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La Libye, antichambre de l'enfer pour les migrants


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La Libye, antichambre de l'enfer pour les migrants

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La Libye est un passage obligé pour de nombreux migrants qui veulent rejoindre l’Europe. Des activités illégales s’organisent autour d’eux : on les kidnappe, on les rackette et on les met en détention dans des centres où les conditions sont parfois indignes. Notre reporter Valérie Gauriat a recueilli le témoignage d’hommes et de femmes principalement originaires d’Afrique qui lancent un appel de détresse. Les représentants des autorités de ce pays divisé et gangrené par l’organisation État islamique et des milices mettent eux en accusation la communauté internationale.

Cinq ans après la chute de Kadhafi, la Libye, plongée dans l’instabilité, est devenue un carrefour de l’immigration irrégulière. Nous nous sommes rendus dans plusieurs centres de rétention pour migrants où nous avons recueilli les témoignages de détenus en détresse. L’une d’entre eux s’indigne : “Chaque vendredi, ils sortent pour aller à la chasse à l’homme noir, on amène les gens en prison comme ça, pour rien !” Un autre renchérit : “Ils nous traitent d’animaux ! Ils nous frappent.” Des prisonniers nous présentent deux de leurs compagnons au corps décharné et à la peau lésée : on nous dit qu’ils sont là depuis plusieurs mois : “Regardez la vie d’un homme !” crient-ils avant qu’un autre ajoute : “Nous avons compris que nous sommes devenus un business pour eux, ils veulent s’enrichir sur notre dos !”

Ces voix venues d’Afrique ne sont que quelques-unes parmi les milliers qui se heurtent aux murs des centres de rétention pour migrants en Libye. Avec ses 2000 km de frontière maritime et 4000 km de frontières terrestres, le pays compterait officiellement près de 300.000 migrants dont de nombreux candidats au périlleux voyage vers l’Europe, à quelques 300 km des côtes libyennes. À la clef, des drames auxquels les gardes-côtes libyens tentent de faire face avec des moyens dérisoires. Après une opération de sauvetage, un migrant lance aux équipes de secours : “On était en train de mourir, on était tous mort, tout le monde était mort ! Merci la Libye ! Vous nous avez sauvé la vie !”

L’effet pervers de l’opération Sophia

L‘équipe chargée du secteur de Tripoli n’a que de six zodiacs de douze mètres pour couvrir une zone de 120 km, des bateaux inadaptés à la haute mer et aux longues distances. La présence de navires européens en Méditerranée n’a fait qu’augmenter le nombre de traversées, affirment les gardes-côtes.

Ashref el Badri, leur responsable, nous explique : “Aujourd’hui, les migrants, au lieu de devoir franchir 200 à 400 miles nautiques, peuvent facilement ne devoir traverser qu’une douzaine de miles. Après avoir franchi les eaux territoriales libyennes, poursuit-il, ils trouvent directement les bateaux de l’opération Sophia qui les attendent pour les emmener sur les côtes européennes.” Un autre garde-côte Hadi K’hail ajoute : “Ils mettent un nombre énorme de personnes sur les bateaux parce qu’ils misent sur la courte distance. Le résultat, dit-il, c’est que dès qu’ils partent et avant qu’ils s’approchent des 12 miles, les bateaux font naufrage et c’est la cause principale de l’augmentation du nombre de morts.”

Selon les Nations Unies, près de 4700 personnes sont mortes en Méditerranée cette année, un chiffre record. Notre reporter Valérie Gauriat nous montre un amoncellement de bâches plastiques : “C’est ce qui reste de l’un des bateaux interceptés par les gardes-côtes libyens ; maintenant, ils sont fabriqués spécialement pour transporter des migrants et le trafic est prospère puisque depuis janvier : c’est plus de 14000 migrants qui ont été secourus en mer. Cela fait plus de quatre fois plus que les années précédentes,” précise-t-elle.

Le trafic de migrants a explosé

Nous avons rendez-vous dans les locaux du département de lutte contre l’immigration clandestine, la DCIM. Les effectifs sont réduits. L’unité chargée de poursuivre les réseaux des trafiquants à Tripoli est sur d’autres fronts : “On a beaucoup d’hommes qui sont partis à Syrte pour se battre contre Daech, souligne Nasser Hazam, responsable administratif de la DCIM. En ce moment, on n’a pas vraiment de force d’intervention,” reconnaît-il. Il nous montre une photo d’un camion transportant une cargaison des moellons dans laquelle étaient cachés des migrants : “Ils ont fait 100 kilomètres là-dedans,” explique-t-il.

Le trafic de migrants a explosé après la chute de Kadhafi. Les affaires n’ont jamais été si bonnes que depuis un an, nous disent des passeurs interpellés il y a quelques mois. Chaque traversée leur rapportait entre 16.000 euros pour un zodiac et 130.000 pour un bateau de pêche. “L’opération Sophia a bien facilité les choses, estime un passeur anonyme. Avant, les zodiacs pouvaient mettre 17, 20 ou 24 heures pour arriver. Maintenant, la traversée dure maximum 4 heures,” assure-t-il.

Comme les gardes-côtes, les équipes de la DCIM manquent de moyens. Les caisses du ministère de l’Intérieur sont vides, les salaires impayés depuis trois mois. Tout fait défaut, nous dit le responsable administratif du département. “Le matériel, les ordinateurs, les voitures, les tenues, les moyens de communication nocturnes, les talkie-walkie, pour tout cela, on a besoin d’aide,” indique Nasser Hazam.

L’Union européenne mise en accusation

Pointée du doigt, la communauté internationale. Le responsable des relations internationales de la DCIM accuse. “Le fait que l’Union européenne, l’OIM, Frontex, les Nations Unies ne respectent pas les accords signés avec l‘État libyen par rapport à l’aide financière, logistique et technique, cela a augmenté la problématique, estime Mohamed Swayib. Je veux souligner que la Libye ne veut pas rester à jamais, le policier qui travaille gratuitement pour arrêter les migrants qui vont vers l’Europe, poursuit-il. Le but politique caché au niveau européen, c’est de faire de la Libye une zone d’ombre pour regrouper tous les immigrants illégaux et en faire des citoyens libyens : cela n’arrivera pas car le peuple libyen ne l’acceptera jamais.”

Les migrants interpellés par les brigades de la DCIM sont envoyés dans l’un des 22 centres de rétention du pays. Nous nous rendons à l’improviste dans l’un d’entre eux, à Tripoli. Le responsable est absent. Un gardien nous laisse entrer.

Sous tutelle du ministère de l’Intérieur, les centres comme celui-ci sont le plus souvent gérés par les nombreuses milices qui se disputent le contrôle du pays parallèlement aux autorités officielles. Plus d’une centaine d’hommes s’entassent dans un hangar qui empeste l’urine.

Des conditions de rétention désastreuses

“Il y en a des gens qui sont là depuis dix mois, d’autres depuis six mois ou un an,” dit un migrant. “Il y a des gens qui sont blessés, des gens qui sont morts,” lance un autre. Un troisième nous montre un verre en plastique : “Sur une journée, notre ration, c’est la moitié de ce verre ou alors tout le verre et puis, terminé jusqu’au lendemain, il n’y a pas de petit-déjeuner, de déjeuner, rien. On veut rentrer chez nous,” conclut-il.

De nombreux détenus sont blessés, ils nous disent avoir reçu des coups de matraque, d’autres ont été visés par des coups de feu. La plupart sont malades. Les insectes pullulent. Par manque d’hygiène et de soins, certains, disent-ils, sont morts. Un attroupement se crée autour de nous, on nous présente deux hommes au corps décharné et à la peau lésée, on nous dit que cela fait plusieurs mois qu’ils sont ici. “Regardez la vie d’un homme !” nous lance-t-on.

Nous allons dans les quartiers des femmes. À première vue, les conditions semblent moins mauvaises. Mais l’impression est de courte durée. Une femme nous interpelle : “Moi, je suis enceinte, je n’ai aucun soin médical, on ne mange pas, on ne dort pas bien, n tire sur les gens, à tout moment !” crie-t-elle. Une autre détenue, sa fillette de quatre mois dans les bras, nous raconte que son enfant “ne prend pas de lait, elle mange du riz blanc, cela fait trois mois qu’elle est ici, il n’y a rien pour elle, il n’y a pas de couches.” On nous montre la ration de riz d’un bébé pour trois jours, l‘équivalent d’un petit bol. “Pas de soins ! Pas de médicaments !” nous lance une femme allongée sur un lit qui a une blessure au pied. “Un bébé est malade, cela fait trois jours !” dénonce une autre.

Kidnapping, violence et abus sexuels

Toutes les femmes qui sont dans ce centre de rétention nous disent avoir été capturées dans la rue ou chez elles. “Tu marches sur le bord de la route, on t’enlève ! nous lance une détenue. On te salue, on t’enlève ! Nous sommes devenues maintenant un business pour eux ! Ils veulent s’enrichir sur notre dos ! dénonce-t-elle. Les dons qu’on leur donne, nous ne recevons même pas 5% des dons qu’on leur donne, nous ne sommes pas venues ici en Libye pour recevoir des dons, mais pour améliorer nos conditions de vie : s’ils ne veulent pas nous voir sur leur territoire, qu’ils nous aident à déguerpir de leur territoire !” s’indigne-t-elle.

Plusieurs de ces femmes ont perdu leurs bébés faute de soins. Les coups et les menaces sont fréquents, disent-elles, et les viols, réguliers. Une femme nous montre une boîte de lait : “Pour avoir ça, on nous demande de l’argent, dit-elle. J’ai un fils qui veut boire du lait, il a besoin de ça, mais quand tu n’as plus d’argent, tu es obligée de jouer le jeu : tu lui donnes le derrière pour qu’il abuse de toi, pour qu’il abuse de toi ! crie cette détenue. Elle a préféré cacher son visage : “Je ne me cache pas par manque de responsabilité, je ne me cache parce qu’après, on peut te faire du mal,” explique-t-elle. “Ne nous abandonnez pas ici parce qu’on est fatiguées, même la chair est fatiguée,” nous dit une autre détenue en pleurs.

Et les ONG ?

Si les exactions sont notoires dans de nombreux centres de rétention, quelques-uns se distinguent. C’est le cas d’une structure appelée Abu Slim que nous visitons dans un autre quartier de Tripoli. Le directeur, cette fois, attend notre visite. Il tient à nous montrer l‘état de délabrement des locaux et dénonce le manque de moyens pour subvenir aux besoins de détenus. Faute d’argent, il ne peut plus payer ses fournisseurs. La nourriture fait défaut et l’aide humanitaire est réduite

“On est désolé pour ces choses ridicules, mais les ONG ne font pas leur travail malgré les aides financières qu’elles reçoivent de certains pays, indique Ramadan Rayes, directeur du centre, en nous montrant quelques sacs renfermant des couvertures et du linge. Ça, c’est ce que les ONG nous donnent tous les deux ou trois mois, ils viennent faire leur propagande médiatique, ils filment la distribution de quelques petits sacs comme ceux-là qui sont pour à un nombre limité de migrants,” dénonce-t-il.

Un retour dans leur pays d’origine ?

Ici, pas de mauvais traitements envers les détenus. Ils sont une cinquantaine. Le directeur du centre ne veut pas en accueillir plus faute de pouvoir subvenir à leurs besoins. Leurs gardiens sont bienveillants, disent leurs hôtes involontaires. Mais eux aussi veulent partir au plus vite. Nous parlons avec des femmes qui ont échappé à un réseau de prostitution. Elles ont été arrêtées quand elles ont tenté de prendre un bateau pour l’Europe.

“On est très bien traité ici, affirme Christiana Sunday, migrante nigériane, mais on est fatigué de devoir rester dans cet endroit parce qu’ils veulent qu’on rentre au Nigeria et nous, on est prêtes à rentrer au Nigeria. L’OIM nous dit qu’on doit attendre, alors on attend, mais pour l’instant, on n’a eu aucun signe qu’on allait pouvoir partir et le mois de décembre va se terminer, regrette-t-elle avant de lancer : On veut rentrer chez nous !”

Selon les autorités libyennes, quelque 8000 personnes ont été renvoyées dans leurs pays depuis mai 2015. Mais pour la majorité, le retour est impossible.

“Les ambassades des pays d’Afrique ne coopèrent pas du tout, pour une raison simple, d’abord parce qu’elles ne sont pas présentes en Libye et deuxièmement parce que ces pays ne savent pas quoi en faire s’ils sont renvoyés chez eux, estime Ramadan Rayes, directeur du centre Abu Slim, parce qu’ils considèrent que ces gens sont un problème, alors ils sont bien soulagés une fois qu’ils partent de leur territoire sans penser que cela peut être un poids pour la Libye.”

Exploitation

Ceux qui ne sont pas en prison s’efforcent de survivre dans une ville où le danger est omniprésent. Nous nous rendons sur un rond-point célèbre à Tripoli. Sur place, chaque jour, des dizaines d’hommes tentent de vendre leurs bras à des employeurs, souvent peu scrupuleux. “Tous les jours, ils tirent sur les gens comme si c‘était des animaux, c’est pas juste, explique l’un des migrants présents, ils kidnappent les gens, ils réclament des milliers de dinars, ils nous font travailler et ils ne paient pas, s’indigne-t-il. Quand on finit de travailler, ils nous disent de foutre le camp ! C’est pas juste ! L’ONU doit nous aider.”

Pour tous ces migrants, un seul objectif : l’Europe. “Si on est ici, c’est pour pouvoir traverser, pour aller en Italie, nous dit l’un d’eux. On vient s’asseoir ici le matin pour trouver des petits boulots avec les Arabes, pour économiser, mais c’est par coup de chance, explique-t-il, parce qu’il y en a qui viennent pour nous voler ou nous vendre en prison et ensuite, il faut payer 1000 ou 2000 dinars à d’autres pour être libéré. Quand j‘économise un peu, ajoute-t-il, on a gagné le transport pour traverser l’eau, mais il y en a encore sur l’eau qui viennent nous prendre pour nous enfermer encore en prison, il faut payer avant de sortir. Tu vois, on fait ça, les immigrés ici, en Libye,” se lamente-t-il.

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