville. Comme des ombres discrètes et apeurées. On a les gens qui sont dans les centres de rétention bien évidemment, ceux là on ne les voit pas. Mais en ville on a par exemple ce rond point qui est célèbre dans la ville, où on voit des grappes d’hommes, qui attendent que des libyens viennent les chercher pour aller faire des petits boulots de droite de gauche, qui sont souvent impayés. Et non loin de ce rond point il y a un quartier célèbre dans la ville, Grigares, et qui est une véritable zone de non droit. C’est une espèce de ghetto où sont regroupés énormément d’africains qui ne sont pas emprisonnés mais qui vivent dans des conditions insalubres, dans des foyers qui sont tenus par des libyens en général, qui apparemment les racketent, et…

Sophie Claudet : les maltraitent..

Valérie Gauriat : éventuellement les maltraitent. C’est surtout dans les rues que c’est difficile pour eux. Ils nous racontent se faire kidnapper régulièrement, se faire rançonner. Et c’est vrai que dans ce quartier il ne fait pas bon se promener. On a essayé d’y aller. On a juste eu le temps de faire un petit tour en voiture, on a rapidement été suivis, il a fallu déguerpir très vite. C’est vrai que les gens qui nous suivaient avaient l’air très menaçant.

Sophie Claudet : Cela veut dire que vous en tant que journaliste vous êtes potentiellement une cible également, pour le kidnapping?

Valérie Gauriat : On est une cible potentielle. On nous a bien mis en garde, on nous a dit de ne pas sortir n’importe où, de ne pas sortir la caméra n’importe où. Il y a eu des kidnappings de journalistes pendant qu’on était là-bas. Il fallait rester discrets puisque évidemment un journaliste cela représente du matériel et de l’argent potentiellement.

Sophie Claudet : Ces journalistes ont-ils été libérés ?

Valérie Gauriat : Ils ont été relachés assez rapidement. Comment je ne sais pas.

Sophie Claudet : Pour en revenir aux migrants vous avez utilisé tout à l’heure le terme de “emprisonnés”. Ils sont réellement mis en prison ou ces centres de rétention ressemblent à des prisons ?

Valérie Gauriat : C’est difficile de ne pas employer le mot prison. Cela ressemble effectivement à des prisons. Ces centres sont à l‘écart de la ville. Il y a des portes en fer, il y a des verrous. Les gens peuvent sortir dans la cour de temps en temps. Mais ils sont parqués dans des espèces de hangars insalubres, malodorants, avec très peu de moyens. Ils nous disent évidemment être maltraités régulièrement. Il y a des gardes en armes un peu partout. Donc oui ce sont des espèces de prisons, mais à l’organisation assez aléatoire.

Sophie Claudet : Alors comment ça se passe? Quand ils arrivent en Libye après avoir traversé dans des conditions absolument déplorables de vastes boûts de désert, ils arrivent en Libye, ils sont raflés et mis dans ces centres ? Comment ça se passe concrètement pour ces migrants ?

Valérie Gauriat : Il y a plusieurs types d’organisations. C’est vrai qu’il y a une institution, une autorité qui est chargée de la lutte contre l’immigration clandestine, qui s’appelle la DCIM. Elle fait appel à diverses brigades. Il y a une force d’intervention qui fait des raids contre les caches de passeurs où s’entassent des migrants en bord de mer avant de prendre les bateaux. Là lorsque les migrants sont interpellés ils sont envoyés dans ces fameux centres de rétention.Ils sont gardés quelques temps dans les prisons de la DCIM et ensuite ils sont disséminés dans ces centres. Il y en a 22 dans le pays officiellement. Et ensuite advienne que pourra. On ne sait pas combien de temps ils restent là-bas. Parfois ça dure des mois. Leurs familles en général ne savent pas qu’ils sont là. Parfois ils arrivent à en sortir moyennant rançon.

Sophie Claudet : mais où trouvent-ils cet argent ?

Valérie Gauriat : les communautés sont très solidaires. Cela se sait finalement, de bouche à oreille. De temps en temps un gardien un peu plus complaisant qu’un autre va leur donner accès à un téléphone. Va leur rapporter quelque chose à manger. Va aller prévenir une famille, un proche, une communauté. Et à ce moment là il y a des petites ouvertures et des possibilités de communiquer avec l’extérieur. Mais beaucoup nous ont dit qu’ils n’avaient plus aucun contact et que leurs familles ne savaient pas qu’ils étaient là. Y compris les familles qui vivent en Libye.

Sophie Claudet : Brièvement Valerie, on voit dans votre reportage que ces personnes sont laissées quasi à l’abandon. Que certains manifestement ne mangent pas à leur faim. On voit très bien des hommes émaciés. Malheureusement le parallèle avec les camps de concentration ne peut qu‘être fait. L’ONU, le HCR en l’occurence, l’OIM par ailleurs, sont partiellement responsables de ces gens. Où va l’aide ? Est-ce qu’il y en a assez, est-ce qu’elle est détournée, est-ce qu’il y a un problème de corruption? Comment ça se fait que ces gens soient laissés à l’abandon ?

Valérie Gauriat : C’est effectivement une grande question. On voit dans les centres de rétention qu’il y a bien quelques petits paquetages, des kits de survie, des choses qui sont distribuées par les organisations internationales. Ces distributions se font à échéance de deux trois mois. Ces organisations savent très bien ce qui se passe dans ces centres. Elles y font des visites périodiques. Maintenant, elles-mêmes dénoncent une corruption rampante dans le pays, y compris au plus haut niveau des institutions. Lesquelles dénoncent l’incurie des organisations internationales, auxquelles on reproche notamment de n‘être plus présentes sur le territoire libyen . Il est vrai que les sièges libyens enfin pour la Libye, du HCR ou de l’OIM sont maintenant à Tunis.

Sophie Claudet : pour des raisons de sécurité ?

Valérie Gauriat : Pour des raisons de sécurité effectivement. Alors il y a du staff local, qui fait ce qu’il peut. Mais qui semble un petit peu dépassé par les événements.

Sophie Claudet : Donc quelles perspectives, pour conclure, pour ces migrants ? Vous en voyez une? Eux-mêmes, que vous disent-ils? Ils espèrent encore traverser vers l’Europe? J’imagine que ca coûte très cher de toutes façons. Comment on peut imaginer l’issue de cette crise humanitaire absolument ignoble ?

Valérie Gauriat : C’est difficile à savoir. C’est vrai que ces gens sont confinés, pour ceux qui sont dans les centres de rétention. Ceux qui sont dehors, ne pouvant pas rester en Libye, parce qu’il n’y a pas de travail, il n’y a pas de ressources pour eux, se disent de toutes façons, je ne peux pas rentrer chez moi, c’est la guerre, c’est la misère. Donc je vais tenter la traversée coûte que coûte. Et les autres, ceux qui sont dans les centres de rétention, nous disent tous, on veut rentrer chez nous, on ne veut pas rester içi, on ne veut pas prendre le bateau, on en veut pas risquer notre peau, on en a assez, aidez-nous à sortir d’içi, et à rentrer dans nos pays.

Sophie Claudet : Est-ce qu’ils sont libres de quitter ces centres de rétention s’ils décident de rentrer chez eux, de prendre le chemin inverse, par lequel ils sont arrivés, est-ce qu’ils peuvent le faire ?

Valérie Gauriat : Encore faut-il qu’ils soient répertoriés, enregistrés notamment par l’OIM, et cela prend parfois des mois et des mois avant que le dossier puisse aboutir. Donc dans l’absolu oui, ils pourraient rentrer chez eux. Encore faudrait-il aussi que les pays dont ils viennent soient en mesure de les ré-accueillir. C’est assez compliqué

Sophie Claudet : ca veut dire qu’ils n’ont pas leur passeport avec eux ? Ils n’ont pas de preuve d’identité bien souvent ?

Valérie Gauriat : Beaucoup n’ont plus de passeport. Certains en ont, mais pour ceux qui vivent en Libye, c’est chez eux, à leur domicile avec leurs familles, et comme ils en sont coupés il n’y ont plus accès. Et puis on a vu des gens qui trainent dans ces centres depuis des mois…Ils nous ont dit “on ne sait même pas pourquoi on est là! Personne n’est venu nous voir”. Il n’y a bien sûr pas de suivi juridique,quel qu’il soit.

Sophie Claudet : Donc il y a une responsabilité quand même Valérie de la part des pays dont ils sont ressortissants, fnialement. que ce soit le Congo, le Cameroun, la Côte d’Ivoire. Il ne s’agit pas de stigmatiser des pays. Mais on a vu que ces migrants souvent venaient de ces pays. Les autorités de ces ressortissants ne font rien pour eux..

Valérie Gauriat : De temps en temps, il y a des retours. Il y a des ambassades qui réagissent, qui s’organisent et qui prennent des petits groupes de personnes. Le Nigeria par exemple l’a fait il n’y a pas très longtemps. D’autres pays le font de temps en temps. Mais ce que nous ont dit les autorités libyennes c’est que bien souvent les ambassades ne coopèrent pas. Parce que bien souvent elles ne savent pas quoi faire de ces gens, comme le dit un responsable de centre dans le reportage. Donc bien sûr il y a une responsabilité de la part des Etats africains. Mais ils sont eux aussi dépassés par la masse de gens dont il faudrait s’occuper.

Sophie Claudet : Merci Valerie, merci pour ce reportage particulièrement émouvant.

Valérie Gauriat : Merci Sophie.