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Timoteo Mendieta, victime de Franco, a enfin retrouvé sa famille

Ascension Mendieta cherchait à retrouver les restes de son père, Timoteo, depuis 78 ans. C’est maintenant chose faite. Ascension a parcouru des dizaines de milliers de kilomètres depuis l’Argentine, où elle est réside, pour se rendre en Espagne. Cette victoire, elle l’a doit à une action en justice pour crime contre l’humanité, lancée depuis Buenos Aires, qui a contraint le gouvernement espagnol à rouvrir les pages les plus sombres de son histoire. Depuis plus de deux ans, les équipe de l’Association pour la Récupération de la Mémoire Historique (ARMH) sont à pied d’oeuvre dans la région de Guadalajara, à 70 kilomètres de la capitale. L’exhumation de deux fosses communes a permis d’identifier 50 victimes du franquisme.

David est bénévole pour l’Association pour la Récupération de la Mémoire Historique. Sur le chantier de fouilles à Guadalajara, il mène les opérations de détection de métal. Aujourd’hui, David tente de retrouver des balles et des munitions. Après avoir pesté de très longues minutes, ne trouvant rien, David découvre la douille d’une balle de Mauser. Et cinq minutes, plus tard, son détecteur bipe de plus belle. C’est une cartouche de 9mm. “C’est avec ça qu’ils ont été achevés” explique-t-il

Credit: Julia Varela and Hernán Crespo for euronews

David a pris des vacances pour participer aux fouilles par l’ARMH. Dans la “vie civile”, il travaille dans l’environnement. Il a donc rejoint le site sur son temps libre. Depuis sa création en décembre 2000, l’ARMH met tout en oeuvre pour retrouver et identifier les restes des victimes de la dictature de Franco, qui dirigea l’Espagne d’une main de fer pendant 36 ans.

Credit: Julia Varela and Hernán Crespo for euronews

Le 9 juin, douze jours après la fin des fouilles, un laboratoire de génétique mandaté par l’association a annoncé la bonne nouvelle. Il y a bien une correspondance entre l’ADN de Timoteo Mendieta et des échantillons provenant des fosses communes.

L’association faisait tout son possible, depuis deux ans, pour retrouver la trace de Timoteo. Les premiers travaux d’exhumation ont été lancés dans le cimetière de Guadalajara en 2016. Dans un premiers temps, les équipes ont mené des fouilles dans une seule tombe collective, désignée la “fosse 2”. Ils y découvrent les restes de 22 victimes. Mais pas de signe de Timoteo. Par contre, tous ces corps portaient des stigmates de torture et des preuves d’exécution sommaire.

Credit: Julia Varela and Hernán Crespo for euronews

En 2017, après une nouvelle ordonnance judiciaire, l’association a obtenu le droit de lancer un nouveau chantier. En tout, 16 fosses communes sont disséminées sur le site. Cette fois-ci, c’est la “fosse 1” qui sera fouillée. Et là encore, les mêmes traces de torture et d’exécution. 24 victimes seront découvertes dans ce nouveau “charnier”. C’est parmi ces compagnons d’infortune que Timoteo Mendieta a été retrouvé grâce au travail méticuleux des experts en ostéologie et aux analyses génétiques.

Timoteo Mendieta est devenu un symbole le 14 avril 2010, lorsque des organisations de défense des droits de l’homme espagnoles et argentines ainsi que le prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel ont déposé une plainte au tribunal de Buenos Aires.

Cette plainte, ouverte à des milliers de kilomètres, a poussé la justice espagnole à lancer des investigations sur la période franquiste et ses crimes contre l’humanité.
Pour la juge argentine María Romilda Servini de Cubría, “il n’y a pas de prescriptions pour les crimes contre l’humanité”. La magistrate s’est appuyée dans sa démarche sur le droit international et les accords internationaux, signés par l’Espagne mais non mis en pratique par Madrid.

La famille Mendieta a pris part à l’action lancée en Argentine pour faire pression sur le gouvernement espagnol, afin de retrouver le père d’Ascensión. 78 ans après sa mort, ses restes ont donc été retrouvés.

La deuxième campagne de fouille, centrée sur la “fosse 1” ont débuté en mai dernier. Les archéologues, les volontaires et les membres de l’organisation qui n’a pas reçu la moindre soutien de l’Etat espagnol, savaient que sous certaines pierres tombales se trouvaient des fosses communes. Ils avaient mis la main sur un registre où était répertorié toutes les sépultures du cimetière. Et dans ce texte, il est presicé que 20 à 25 corps ont été jetés, les uns sur les autres, dans des fosses de quatre mètres de profondeur. Concernant Timoteo les responsables de l’association ont déclaré qu’”il avait été jeté dans une fosse, mais son nom a été inscrit dans le registre d’une autre fosse”.

Credit: Julia Varela and Hernán Crespo for euronews

L’action menée par la famille Mendieta est sans précédent en Espagne. Si des proches de personnes disparues veulent récupérer le corps de leurs aïeux se trouvant dans ces 16 fosses communes, ils doivent suivre la même voie : se rendre dans un autre pays pour engager une procédure pénale internationale… pour pouvoir seulement ensuite forcer les tribunaux de leur pays à prononcer ces crimes en tant que crimes contre l’humanité.

Pablo De Greiff est rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition. En août 2012, il s‘était rendu en Espagne et avait indiqué, dans son rapport, que “les plus importantes lacunes sont dans le domaine de la vérité et la justice”.

Le rapporteur spécial a noté avec préoccupation qu’une politique d’Etat pour la recherche de la vérité n’a jamais été mise en place en Espagne. Une Loi (52/2007) est bien allée dans ce sens, mais elle ne résout pas ce problème. Même s’il existe quelques données officielles, il n’y a pas de véritable mécanisme pour clarifier la situation, en les centralisant et les analysant. “Ces mécanismes, en plus de fournir des informations et de promouvoir la connaissance des faits, permettent la reconnaissance officielle des faits”, a précisé De Greiff dans son rapport.

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L’envoyé des Nations unies, dans sa conclusion, a indiqué que l’Etat espagnol ne reconnaît pas ce qui s’est passé pendant la guerre civile et la dictature. Il y a pas pas de recensement officiel des victimes, ni même d’estimation sur le nombre total de décès”.

La loi 52/2007 mentionnée dans son rapport par M. De Greiff porte sur la mémoire historique. En 2016, le gouvernement de Mariano Rajoy a réduit le budget des exhumations, qui servaient à financer, entre autres, le travail de l’ARMH. Depuis lors, l’association doit compter uniquement sur les dons privés et le travail des bénévoles.

En 2016, le journaliste Jordi Evole a interviewé M. Rajoy. Il l’a interrogé sur les Espagnols qui ne savent toujours pas où se trouvent les restes de leurs grands-parents. “J’aimerais que tous sachent où sont enterrés leurs grands-parents, mais je ne suis pas sûr que ce que vous avancez soit totalement véridique, et que le gouvernement puisse tout faire pour y remédier”, avait-il répondu.

“Je veux juste un des os de mon père. Je veux pouvoir l’enterrer et lorsque je serai morte, je veux être enterrée à côté de lui”, avait déclaré Ascensión Mendieta quelques jours avant l’officialisation du laboratoire d’analyses génétiques.

Credit: Julia Varela and Hernán Crespo for euronews

En Espagne, plus de 116 000 personnes ont disparu pendant la guerre civile, connaissant le même sort que Timoteo, sans que l’on puisse savoir où leur corps se trouve. Jusqu’aux derniers jours de fouilles, de très nombreuses douilles des balles tirées par les soldats sur les républicains ont été mises au jour. Sous la terre d’Espagne restent encore d’innombrables ossements. Ils serviront peut-être un jour à restaurer la justice et la mémoire pour les disparus.

Credit: Julia Varela and Hernán Crespo for euronews

Julia Varela et Hernán Crespo pour Euronews