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"Kidnappé à 100m de chez nous, mon mari réapparaît 570 km plus loin dans une prison en Azerbaïjan"


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"Kidnappé à 100m de chez nous, mon mari réapparaît 570 km plus loin dans une prison en Azerbaïjan"

Lundi 29 mai, Afgan Mukhtarli rentrait chez lui à Tbilissi comme tous les soirs. Mais cette fois-là, il n’est pas arrivé jusqu‘à sa maison. Il a été kidnappé à 100 mètres de chez lui. 24 heures plus tard, il se trouvait à près de 570 km de la capitale géorgienne, déporté et détenu en Azerbaïjan. Officiellement, il a été arrêté pour contrebande, refus d’obtempérer et franchissement illégal de frontière. Selon sa femme, Leyla Mustafa, trois de ses ravisseurs portaient des uniformes de policiers et tous étaient cagoulés. Toujours selon son récit, ils se sont emparés de lui, ont arrêté une voiture et l’ont forcé à monter dedans. Ils l’ont alors battu à plusieurs reprises avant de lui lier les mains avec un sachet plastique et de lui mettre une capuche fermée sur la tête afin de lui bloquer la vue. Ils ont changé une fois de voiture avant de passer de l’autre côté de la frontière. Il a été gardé au poste frontière, le temps de mettre volontairement 10 000 euros dans sa poche pour le faire accuser, rapporte-t-elle, puis d’appeler un colonel pour le faire arrêter.

Afgan Mukhtarli, journaliste azéri de 43 ans vivait en Géorgie depuis 2015, date à laquelle il fuit son pays avec femme et enfant pour ne pas subir la répression. Depuis l‘élection du président Ilham Aliyev, près de quinze personnes travaillant dans les médias d’opposition ont déjà été emprisonnées, officiellement pour hooliganisme et résistance au maintien de l’ordre public. Afgan Mukhtarli était donc venu trouver refuge, comme de nombreux journalistes craignant pour leur sécurité en Azerbaïjan, dans le pays voisin, la Géorgie. Ils avaient sollicité un titre de séjour pour regroupement familial en septembre 2016 qui leur a été refusé quelques jours après leur demande pour des raisons qu’elle considère peu claires.

Après deux ans passés à Tbilissi, à travailler conjointement avec Meydan TV et IWPR, deux journaux d’investigation, il informe la presse et signale au moins à trois reprises sur les réseaux sociaux qu’il fait l’objet d’une surveillance trop rapprochée… jusqu‘à son enlèvement le 29 mai dernier. Leyla Mustafa a pu reconstituer l’enlèvement de son mari en s’appuyant sur les déclarations d’Afgan faites à son avocat Eltchin Sadygov lors de sa visite dans la prison de Bakou. Selon elle, trois des quatre personnes qui ont kidnappé son mari portaient l’uniforme de la police géorgienne.

Extrait : l’enlèvement d’Afgan Mukhtarli

Les réactions après l’enlèvement d’Afgan Mukhtarli sont nombreuses. En Géorgie, des journalistes se rassemblent deux jours plus tard devant la chancellerie d’Etat. Cagoulés, ils réclament la vérité, poussant le gouvernement géorgien à ouvrir une enquête sur l’enlèvement. Les journalistes réitèrent leur manifestation, cagoulés, au parlement le 6 juin. Ils souhaitent connaître le degré d’implication du gouvernement géorgien dans cette affaire. Une émission de télévision sur la plus grande chaîne géorgienne, Rustavi2, est diffusée ce même jour, émission à laquelle sont invités des représentants du gouvernement et des journalistes de nombreux médias. Archil Talakvadze, chef du sénat géorgien y déclare être très concerné par cette affaire mais nie toute implication de son pays. Il soutient ne pas encore avoir d‘éléments à communiquer sur le dossier autre que le fait que des centaines de témoignages et vidéos ont été traités dans le cadre de cette enquête.

Nous avons tenté de contacter les autorités azeries afin qu’elles donnent leur version des faits. Mais le représentant du ministère de la justice, celui de la prison et celui de la défence nous ont tous trois répondu ne rien savoir de cette affaire, refusant par conséquent, de la commenter.

Cependant, le 9 juin, Elman Nasirov, député au parlement azéri interrogé à la télévision publique géorgienne, implique le gouvernement géorgien sans détour : “Nous avons travaillé conjointement avec le gouvernement géorgien dans cette affaire. Ensemble, nous avons mis en prison un des agitateurs hostiles qui peuplent la Géorgie“. Une affirmation que les services de sécurité de l‘état géorgiens nient : ils répètent n’avoir aucun lien avec la situation d’Afgan Mukhtarli. “J’aimerais pouvoir croire que l’enquête sera impartiale et transparente mais la probabilité que ce soit le cas est de zéro“ estime pour sa part Leyla Mustafa.

En parallèle, des organisations de défense des droits de l’homme et de la presse se concertent aussi et adressent une lettre à Guiorgui Kvirikachvili, le Premier ministre géorgien. Elles y exposent les faits et lui demandent expressément de faire la lumière sur cette affaire et de respecter ses engagements internationaux. Parmi ces organisations : English PEN, International Media Support et Reporters sans frontières. Elles rappellent notamment l’article 3 de la convention européenne des droits de l’homme que la Géorgie a signé et qui interdit la torture, les traitements inhumains ou dégradants. Les pays signataires ne peuvent en théorie ni expulser, ni déporter ou extrader un individu du pays. Il incombe donc à la Géorgie de protéger les Azéris qui vivent à l’heure actuelle sur son territoire, affirment ces organisations.

Interrogé pour euronews, Giorgi Gogia, directeur de recherche sur le Caucase du Sud à Human Rights Watch (HRW) est très clair : “La situation est inacceptable. Nous devons faire la lumière sur cette affaire : est-ce que les Géorgiens ont participé à cet enlèvement ? Quel est leur degré d’implication ? Beaucoup de questions se posent et il faut qu’ils parviennent à expliquer avec crédibilité la situation.

Actuellement en détention provisoire pour trois mois, Afgan Mukhtarli attend son procès. Cependant, comme l’explique Leyla Mustafa, cet emprisonnement peut être prolongé selon l’avancée de l’enquête. Aucune nouvelle déclaration n’a été faite concernant la progression de cette dernière. L’avocat d’Afgan Mukhtarli a réclamé l’accès aux vidéos de surveillance du poste-frontière afin de les inclure dans son dossier mais les autorités azéries ont jusqu’alors refusé.

Désormais, la question est de savoir si ces charges sont légitimes car “les autorités azéries sont réputées pour fabriquer des accusations criminelles de toutes pièces“ prévient Giorgi Gogia de HRW. “La situation est urgente car nous connaissons les moyens de persécution des azéris“ complète-t-il. Human Rights Watch et Amnesty International dénoncent, dans leur rapport 2016, un gouvernement qui persécute et emprisonne ceux qui les critiquent, s’attaquent aux avocats, limite la liberté de la presse, d’association, pratique la torture et les mauvais traitement.

Pour les ONG, ces événements deviennent inquiétants car ils mettent en péril la sécurité des journalistes en Géorgie qui deviennent les cibles de persécutions et d’harcèlement. Ils remettent, par ailleurs, en cause la 64ème place au classement mondial de la liberté de presse que détient la Géorgie en 2017. Un refuge pour les journalistes menacés en Azerbaijan, 162ème sur 180 dans ce même classement. Nils Muiznieks, le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, très préoccupé par la situation, rappelle qu’il est intervenu dans sept cas à la Cour européenne des droits de l’homme depuis 2015. Ces différents cas sont emblématiques du manque de liberté d’expression en Azerbaïjan.

Ecouter son témoignage en entier

par Tiffaine Triboire, avec l’aide technique de Studio Monitor, pour euronews