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Musiques et musiciens noirs aux Nuits Sonores 2017

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Musiques et musiciens noirs aux Nuits Sonores 2017

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On ne peut pas comprendre la musique électronique, la musique contemporaine tout court, sans les musiques noires. Les blancs se sont approprié pendant tout le XXe siècle des sons afro-américains, et les ont fait évoluer. Mais la base, c’est le blues, le jazz, le dub, le hip-hop, la house et la techno. Et preuve en a encore été faite lors de la quinzième édition des Nuits Sonores lyonnaises, lors desquelles ont rayonné ESG, Actress, Stormzy et Lady Leshurr. Tous des musiciens noirs, tous des musiciens qui ont ouvert un chemin ou sont en train de le faire pour les générations futures.

La première carte blanche du jeudi était déjà consacrée à The Black Madonna. Certes, une fille ‘queer’ blanche de Chicago, mais accompagnée de nombreux amis noirs. Et l’opportunité de voir de si près au Sucre une des soeurs Scroggins (Renée, avec sa fille Christelle), qui dans les années 80 ont fondé à New York ce qui deviendrait la jonction entre le punk et le funk, était trop belle. LCD Soundsystem, par exemple, n’aurait pas existé sans elles ; leur ‘groove’ et leur mise en scène continuent à être aussi simples que contagieuses.

Mais The Black Madonna avait aussi fait venir des légendes de sa ville comme les DJ Derrick Carter, Rahhan ou Jamie 3:26. Elle avait, en outre, invité des artistes du Sénégal et de Gambie : percussionnistes, chanteuses et danseuses du Ndagga Rhythm Force, qui vient de sortir un album produit par le pionnier de la techno berlinoise Mark Ernestus. La seule exception à cette plongée dans la musique noire a été son set à six mains avec les écossais d’Optimo et leur voyage psychédélique avec les machines.

Le jour d’après, la carte blanche était offerte à la Russe Nina Kraviz. Plus que son set, certes salué par le public, ce sont les invités qu’elle avait conviés qui nous ont captivé. D’abord, la nouvelle perle Islandaise Bjarki, mais surtout le dub martien de l’Anglais Andy Stott et l’incommensurable Jus-Ed (qui avait accueilli Nina à son arrivée à New York) et qui a pris la tête d’un quartet de djs sur l’esplanade, amenant la house vers son côté le plus rêveur.

Le prodigieux compositeur Britannique Jon Hopkins, pour la troisième carte blanche, a laissé presque toute la place à ses camarades. Il s’est contenté d’un modeste set, grévé, de surcroît, de problèmes techniques. Lui a succédé son compatriote Daniel Avery, qui a mis le feu dans la salle 1930. Sur la terrasse du Sucre, se sont relayés les trésors d’orfèvrerie de Nathan Fake, le paysagisme de The Field et le monde à part d’Actress.

L’Anglais Darren J. Cunningham est le musicien le plus excentrique de la scène (avec le Vénézuélien Arca). Placé avec ses appareils dans un coin, il a fait installer un orgue Korg au milieu et, devant, une caméra photo se déplaçant de droite à gauche face au public. Une installation de performeur, avec des images de synthèse sur écran, qui lui a laissé la liberté de lancer son kaléidoscope sonore qui va de l’abstrait aux pulsions les plus souterraines. Le public était peu nombreux, mais le voyage sidérant. Au-delà du temps.

La programmation de nuit a connu son point culminant mercredi avec la série d’artistes du renouveau de la scène ‘grime’ britannique dans les Anciennes Usines Fagor-Brandt, à Gerland : un rap de banlieue, mélangé à des bases électroniques. Précédé des français Leanionnaire Mob + Art Wike et Kekra, les jeunes AJ Tracey, Stormzy et Lady Leshurr ont montré que de ce côté de l’Atlantique aussi des voix peuvent prétendre au trône des grandes gueules du R&B.

Le Londonien Stormzy vient de hisser son album ‘Gang sings & prayer’ à la tête des charts de son pays. Une première pour le ‘grime’. Lady Leshurr de Birmingham a, quant à elle, montré qu’elle n’est pas disposée à se laisser faire et a revendiqué sa part du lion.

Pour ne pas être en retrait, le chouchou des Nuits Sonores Laurent Garnier a clôturé cette scène par un set d’’UK bass music’ qui a résonné fort dans l’enceinte de la Halle B (jauge moyenne).

Le vendredi, la légende du free-jazz Américain Pharoah Sanders a investi la Halle C (la plus grande des jauges). Peut-être pas le meilleur endroit pour le swing du saxophoniste et celui de ses acolytes, mais tout de même une déclaration des principes chers aux organisateurs.

Par contre, la Halle D (plus petite jauge) s’est révélée trop étroite pour accueillir la voix du Syrien Omar Souleyman au-dessus des basses acides. Exilé en Turquie, Souleyman montre que les musiques non-occidentales peuvent remplir de grandes salles. Il prouve que la frontière entre techno et les autres musiques est heureusement de plus en plus diffuse pour le public.

Dans ce même hangar pour les offres alternatives, le rappel au ‘krautrock’ germanique a offert des belles performances. De la part du collectif lyonnais Miséricorde (Ashinoa, Pratos), des Hollandais Dollkraut, des Israéliens Moscoman ou des Britanniques Beak (le projet parallèle du Portishead Geoff Barrow). Et c’était un plaisir d’assister le samedi au concert des pionniers du rock industriel Einstürzende Neubaten, accompagnée de la voix majestueuse de Blixa Bargeld et toute la quincaillerie de ses musiciens.

La première nuit, la pop électronique hexagonale d’Agar Agar et The Pilotwings ont laissé aussi des belles traces. La soirée a culminé avec le duo Talaboman, composé du catalan John Talabot et du Suédois Axel Boman, qui continue à explorer la partie la plus onirique de l’électronique. La Québécoise Marie Davidson et son chant aérien, le freestyle des Français Raheen Experience et l’hétérodoxie de l’Allemand Errorsmith ont aussi contribué à créer des moments spéciaux.
Pour sa part, le Londonien Floating Points a perdu la partie la plus subtile de ses compositions dans le passage au live. Même sort pour le Français Vitalic. Les stars de samedi soir, les Chemical Brothers, et leur set de trois heures, ont accompli un sans faute. Difficile de se mêler à la foule, compte tenu de la température élevée de toutes les soirées. De même avec les sets à quatre mains de François X et Bambounou, d’un côté, et l’Hambourgeoise Helena Hauff et le Lyonnais Umwelt, de l’autre. Trop accéléré à nôtre goût.

La nouvelle localisation des Nuits, imaginée pour Looking For Architecture (Antoine Trollat & Laurent Graber), doit encore prévoir quelques aménagements, avec la possibilité même de s’agrandir. Mais sa capacité de 13 000 personnes semble déjà d’une taille raisonnable et évite de sombrer dans la massification dont souffrent nombres d’autres festivals.

La quinzième édition des Nuits Sonores (140 000 personnes entre spectacles payants et gratuits) peut être fière de son bilan artistique. Sans compter que nous n’avons pas pu assister ni au concert d’Air à l’Auditorium, ni à la Carte Blanche à Lisbonne ni à la soirée Infiné au Sucre. Et nous regrettons de ne pas avoir pu suivre les débats du ’European Lab. Rendez-vous l’année prochaine, en souhaitant trouver un peu plus de marge de manœuvre.

VICENÇ BATALLA